‹ Histoire des croisadesChapitre 3 sur 213 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

lux serments des premiers croisés, lorsqu’on voit ensuite les solennités brillantes de la chevalerie, les promesses moitié profanes, moitié religieuses des chevaliers, enfin tous les spectacles mondains au milieu desquels était proclamée la guerre sainte, on se sent tout à coup transporté dans un autre siècle et dans une société nouvelle. La religion , qui avait précipité l’Europe sur l’Asie, n’a plus d’empire, si les dames ne sont scs interprètes et si les prédications de l’Église ne se mêlent aux fêtes et aux usages de la chevalerie

On sait au reste que ce genre de prédications ne laissa point une impression profonde et durable dans le cœur des chevaliers. Il n’eut surtout aucune influence sur la multitude, qui n’assistait point à ce spectacle, et qui n’y aurait rien compris si elle y eût assisté. Il n’en était pas ainsi dans les assemblées des fidèles convoquées par le chef de l’Église, où tout le monde était appelé , où le peuple, comme les grands , se passionnait pour la défense de la cause commune et des opinions dominantes. Aussi ne peut-on s’empêcher ici de reconnaître que l’esprit religieux fut toujours le motif le plus actif et le plus puissant parmi les hommes , et que dans les siècles dont nous retraçons rhistoire, aucun autre mobile pris dans les passions humaines n’aurait pu remuer le monde, comme celui qui avait produit et entretenu l’enthousiasme des croisades.

Cependant quelques hommes pieux firent d’incroyables efforts pour faire revivre les premiers temps des guerres saintes. Jean Capistran ‘, moine de Saint-François, et Ænéas Sylvius, évêque de Sienne, ne négligèrent aucun des moyens qui pouvaient enflammer les esprits et ranimer la dévotion belliqueuse des croisés. Le premier , qui passait pour un saint , parcourait les cités de l’Allemagne et de la Hongrie, en parlant au peuple assemblé des périls de la foi et des menaces des mécréants. Le second , un des évêques les plus éclairés de son temps , versé dans les lettres grecques et dans les lettres latines , orateur et poète, exhortait les princes à prendre les armes, pour prévenir l’invasion de leurs propres États et sauver la république chrétienne d'une prochaine destruction.

Ænéas Sylvius écrivit au souverain pontife, et s’efforça de réveiller son zèle, en lui disant que la perte de Constantinople flétrirait éternellement son nom, s’il ne faisait tous ses efforts pour abattre la puis-

* leao Caplslran était d'une bmille noble de l’Anjoa.

sance dus Turcs. Le pieux orateur se rendit à Rome, et prêcha la croisade dans un consistoire'. Pour montrer la nécessité d'une guerre sainte, il cita tour à tour devant le pape et les cardinaux raiitorité des philosophes grecs et celle des pères de l’Église. 11 déplora la servitude de Jérusalem, berceau du christianisme, la servitude de la Grèce, mère des sciences et des arts. Ænéas célébra le courage héroïque des Allemands, le noble dévouement des Français, le généreux orgueil des Espagnols, l’amour do la gloire qui animait les peuples de l’Italie. Le roi de Hongrie, dont les États étaient menacés par Mahomet II, assistait à cette assemblée. L’orateur de la croisade, montrant ce prince au souverain pontife et aux prélats, leur demanda de prendre pitié de ses larmes.

Frédéric III, empereur d’Allemagne, avait en môme temps écrit à Nicolas V, pour le conjurer de sauver la chrétienté, a Les paroles <1 sorties de la bouche de l'homme ne pouvaient donner une idée du a malheur que venait d’éprouver l’Église catholique , ni faire con- « naître toute la férocité de ce peuple qui désolait la Grèce et mena- « çait l’Occident. » L’empereur invitait le pape à réunir contre cet ennemi formidable toutes les puissances chrétiennes, annonçant qu’il allait lui-méme convoquer les princes et les États de rAllemagne. I>e pape applaudit aux intentions de l’eraperair, et ses légats furent envoyés aux diètes de Ratisbonne et de Francfort. Ænéas Sylvius prêcha de nouveau la croisade contre les Turcs dans ces deux assemblées. Le duc de Bourgogne, qui s’y était rendu, renouvela en présence des princes et des États de l’Empire le serment qu'il avait fait à Dieu, à la Vierge, aux dames et au faisan.

Des députés hongrois vinrent annoncer que les rives du Danube et les frontières d’Allemagne allaient être envahies par les Turcs, si de toutes parts on ne se hâtait de prendre les armes. La diète arrêta qu’on enverrait contre les Turcs dix mille hommes de cavalerie et trente-deux mille hommes d’infanterie. Mais, comme elle ne décida rien sur la manière de lever cette armée et sur les moyens de l’entretenir, l’enthousiasme de la croisade se ralentit bientôt, et personne ne se présenta pour s’opposer aux progrès des Ottomans. Ænéas Sylvius nous explique dans une de ses lettres les causes de cette indifférence et de cette inaction de la chrétienté :

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