‹ Histoire des croisadesChapitre 25 sur 213 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

Quoique cette destination eût quelque chose d'utile, de noble, de grand, de véritablement catholique, quoiqu’elle fût digne, on quelque sorte, d’un siècle où les arts jetèrent un magnifique éclat, beaucoup de chrétiens, surtout en Allemagne, n’y virent d'abord qu’un abus de l’autorité pontificale , et plusieurs disaient que pour bûtir l'église de Saint-Pierre, la cour de Rome démolissait l'église de Jésus- Christ.

Albert, archevêque de Mayence, chargé de nommer les prédicateurs du jubilé et les distributeurs des indulgences pontificales, nomma pour la Saxe les frères prêcheurs ou dominicains, à l’exclusion des frères mineurs ou augustins, qui avaient quelquefois rempli ces sortes de missions. Ces dernieis se montrèrent jaloux de la préférence; comme on n’avait pris aucune précaution, ni pour prévenir les effets de cette rivalité, ni pour arrêter les abus qui pourraient se commettre, il arriva que les augustins censurèrent avec amertume la conduite, les mœurs, les opinions des dominicains, et que ceux-ci ne justifièrent que trop les plaintes de leurs adversaires.

Luther, religieux augustin, se fit connaître dans ces violentes querelles, et se distingua par la chaleur de son éloquence ' ; il poursuivit de sa colère les prédicateurs qu’on avait choisis pour recueillir les tributs des fidèles, et parmi les propositions qu’il débita en chaire, l’histoire nous a conservé celle-ci, qui fut censurée par Léon X : C’est un péché de résister aux Turcs, attendu que la providence se sert de cette nation infidèle pour visiter les iniquités de son peuple. Cette étrange maxime s’accrédita parmi lés partisans de Luther; et, lorsque le légat du pape demanda dans la diète de Ratisbonne la levée des décimes destinées à la croisade, il trouva une vive opposition. De toutes les parties de l’Allemagne, il s’éleva des murmures et des plaintes. On compara la cour de Rome au berger infidèle qui tond les brebis confiées à ses soins ; on l’accusa de dépouiller les peuples crédules, de ruiner les nations et les rois, d’accumuler sur les chrétiens plus de misères que ne pouvait leur en causer la domination des Turcs.

Depuis plus d’un siècle, ces sortes d’accusations retentissaient en

* Qaelqoes écrirains ont prétende , contre roplnloo de Bossoct et de Ikkvid Hume, que Luther n'avait point été entraîné dans son oppostiion par an motif de jaloasie et par un sentiment d'amoon propre. Naifré leors objections, le fait est reMé démontré. Le savant Moshrim n*a pas jogé i pro* pot, dans son histoire, üe justiCcr Loiber sor ce point, qui est d^ailleors de peu d'imporianre.

Allemagne, chaque fois qu’on levait des deniers pour les croisades ou qu’un tribut quelconque était imposé aux chrétiens par le souverain pontife. Les réformateurs profitèrent de cette disposition des esprits pour réjiandre des idées nouvelles et tenter une révolution dans l'Église. Chez une nation portée par son génie et son caractère aux idées spéculatives, les nouveautés philosophiques et religieuses de* valent trouver plus qu’ailleurs de chauds partisans et d'ardents apôtres. U faut ajouter que l'Allemagne était un des pays de la chrétienté que la cour de Home avait le moins épargnés dans sa toute-puissance, et que l'esprit d’opposition y avait pris naissance au milieu des longues querelles élevées entre le sacerdoce et l’Empire. Une fois qu’on eut brisé le lien qui unissait les esprits et qu’on eut secoué le joug d’une autorité consacrée par le temps , l’opposition ne connut plus de bornes ; il n’y eut plus de mesure pour les opinions : l’Église fut attaquée de tous les côtés à la fois, et par mille sectes dilTérentes, toutes opposées à la cour de Rome, la plupart opposées entre elles. Dès lors éclata cette révolution qui devait à jamais séparer de la communion romaine plusieurs peuples de la chrétienté.

Nous n’avons point à parier des événements qui accompagnèrent le schisme de Luther; mais il est curieux de voir que l’origine de la réforme se trouve liée, non pas directement aux croisades, mais à l’abus des indulgences promulguées pour les croisades.

Comme tous ceux qui commencent des révolutions, Luther ne savait point jusqu'où pouvait aller sa guerre contre la cour de Rome; il attaqua d’abord quelques abus de l’autorité pontilicale, et finit bientôt par attaquer l’autorité elle-même. Les opinions qu’il avait échaulfées par son éloquence, les passions qu’il avait fait naître parmi ses disciples, l’entraînèrent lui-môme beaucoup plus loin qu’il n’aurait pu le prévoir ; ceux qui avaient le plus grand intérêt à combattre les doctrines du réformateur, ne virent pas plus que lui ce que ces doctrines devaient amener avec elles. L’Allemagne, toute morcelée, en proie aux divisions et à tous les genres de désordres, n’avait aucune autorité assez forte, assez prévoyante pour prévenir les effets '.';’un schisme. A la cour de Rome, personne n’avait pu croire qu’un simple moine ébranl&t jamais les colonnes de l’Église; au milieu de la pompe et de l’éclat des arts qu’il protégeait, distrait par les soins d’une politique ambitieuse, Léon X oublia trop peut-être les progrès de Luther. 11 eut tort surtout d'abandonner entièrement l’expédition

Page 1