LIVRE VINGTIÈME
peuple sans loi et sans Dieu, Érasme combat tour à tour, et ceux qui voulaient qu’on fil toujours la guerre aux Turcs , et ceux qui voulaient qu’on ne la leur fit jamais. Sans doute que la providence irritée envoyait elle-même aux chrétiens celle nation cruelle ; mais en résistant aux Turcs , on ne désobéissait pas plus à Dieu que lorsqu’on invoque les secours des médecius pour guérir les maladies que le ciel nous envoie. Érasme veut, comme Luther, qu’on se prépare à la guerre contre les Turcs par la pénitence; il veut que les princes chrétiens se réunissent franchement contre l’ennemi commun; il n’exclut point le pape d’une ligue chrétienne, mais il ne peut souffrir les pasteurs de l’Église parmi les combattants. Un cardinal , général d'armée, un évêque capitaine, un prêtre centurion, lui offrent l’image d’une statue composée d’or et d'argile, d'un centaure moitié homme, moitié cheval. L’ingénieux écrivain oppose aux prélats guerriers l'exemple du Christ , qui ne fit jamais la guerre, mais qui apporta au genre humain la philosophie céleste , instruisit ceux qui suivaient le chemin de l’erreur, avertit les incrédules, consola les affligés, soutint les faibles , s’attacha par des bienfaits les hommes qui en étaient dignes comme ceux qui ne l’étaient pas. Plusieurs chrétiens pensaient que, pour avoir la paix, on devait abandonner la Hongrie aux Ottomans. Érasme demande à ces politiques prudents s’il leur paraissait juste que les fidèles reçussent leurs princes et même leurs évêques de la main des Turcs. Lors môme que ces Barbares domineraient sur la Hongrie, croyait-on que leur ambition fût satisfaite? non, ils ne devaient se reposer que lorsqu'ils auraient marché sur la tête des rois et des princes , et que tous les trônes du monde chrétien seraient devenus comme la poussière de leurs pieds.
Cet écrit, ou consultation d’Érasme, dont nous ne donnons ici qu’une faible idée, renfermait beaucoup de raisonnements et de subtilités qu’il serait impossible d’analyser avec précision. Uii pareil ouvrage était plus fait d’ailleurs pour être lu et apprécié parmi les savants, que pour animer l’enthousiasme ou la dévotion des fidèles. L’esprit de secte et de controverse altérait chaque jour davantage le caractère et les sentiments des peuples; on devenait plus indifférent aux périls de la chrétienté et même à ceux de la patrie, surtout en Allemagne, où il paraissait plus facile de soutenir avec éclat des thèses philosophiques, même de convo(|uer des diètes nombreuses, que de faire la guerre et de rassembler des armées. Du sein des
querelles religieuses qui troublaient le sanctuaire étaient nées des dissensions politiques qui troublaient l’État et la société. Âu milieu des violents débats qui agitaient l’einpire germanique , l’Église et même l’autorité civile proclamée par Luther , perdirent cette unité d’action sans laquelle on ne pouvait combattre avec avantage un ennemi formidable. Tel était l’état des esprits, que les Allemands se haïssaient plus entre eux qu’ils ne haïssaient les Turcs, et que chafiue parti redoutait moins le triomphe des mécréants que celui de ses adversaires. Les luthériens hésitaient à prendre les armes , craignant sans cesse d’avoir à repousser les attaques des catholiques; ceux-ci se trouvaient retenus par la crainte des luthériens'. Ce fut ainsi que la réforme, qui avait pris naissance à la suite des croisades, acheva d’éteindre cet enthousiasme religieux qui arma tant de fois l’Occident, d’abord contre les Sarrasins , et ensuite contre les Turcs.
Le nom des Turcs fut encore prononcé dans les diètes d’.Allemagne et dans le concile de Trente; mais on ne prit aucune mesure pour leur faire la guerre. Dès lors , il ne se passa plus rien dans la Hongrie et dans l’Orient qui pût fixer l’attention du monde chrétien. Le seul événement sur lequel l’Europe eût encore les yeux attachés , fut la défense de Malte contre toutes les forces de Soliman.
Cette défense augmenta la réputation de l’ordre militaire de Saint- •Jean. Le port de Malte devint le seul abri des vaisseaux chrétiens sur la roule qui conduit aux côtes de l’Égypte, de la Syrie et de la Grèce. Les corsaires de Tunis et d’Alger, tous les pirates qui infestaient la Jléditerranée, tremblèrent ù l’aspect du rocher de Malle et des galères où flottait l’étendard de la croix. Cette colonie militaire, toujours armée contre les infitlèlcs, sans cesse renouvelée par la noblesse belliqueuse do l’Europe, nous offre jusqu’à la lin du dix-huitième siècle une image vivante de l’antique chevalerie et de l’époque héi'oïque des croisades. Nous avons raconté l’origine de cet ordre illustre; nous l’avons suivi dans ses jours de triomphe, dans ses revers plus glorieux encore que scs victoires. Nous ne dirons point par quelle révolution il est tombé *; par quels événements il a perdu cette lie qui lui avait été donnée comme le prix de la bravoure, et qu’il défendit pendant plus de deux cents ans contre les forces ottomanes et les Barbares d’Afrique.
* Les Insiorieos d’Allemagne n*on! pas assez rararteris^ fcitc épo»iac.
Yojci dans les Pièces jastUjuiiTes ane DoUce sur U prise de Malte par Boaapifie.