IV. i
ralifs d’une croisade, les poêles et les orateurs , dont il encourageait les travaux , le représentaient déjà comme le libérateur du monde chrétien. Le célèbre Vida, dans une ode saphique adressée à Léon X , chantait les conquêtes futures du pontife. Déjà il croyait voir l’Italie et l’Europe se levant en armes, les profondes mers se couvrant de vaisseaux chrétiens ; déjà il entendait le choc de l’acier belliqueux , et le bruit des clairons , signal des combats ; entraîné lui-même par l’exemple des guerriers et cherchant une autre gloire que celle des Muses, le {>oëtc jurait d’affronter les déserts brûlants de l’Afrique, de puiser dans son casque de l'eau du Xante ou de l’Indus, et de faire tomber sous son glaive les rois barbares de l’Orient. Vida , dans son ode sur la croisade, qui renferme seize strophes , ne parle ni de Jésus- Christ , ni de Jérusalem , mais des jeux sanglants de Bellone cl des lauriers d’Apollon et do Mars. Scs vers paraissent bien moins une inspiration de l’Évangile qu’une imitation d’Horace ; et les louanges qu’il adre.sse au chef de l’Église chrétienne ressemblent tout à fait pour le ton et pour la forme à celles que le chantre de Tibur adressait à Auguste. Pendant que Vida, dans des vers profanes, félicitait ainsi Léon X de la gloire dont il allait couvrir son nom , un autre littérateur non moins célèbre, dans une épitre en prose imprimée à la tête des Oraisons de Cicéron, adressait au pontife les mêmes félicitations et les mêmes éloges. Novagéri se plaisait à célébrer d’avance ces jotirs de gloire que la croisade promettait au inonde chrétien et au père des fidèles : a Nous verrons, disait-il à Léon X, nous verrons luire cette « belle journée où , vainqueur des nations infidèles , tu reviendras O couvert des lauriers de la victoire ; cette journée mémorable où a toute l’Italie, toute la terre te saluera comme un dieu libérateur, a où d’innombrables citoyens de toutes les classes sortiront des bourgs (I et des cités, et se précipiteront sur tes pas, te rendant grâces d’avoir a sauvé leurs foyers , leur liberté et leur vie. »
L'Italie était alors remplie de Grecs réfugiés , parmi lesquels se trotivaient d’illustres savants qui exerçaient une grande influence sur les esprits et ne cessaient de représenter les Turcs comme un peuple barbare et féroce. La langue grecque s’enseignait avec succès dans les plus célèbres écoles, et la direction nouvelle des études, l’admiration qu’inspiraient les chefs-d’œuvre de la Grèce, ajoutaient encore à la haine des peuples contre les farouches dominateurs de Byzance, d’Athènes et de Jérusalem. Ainsi , tous les disciples d’Homère et de
Platon s’associaient en quelque sorte par leurs vœux et par leurs discours à l’entreprise du souverain pontife. On a pu remarquer que la manière de prêcher les croisades et les motifs allégués pour exciter l’ardeur des chrétiens , différaient selon les circonstances et tenaient presque toujours aux idées dominantes de chaque époque. Au temps dont nous parlons , tout devait porter le caractère et l’empreinte du beau siècle de Léon X ; et, si les croisades avaient pu contribuer à la renaissance des lettres, il était juste que les lettres à leur tour fussent pour quelque chose dans une guerre entreprise contre les ennemis de la civilisation et des lumières.
Les envoyés de la cour de Rome avaient été accueillis avec distinction dans tous les États de l’Europe, et n’avaient négligé ni les exhortations évangéliques, ni les séductions, ni les promesses, ni aucun des ressorts de la politique profane, pour disposer les princes chrétiens à la croisade proclamée par le pape. Le sacré collège se réjouit du succès de leur mission, et le pape, pour en remercier le ciel, pour attirer les bénédictions divines sur son entreprise, ordonna qu'on ferait p>cndant trois jours des processions et des prières dans la capitale du monde chrétien. Il célébra lui-méme l’ofHcc divin , distribua des aumônes , et se rendit les pieds nus et la tête découverte dans l’église des Saints-Apôtres*.
