LIVRE VINGTIÈME
a L’Europe chrétienne n’était qu’un corps sans tête, qu’une répu- « bliquc sans magistrats et sans lois ; le pape et l’empereur, autorités « imposantes par leur nom, inspiraient le respect et non l’obéissance. « Quant aux autres princes, chacun s’occupait de ses propres intérêts, I et ces intérêts étaient souvent un sujet de guerre. Que deviendrait I une aiTnée levée chez plusieurs nations , animée de mille passions I diverses, parlant des langues différentes, toujours près d’étre vain- <1 eue si elle était en petit nombre , succombant par sa propre masse H si elle était nombreuse? qui entreprendrait de lui donner des armes, «des vivres, une discipline? quel chef contiendrait jamais sous les « mêmes drapeaux les Français et les Anglais, les soldats de Gènes « et ceux de l’Aragon, les guerriers de l’Allemagne et les milices de « la Hongrie et de la Bohême ? »
Ænéas Sylvius démontrait ainsi l’Impossibilité de la croisade, et, toujours entraîné par son zèle, il passa sa vie à la prêcher. Pendant qu’il haranguait inutilement les princes d’Allemagne, le pape cherchait à rétablir la concorde parmi les États de l'Italie. L’ascendant de l’autorité pontificale ne put réussir à calmer les esprits, et la paix fut l’ouvrage d’un pauvre ermite dont les paroles étaient toutes puissantes sur le cœur des fidèles. Le frère Siinonet, sorti tout à coup de sa retraite, parcourait les cités, et, s’adressant aux peuples et aux princes, il les exhortait à se réunir contre les ennemis de Jésus-Christ. A la voix du saint orateur, Venise, Florence, le duc de Milan, déposèrent les armes. Une ligue se forma dans laquelle entrèrent la plupart des républiques et des principautés de l’Italie ; mais cette ligue ne produisit rien, parce que le zèle des confédérés ne fut dirigé ni par le pape, qui devait donner le signal et l’exemple, ni par l’empereur d’Allemagne, qui promettait sans cesse de se mettre à la tête d’une croisade et restait dans ses États. Frédéric III était retenu par son avarice et surtout par un excessif amour du repos que lui reprochent lea chroniques contemporaines. Nicolas V, passionné pour l’antiquité savante, toujours entouré d’érudits , s’occupait bien plus de recueillir les trésors littéraires de Rome et d’Athènes que de délivTer la ville de Constantin. Pendant que les Turcs prenaient Byzance, il faisait traduire à grands frais les plus célèbres des auteurs grecs, et l’on peut croire que les décimes levées pour la croisade furent quelquefois employées à l’acquisition des chefs-d’œuvre de Platon, d’HAjodote ou de Thucydide.
HISTOIKE DES CROISADES.
Nicolas SC borna à quelques exhortations adressées aux fidi-les, et mourut sans avoir aplani aucune des difficultés qui s’opposaient à l’entreprise d’une gueiTe sainte. Culixte III, qui lui succéda, montra plus de zèle, et, dès le commencement de son ponliticat , il envoya des légats cl des prédicateurs dans toute l’Europe pour proclamer la croisade et lever des décimes. Une ambassade du pontife alla solliciter les rois de Perse et d’Arnténie et le kan des Tartares de se réunir aux chrétiens d’Occident pour faire la guerre aux Turcs. Seize galères, construites avec le produit des décimes, se mirent en mer sous le commandement du patriarche d’Aquiléc, et montrèrent le pavillon de saint Pierre dans l’Archipel et sur les côtes de l’Ionie et de l’Asie Mineure. Saint Antonin ' harangua le pape au nom de la ville de Florence, et lui promit le concours de toutes les puissances de la chrétienté, si Sa Sainteté ouvrait les trésors de l'Étjlisc, et si par ses exhortations évangéliques elle appelait tous les ouvriers à la moisson. Calixte III s’adressa nu chef de l’Empire, qui ne lui épargnait point les conseils pour les affaires de la guerre sainte, et il l’invita à donner l’exemple; mais l’indolent Frédéric se contenta de renouveler ses promesses. Tandis que l'empereur exhortait ainsi le pontife à proclamer la croisade, que le pontife, de son côté, exhortait l'empereur à prendre les armes, les Ottomans pénétrèrent dans la Hongrie, et s’avancèrent contre Belgrade.
Cette ville, un des boulevards de l'Occident, ne recevait aucun secours de la chrétienté. Il ne lui restait d’espérance que dans la valeur d’Huniade et dans le zèle apostolique de Jean Capistran. L’un commandait les troupes des Hongrois, et les entraînait par son exemple ; l’autre, qui par ses prédications avait rassemblé un grand nombre de croisés allemands, animait au combat les soldats chrétiens, et leur inspirait une ardeur invincible.
Les chroniques contemporaines nous apprennent qu’à celte époque deux comètes se montrèrent dans le ciel : l’une paraissait avant l'aurore, l’autre après le coucher du soleil. Les peuples de la chrétienté croyaient y voir le signe prophétique des plus grands malheurs ; et, comme le plus grand des malheurs qu’on eût alors à redouter était l’invasion des Turcs, Calixte voulut profiter de cette disposition géné-
* \jt discours qae saint Aniouin prononça il.*ns celte occa-sion nous a été conscrté par lui-mèaia (taos sa ebroDique , üt. XXII, cb. XVI ; luais U a eu la moücslic de nclicr son uoni. Noos savons qu'il est de lui par i'Iiistoricn Leamlrc Albcni, Oc orJ. prad. !ib. III, i% Yitâ S. Aalo»,
L'annaliste najnaldl Ta donné en entier, ad aim. 44:»3, u« M cl seqq
raie des esprits pour les ramener à l’idée d’iine croisade. Il exhorta les chrétiens à la pénitence ; il leur présenta la guerre sainte comme un moyen d’expier leurs fautes et d’apaiser la colère céleste.
