‹ Histoire des croisadesChapitre 29 sur 213 · LIVRE VINGTIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIÈME

autre côté, la chrétienté laissait en paix les Ottomans, parce qu’elle était en proie à la discorde et que la plupart des princes chrétiens, occupés de leurs propres intérêts, n’écoutaient que les conseils de leur ambition.

L’Europe avait alors trois grands monarques dont les forces réunies auraient suffi pour abattre la puissance des Turcs ; mais ces trois princes se trouvaient opposés entre eux par la politique autant que par leur caractère et par leur génie. Le roi d'Angleterre, Henri VIII, qui avait réfuté Luther, et qui s'était ligué avec le roi de France pour délivrer le pape captif, venait de se séparer de l’Église romaine. Tantôt l'allic de la France, tantôt l’allié de l’empereur, occupé de faire triompher le schisme dont il était l’apôtre et le chef, il ne portait plus ses pensées vers la guerre d’Orient. François I avait d’abord prétendu à la couronne impériale, ensuite au duché de Milan et au royaume de Naples : ces prétentions, qui furent une source de malheurs pour lui et pour la France, troublèrent tout son règne, et ne lui permirent point de s’occuper sérieusement de la croisade contre les Turcs, croisade qu’il avait fait prêcher lui-même dans scs États. Le sentiment de haine et de jalousie qui l’animait contre un rival heureux et puissant lui inspira deux fois la pensée de rechercher l’alliance des infidèles ; au grand scandale de la chrétienté, on vit une flotte ottomane accueillie dans le port de Marseille, et l’étendard des Iis mêlé à celui du croissant sous les murs de Nice. Charles-Quint, maître de toutes les Espagnes, chef de l’empire germanique, souverain des Pays-Bas, possesseur de plusieurs empires dans le nouveau Monde, s'occupait bien plus d’abaisser la monarchie française et d’établir sa domination en Europe que de défendre la chrétienté. Pendant la plus grande partie de son règne, ce monarque ménagea les partisans de la réforme en Allemagne à cause des Ottomans, et ne poursuivit point les Ottomans, à cause de ses ennemis dans la république chrétienne. Il se contenta de protéger deux fois la capitale de l’Autriche par la présence de ses armées; et, quand le pape le conjura de défendre la Hongrie, il aima mieux porter la guerre sur les côtes d'Afrique. Les puissances barbaresques venaient de se former sous la protection de la Porte Ottomane, et commençaient à se rendre redoutables dans la Méditerranée. Charles, dans une première expédition, s’empara de Tunis, planta ses étendards sur les ruines de Carthage, et délivra plus de vingt mille captifs, qui allèrent publier scs victoires dans toutes IV. 5

les parties du inonde ehrclicn*. Dans une seconde expédition, il avait le projet de détruire Alger, où se rassemblaient les pirates, fléau des côtes de l’Italie et de l’Espagne. Malgré les avertissements des hommes les plus expérimentés, il ne craignit point de s’embarquer dans la saison des pluies et des orages. A peine était-il descendu sur la côte de l’ancienne Numidie, que son armée et sa flotte disparurent dans une tempête qui ébranla la mer et la terre. Après avoir couru les plus grands dangers pour sa vie, il revint presque seul en Europe, où ses ennemis’, et surtout le pape, l’accusèrent d’avoir laissé sans défense rAIlemagne et môme l’Italie, menacées plus que jamais par Soliman.