Sadolet, secrétaire du saint-siège, un des favoris les plus distingués des Muses , et qui , au jugement d’Érasme , avait dans ses écrits l’abondance et la manière de Cicéron, prononça en présence du clergé et du peuple romain un discours^ dans lequel il célébra le zèle et l’activité du souverain pontife , l’empressement des princes chrétiens à faire la paix entre eux , le désir qu’ils témoignaient de réunir leurs forces contre les Turcs. L’orateur rappelait à son auditoire l’empereur d’Allemagne et le roi de France , glorieux appuis de la chrétienté ; l’archiduc Charles , roi de Castille , dont la jeunesse montrait toutes les vertus de l'âge mûr j le roi d'Angleterre, invincible défenseur de la foi; Emmanuel, roi de Portugal, toujours prêt à sacrifier ses propres intérêts à ceux de l’Église ; Louis II , roi de Hongrie , et Sigismond, roi de Pologne, le premier, jeune prince, l’espérance des chrétiens; le second, digne d’être leur chef; le roi de Danenoarck,
* Cette circonsUDce est aiicsièe par l'Iiistorien Belcaire. Les lettres que Léon X pullia le IX des esleides d’avril 1518 en fout aossi meoUon.
> Vojex daui les CBavras de Sadolet le discours dont dou ne donnons Ici qu’aoe courte anaijrae*
dont l’Europe connaissait le dévouement à la religion ; Jacques, roi d’Écosse , que les exemples de sa famille devaient retenir dans le chemin de la vertu et de la gloire.
Parmi les États chrétiens sur lesquels Thumanité et la religion devaient placer leurs espérances, Sadolet n’oubliait point la nation ■lelvétique, nation puissante et belliqueuse, qui brûlait d’un si grand zèle pour la guerre contre les Turcs, que ses nombreux soldats étaient déjà j)rêts à marcher et n’attendaient que le signal du chef de l’Église. L’orateur sacré finissait par une apostrophe véhémente à la race des Ottomans , qu’il menaçait des forces réunies de l’Europe , et par une invocation à Dieu, qu’il conjurait de bénir les armes de tant de princes, de tant de peu[)les chrétiens, afin que l’empire du monde fût arraché à Mahomet et que les louanges de Jésus-Christ pussent enfin retentir du midi au septentrion et de l’occident à l’orient.
Léon X était sans cesse occupé de la croisade qu’il avait prêchée ; il consultait les habiles capitaines, prenait des informations sur la puissance des Turcs , sur les moyens de les attaquer avec avantage. Ce qui montre combien on était loin alors de l’esprit et de la dévotion des premiers croisés, c’est que le pontife, dans scs lettres aux princes et aux fidèles, disait que les prières ne suflisaient point pour vaincre les Barbares, et qu’on ne pouvait espérer de succès pour la croisade qu’en levant des armées formidables, qu’en marchant contre l’ennemi avec toutes les forces réunies du monde chrétien*. De concert avec les principaux États de la chrétienté, il arrêta enfin le plan de la guerre sainte^. L’empereur d’Allemagne s’engageait à fournir une armée à laquelle se joindraient la cavîilerie hongroise et la cavalerie polonaise, et, traversant la Mœsie et la Thracc, il devait attaquer les Turcs en deçà et au delà du mont Hémus. Le roi de France, avec toutes ses forces, avec celles des Vénitiens et de plusieurs États d’Italie, avec seize mille Suisses, devait s’embarquer à Brindes et descendre sur les côtes de la Grèce, tandis que les flottes d’Espagne, de Portugal et d’Angleterre partiraient de Carthagène et des ports voisins , pour transporter les troupes espagnoles sur les rives de l’Hel lespont. Le pape se proposait de s’embarquer lui-mème au poi\ d’Ancône , pour se rendre sous les murs de Constantinople , rendezvous général de toutes les forces chrétiennes.
' On peat Toir celte opinion da pape dans Fabioni . Yita LconU X, p. 73.
' Ce plan de campagne nous a été transmis par l'historien Bcicairc, évôque de Meta.