‹ Histoire des croisadesChapitre 2 sur 213 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

senlèrent l’oiseau des braves, le priant de les avoir en souvenance. Philippe le Bon , qui savait, dit Olivier de la Marche, à quelle intention il avait ce banquet , jeta un regard de compassion sur la dame Saincte Église ' , et tira de son sein un écrit que le héraut d’armes lut à haute voix. Dans cet écrit, le duc vouait premièrement à Dieu, son créateur , à la tressaincte Vierge, et apres aux dames et au faisan , que « s’il plaisoit au roy de France d’exposer son corps pour « la défense de la foy chresticnne et résister à la damnable entreprise « du Grand Turc, il le serviroit de sa personne et de sa puissance « audict sainct voyage, le mieulx que Dieu lui en donneroit la grâce; a si lcdict roy commettoit à cette saincte expédition aucuns princes « de son sang ou aultres seigneurs , il s’engageoit à leur obéir ; et si , « pour ses grandes affaires, il n’estoit disposé d’y aller, ne d’y envoyer, « et que d’aulires puissants princes prissent la croisée, il s’offroit de « les accorapaigner le plus avant qu’il pourroit. Si , durant le sainct « voyage, il pouvoit par quelque voye ou maniéré que ce fust, savoir O ou congnoistre que lcdict Grand Turc eust volonté d’avoir affaire à M luy corps à corps, luy, Philippe, pour ladictc foy chresticnne, le « combattroit volontiers avec le secours de Dieu tout puissant et de « sa tresdoulce vierge mere, lesquels il appeloit tousjours à son aide. »

La dame Sainte-Église remercia le duc du zèle qu’il montrait pour sa défense. Tous les seigneurs et chevaliers qui étaient présents invoquèrent, à leur tour, le nom de Dieu et celui de la Vierge, sans oublier les dames et le faisan , et jurèrent de consacrer leurs biens et leur vie au service de Jésus-Christ et de leur tresredoubté seigneur le duc de Bourgogne. Tous exprimèrent le plus ardent enthousiasme. Quelques-uns se distinguèrent par la bizarrerie et la singularité de leurs promesses. Le comte d’Étampes, neveu de Philippe le Bon, s’engageait à proposer un cartel à aucuns grans princes et seigneurs de la compaignie du Grand Turc, et promettait de les combattre corps à corps , deux à deux , trois à trois , quatre à quatre, cinq à cinq, etc. Le bâtard de Bourgogne jurait de livrer un combat à un Turc , en quelque manière qu’il voulust requérir, et prenait l’engagement de faire ptorter le défi en l’hostel du Turc. Le seigneur de Pons faisait le serment de ne séjourner dans aucune ville ajusques à a tant que il eust trouvé 'un Sarrasin qu’il pust combattre corps à

* OUiier de li Marche dit ipte le doc de Banrgo(ne arail dejh entrepris, trois ans lopannnt, ée faire aoe croisade conlre les Turcs, daos une assemblée leoue ï Hoo».

IIISTOinE DES CROISADES.

a corps, à l’aide de Nostre Dame, pour ramour de laquelle jamais il « ne coucheroit dans un lict le samedi , avant l'entier accomplisse- 0 ment de son veu. »

Un autre chevalier s’engageait, n du jour de son départ, à ne U manger le vendredi chose gui eust receu mort jusques à ce qu'il se « fust trouvé aux prinses avec un ou plusieurs ennemis de la foy ; si « la baniere de son scigneuret celle des Sarrasins estoient déployées a pour le combat, il faisoit veu d’aller droict à la baniere du Grand «Turc, de la trébucher par terre ou de mourir à /o peine'.» Le seigneur de Toulongeon , arrivé au pays des infidèles , devait déOer un des hommes d’armes du Grand Turc, cl le combattre en présence de son seigneur le duc de Bourgogne , ou , si le .Sarrasin ne voulait pas venir, il se proposait d’aller le combattre en présence dudit Grand Turc , moyennant qu'il pust avoir bonne seureli.

Toutes ces promesses , qui ne furent point accomplies , servent du moins à nous faire connaître l’esprit et les mœurs de la chevalerie. La naïve confiance qu’avaient les chevaliers dans leurs armes , nous montre combien ils connaissaient peu les ennemis auxquels ils déclaraient ainsi la guerre.

Lorsque chacun eut exprimé ses vœux , une dame vêtue de blanc et portant sur le dos cette inscription en lettres d’or , grâce Dieu , vint saluer l'assemblée et présenta douze dames avec douze chevaliers. Ces dames figuraient douze vertus ou qualités dont elles portaient le nom sur l’épaule : foy, charité, justice, raison, prudence, tempérance, force, vérité, largesse, diligence, esperance, vaillance; telles étaient les vertus de la chevalerie qui devaient présider à la croisade.

En lisant la description de cette fête chevaleresque , on a pu voir tout ce qui restait alors des sentiments belliqueux et de l’héroïque piété qui avaient animé les compagnons de Godefroy , de Louis VII, de Philippe-Auguste et du roi Richard. Lorsqu'on se rappelle le concile de Clermont , les prédications de Pierre l’Ermite et de saint Bernard, l’enthousiasme grave, la dévotion austère, qui présidaient

* Quelques hUtoriens modernes qui ont parlé de ces vceox des chevaliers, en ont exagéré !a^ Idtarrcrie. Je vols, entre antres, dans Tun de ces auteurs. M. de Salaberr;, ÜUtoire de rempirii «Uoman^ cette phrase : Enfla, ce qui donne une Idée de U iHotloa de cet croitit noureans, j/ p ra 1 eut M roiM que, ei jusqu’au moment du départ il ne poatoit c^tinir les faveurs de ta dame . U épauteroU la première demoiselle qu’il Iroufertrit epant tinpl mille écut. Noos n'avons rien trouve de semblable, ni dans Moostrelet, ni dans Olivier de la Marche, qui sont les seuls auteurs du temps qui parlent de cette fête.

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