-Alors retentirent en Europe de nouveaux cris d’alarme. Parmi ceux qui exhortaient les peiqiles îi combattre les Turcs, on entendit la voix de Martin Luther. Dans un livre intitulé Prières contre te Turc, le réformateur condamnait l’inditfércnce des peuples et dos rois, et conseillait aux chrétiens de résister aux musulmans , s’ils ne voulaient être conduits en captivité comme l’avaient été autrefois les fils d’Israël. Dans une formule de prière qu’il avait composée, il s’exprimait .ainsi : « Lève-toi, Seigneur, grand Dieu, et sanctifie ton nom que tes ennemis outragent; affermis ton règne qu’ils veulent fiétruire, et ne souffre pas que nous soyons foulés aux pieds par ceux qui ne veulent pas que lu sois notre Dieu. »

Plusieurs fois des murmures s’étaient élevés contre Luther, qu’on accusait d’avoir afl'aibli par ses doctrines le courage dos Allemands. Quelque temps avant l’époque dont nous parlons, il avait déjà publié une apologie dans laquelle , sans désavouer la fameuse proposition censurée par le pape, il donnait à ses paroles un autre sens que celui que leur donnait la cour de Home. Toutes ses explications, qu’il n’est pas facile d’analyser, se réduisent à la distinction qu’il fait entre l’autorité civile et l’autorité ecclésiastique ’. C’est à la première , dit le réformateur, qu’il appartient de combattre les Turcs ; le devoir de la seconde est d’attendre, de se soumettre, de prier et de gémir. Il ajou-

' L’blstorien Paul Jotc. liv. XXXIV, entre dans de grands détails sar cette jvemiére expédition àc Ch.irlos-Oüint en Afrique et sor les succès que ce prince y obtint.

^ Ce fut après cette expédition que Cbarles-Ouiiit envoya au fameux Aiétin onc épée cnricble de «Hainanu. Tout le mondo sait que le satirique jugea de l’enormité de la faute par la v:^lea^ du présent,

^ Quoique le chef de la réforme cxige&t les qualités d*un parfait ctirétiPii dans les guerriers ,ippe> K-ii b cumbatlre les musulmans, et qn'tl pDisbi tons tes motifs de sa prédication (bus In religion du Cbrisi, Péteudard de b croix dans anc armée chréüCDoe lui causait, disaiPil, d'borreur que

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tait que la guerre n’était point l’affairo des évêques , mais celle des magistrats ; que l’empereur, dans cette circonstance, devait être considéré comme le chef de la confédération germanique , et non point comme le protecteur de l’Église , ni comme le soutien de la foi chrétienne , titre qu’on ne pouvait donner qu’à Jésus-Christ. Toutes ces distinctions avaient sans doute quelque chose de raisonnable, et l’opinion de Luther sur l’autorité civile , quoiqu’il ne l’eût adoptée que pour l’opposer à la puissance pontificale, aiiràit obtenu l’approbation des esprits éclairés, s’il n’y avait mêlé des erreurs graves et s’il n’eût mis à la soutenir tout l’emportement de l’orgueil irrité.

Non content de cette apologie, qui avait pour titre Dissertation sur la guerre contre les Turcs', Luther, deux ans après le siège de Vienne, publia un autre ouvrage intitulé Discours militaire, dans lequel il invitait aussi les Allemands à prendre les armes. Ce second discours commence , comme le premier, par des distinctions et des subtilités théologiques, par des déclamations contre le pape et les évêques, par des prédictions sur la prochaine lin du monde et sur la puissance des Turcs , que l’auteur trouve clairement annoncées dans Daniel. Quoiqu’il s’efforce de prouver, comme dans son premier écrit, que la guerre contre les musulmans n’est point une guerre religieuse, mais une entreprise toute politique, il n’en promet pas moins les palmes du martyre à ceux qui mourront les armes à la main. Il représente cette guerre comme agréable à la Divinité et comme le devoir d'un véritable disciple de l’Évangile. « Ton bras et ta lance , « dit-il au soldat chrétien , seront le bras et là lance de Dieu. Eu « immolant les Turcs , tu ne verseras point le sang innocent , et le « monde te regardera comme l’exécuteur des arrêts de la justice Cl divine, car tu ne feras que tuer ceux que Dieu même a condamnés. » On peut juger combien ce genre de prédication diffère de celui des orateurs qui prêchaient la croisade dans les siècles précédents. Dans

ras|K?ct do démon. On devine facncmcnt le véritable motif de son extrême répo|TUBre poar um^ croisade : c’est qu'one croisade semUail devoir ap[«ler le concours du pape, et que le concoars du pape dans une guerre qui intéressait la chrétienté, était ce que Luther redoutait le plus an monde : il avait tant d’aversion pour la cour de nome, que dans son écrit il sc demande si on doit faire U cuerre au pape comœe au Turc ; et, dans l'excès de sa haine, U n'hésUe point à répondre : A l'un •wïimc à l'aulre.

