LIVRE VINGTIÈME
Toutes les villes, toutes les provinces, étaient occupées des questions agitées par la réforme. On pouvait alors comparer les peuples de l’Allemagne, menacés par les Turcs, aux Grecs du Bas-Empire, que rhistoirc nous montre livrés à de vaines disputes lorsque les barbares étaient à leurs portes. Ainsi que chez les Grecs, on trouvait parmi les Allemands une foule d’hommes qui redoutaient moins de voir dans leurs cités le turban de Mahomet que la tiare du pontife de Rome : les uns, poussés par un esprit de fatalisme qu’on trouve à peine dans le Coran, soutenaient que Dieu avait jugé la Hongrie et que le salut de ce royaume n’était point au pouvoir des hommes; d’autres (les millénaires) annonçaient avec une joie fanatique l’approche du jugement dernier, et, tandis que les prédicateurs de la croisade exhortaient les Allemands à défendre la patrie, l’orgueil jaloux d’une secte impie invoquait les jours de la désolation universelle.
Soliman venait d’entrer en Hongrie à la tète d'une puissante armée. Comme il ne trouvait plus d’ennemis à combattre, il s’avança jusque dans rAllemagnc. La capitale de l’Autriche, assiégée par les Turcs, ne dut son salut qu’au débordement du Danube, au courage de sa garnison, et, si l’on en croit quelques historiens, à l'infidélité du grand visir, gagné par l’argent des chrétiens. Au signal du péril, l’empereur fit avancer ses troupes; mais, toujours préoccupé de la pensée d’étendre son empire en Italie, il s’arrêta tout à coup dans les plaines de Lintz, et ne songea point à poursuivre les Turcs, qui se reliraient traînant avec eux trente mille captifs. Dans le même temps, une flotte espagnole, commandée par Doria, parcourut la mer de l’Archipel, sans remporter aucun avantage sur la marine turque; cette expédition se borna à la prise de Coron et de Fatras, qui furent bientôt rendus aux Ottomans.
Les démarches et les conseils paternels du pape ne purent ranimer l’enthousiasme d’une guerre sainte, non-seulement en Allemagne, mais même parmi les Hongrois. Ferdinand, frère de Cbarles- Quint, que la puissance impériale avait fait déclarer roi de Hongrie, et le comte Jean Zapoli, palatin de Transylvanie, qui, avec la-proteotion des Turcs, régnait sur les ruines de son pays, se disputaient ce malheureux royaume, maltraité à la fois par ses ennemis et par ses alliés. Soliman, maître de Bude, ravageait toutes les provinces et faisait de grands préparatifs. On convoqua plusieurs diètes pour délibérer sur les moyens d’arrêter l’invasion des armées ottomanes ; et, ce
qiü ne montre que trop la malheureuse disposition des esprits à cette époque, dans une assemblée tenue à Vienne pour la croisade contre CS Turcs, on ne s’occupa que de réprimer la licence des écrits et de contenir le rapide essor de l'imprimerie, dont l'usage se répandait partout' et qu'on accusait d'étre l'auxiliaire de la réforme. Les troupes envoyées en Hongrie furent battues et dispersées par Soliman. Ferdinand n'eut plus d'autre ressource que de demander la paix aux Turcs. Circonstance digne de remarque : le pape fut compris dans le traité*; Soliman y donnait le titre de père au pontife romain, et celui de frère au roi de Hongrie. Clément VU, après tant d'inutiles tentatives auprès des princes de la chrétienté, semblait n’avoir plus d’espoir que dans la providence, et s'écriait avec amertume, en approuvant l’issue des négociations pacifiques : « Une nous reste plus qu’à supplier le ciel de veiller lui-incme au salut du monde chrétien^. D
On aurait pu croire que les guerres saintes touchaient à leur fin, puisque le chef de l’Église avait déposé les armes et fait la paix avec les intidcles. Au reste, ce traité de paix, comme ceux qui l’avaient précédé, ne pouvait être considéré que comme une trêve, et la guerre ne devait pas tarder à recommencer, lorsque du côté des chrétiens ou du côté des musulmans on aurait l’espoir de la poursuivre avec avantage. Telle était la politique du temps, et surtout celle qui dirigeait dans leurs relations réciproques les puissances chrétiennes et les puissances musulmanes. Soliman avait abandonné ses projets sur l’Allemagne et la Hongi'ie, moins par respect pour les traités que parce qu’il employait ses forces dans une guerre contre les Persans. D'un
t Dans la dièlc ronvoqut^ci Vienne, on 4530, on rcD H nn decret par Ie<iucl on ordonnait 1a censure des livres, des peintures, des nonveautés quelcooqoes. ( Voyez le texte de ce décret dans Baynaldi, ad aun. 4530. )
* Voici li's termes dn üaité qu’Istnanflas noos a laissé :
f Le prince des Tores, Sollmsn, reconnaît le pontife Cltnnent pour on père, et renipereor t Cbarles et le roi FcrdloaDd poor des frères. Il donuera ordre è Louis Critio d’engager le roi Jean
• i céder ) Ferdinand ta |•artie de la Hongrie qu'il possèJc malnlrnani, ou de régler la paix à des
■ conditions équitables. De son edu . Ferdioaad sera tenu d’envoyer à Soliman les clefs de Strifo-
■ nium, qo'il remettra en signe d’obcissancc pour le temps qoe ia paix durera, pendant b vie de
• Ton on de l’autre, ou tant que Ferdinand te voudra. Il sera fait aussi avec rcD>i>crcQr et le pon* « tife OB traité de sept ans an pins, I condition qoe O>ron sera rendu à Soliman, qui donnera e? a échange 5 l'emperear on à Ferdinand nne place en Hongrie beaucoup plus ririie qoe Coron. Il « sera égaleinciu défendn i llairadéims, chef des pirates, cl aux pirates maores et aox pirates tores, « d'infesicr par leurs cxcorsioos ou leurs rapines les rivages d’Espagne et d'Italie, t Ce traité fol conclu au mois de décembre 1533.
* Ces expressions se irooreDl dao< la lettre que le pape écrivit à Ferdinand, roi des Rtmaina, ie 13 décembre 4538, poor le remercier de l’avoir compris dans le traité.
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