* Luther composa trois ouvrages sur ce sujet. Le premier est dédié h Philippe, landgrave de liesse. Cl porte la date de Le Diacour» militaire contre let Tvea fol pnblié dans ran> aee Le troisième ouvrage, que nous nous bornons i indiquer, a pour litre: ExkorUiicn à la ffwrre contre lc$ Tara.

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la seconde partie de son discours, le clief de la réforme s'adresse aux diverses classes de la société : à lu noblesse, qui se perd dans le luxe et les plaisirs et pour laquelle rhcurc des combats est enfin venue ; aux bourgeois et aux marchands , longtemps adonnés à l’usure et à la cupidité ; aux ouvriers cl aux paysans, qu’il accuse de tromper et de voler leur prochain. Le ton du prédicateur est plein d’une excessive dureté ; il parle comme un homme qui n’est pas fâché des malheurs qui vont arriver, par la raison qu’il les a prédits et qu’on a dédaigné ses avertissements. Il dit , avec une .sorte de satisfaction, qu’après les jours de la joie et de la débauche , après le temps des fêles et des plaisirs , vient le temps des pleiu-s , des misères et des alarmes. Il finit par une apostrophe véhémente adressée à tous ceux qui resteront sourds à sa voix et que l’ennemi trouvera sans défense : « Écoutez maintenant le diable dans le Turc , vous qui ne vouliez pas 1 écouter Dieu dans Jésus-Christ : le Turc brûlera vos demeures; il > enlèvera vos bestiaux et vos moissons; il outragera, il égorgera, a sous vos yeux, vos femmes et vos filles; il empalera vos petits a enfants avec les pieux mêmes de la haie qui sert de clôture à votre « héritage ; il vous immolera vous-mêmes , ou vous emmènera en « Turquie pour vous exposer au marché comme un vil bétail ; c’est a lui (jui vous apprendra ce que vous aurez perdu et ce que vous O auriez dû faire. C’est au Turc qu’il appartient de soumettre la « noblesse superbe , de rendre la bourgeoisie docile, de chôticr et de « dompter le peuple grossier', d

A peu près dans le même temps, le célèbre Érasme publia un écrit sur la question de savoir si on devait faire la guerre aux Turcs’. On trouve dans cet écrit quelque chose de celte philosophie rêveuse et chagrine qui était l’esprit de la réforme ; mais Érasme s’y abandonne avec moins de violence et d’amertume que Luther. Il attribue les malheurs qui désolaient le monde à la corruption des mœurs et des esprits, et regarde les progrès toujours croissants des Turcs comme le dernier châtiment que le ciel réservait aux chrétiens dégénérés. Après avoir print à grands traits la tyrannie des Barbares, de ce

I Loiher donne cnsaHe son avis sur ta maiiiôrc de faire la guerre aux Turcs : Il veut qu’on se dcrcode jusqu'à 1a roert^ qu'on ravage luos lcs(iu.v$ où l'ennemi doU passer. Il termine son discouis en adresMotdcs consolations à ceux qui (omberoni entre les mains dics Turcs, et leur usce no plan 4le conduite pour le temps de Icor captivité chez les inlldeie!.

^ L’écrit d'Erasme est intitulé Vtitissima antulfalio de keUo Tureii inferendo. Il est daté do FribotTg eoDrisgau, le 17 mars de l'année 1530.

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