Cependant on ne prit les armes que dans les pays menacés par ks Turcs. Ce fut alors que le souverain pontife ordonna que chaque jour, à midi, on sonnerait les cloches dans toutes les paroisses afin d’avertir les fidèles de prier pour les Hongrois et pour tous ceux qui combattaient contre les Turcs. Calixte accordait les indulgences à tous les chrétiens qui à ce signal répéteraient trois fois l’oraison dominicale et la salutation angélique. Telle fut l’origine de Tylnyc/Ms, que les usages de l’Église ont consacré et conservé jusqu’aux temps modernes.
Le ciel fut touché sans doute de ces lerventes prières qui s’élevaient ensemble et à la même heure de tous les points de l’Europe chrétienne. Mahomet avait conduit son armée devant Belgrade ; après avoir établi leur camp, dit l’hislorien Coggia-effendi, les Turcs se précipitèrent sur la ville, comme les abeilles vers leur ruche, mais ils trouvèrent une résistance invincible. Le siège durait depuis quarante jours, lorsque Huniade et le moine Capistran accoururent au secours des assiégés, l’un conduisant de nombreux bataillons, l’autre n’ayant pour triompher de l’ennemi que sa pieuse éloquence et ses ardentes prières. Dans un seul combat, les soldats chrétiens mirent en fuite l’armée de Mahomet, et détruisirent la flotte ottomane, qui couvrait le Danube et la Save. Huniade fit des prodiges de valeur; au moment du plus grand péril, on vit Capistran parcourir les rangs de l’armée chrétienne, portant une croix à la main et répétant ces paroles ; Victoire, Jésus! victoire! Plus de vingt mille musulmans perdirent la vie dans la bataille ou dans la fuite; le sultan fut blessé au milieu de sesjanissaires, et s'éloigna précipitamment de Belgrade avec son armée vaincue. Toute l'Europe remercia le ciel de cette victoire, à laquelle elle n’avait concouru que par ses prières et qu'elle devait regarder comme un miracle. La tente et les armes de Mahomet furent envoyées au pape, comme un trophée de la guerre sainte et comme un hommage rendu au père des fidèles. La religion célébra par ses cérémonies une journée où ses plus cruels ennemis avaient été vaincus. L’ancienne fête de la Transfiguration, mise au rang des fêtes doubles solennelles, devait rappeler chaque année à l’Église universelle la défaite dcsTiircs devant Belgrade ' .
' U bulle il'ikuiiulion de cette (dte est dette de VIIl des ides de Bobd'aodl US7. Le P. Mjrtcfioe, dans foa ouvrage de rancicone discipline de l^Use concernaut la cétcbraiiou des oQlces, a
[1458.] Huniadc et Capistran ne survécurent pas longtemps à leurs triomphes, et moururent tous les deux pendant que la chrétienté mêlait encore leurs noms aux hymnes de sa reconnaissance. Le sentiment de la jalousie empoisonna leurs derniers instants, et la chaleur peu évangéli(|ue avec laquelle chacun d’eux réclama l’honneur d’avoir sauvé Belgrade, imprima une tache à leur renommée. Ænéas Sylvius, en recommandant leur mémoire à l’estime de la postérité, célèbre les vertus de Capistran, et s’étonne qu’un humble cénobite qui avait foulé aux pieds tous les biens de ce monde n’ait point eu assez de force pour résister aux charmes de la gloire.
Du reste, l’histoire ne peut admettre les assertions superbes des disciples de Jean Capistran : ce n’est pas aux exhortations d’un moine sans armes, mais à l’indomptable vaillance d’Huniade qu’elle attribuerait l’honneur de la victoire sur Mahomet II. Le héros de Hongrie avait été proclamé le sauveur de la chrétienté, lorsqu’il mourut à Semlin atteint d’une épidémie. L’Europe regarda la mort du Chevalier Blanc de Valachie comme une calamité publique. Mahomet luimême, en apprenant la fin de son redoutable ennemi, s’était écrié : Il n'y avait personne sous le soleil qui fût comparable à ce grand homme! Maintenant encore le nom d’Huniade ou Hunyad est prononcé par les Hongrois avec un sentiment de fierté ; ce nom est pour eux un noble souvenir, une belle gloire. Le tombeau de l’illustre défenseur de l’Europe chrétienne se voit dans la cathédrale de Carisbourg en Transylvanie *. On visite à Temesvar la forteresse qui servit de retraite à Huniade à plusieurs époques de sa vie guerrière. Le château de Vayda-llunyad^ qui domine avec son imposante architecture féodale le riant bassin de la Maross et qui fut la demeure du vainqueur de Mahomet II, attire aussi l’attention du voyageur. L’industrie moderne a envahi l’héroïque manoir; mais, par un dernier égard du sort envers une grande mémoire, c’est une industrie belliqueuse qui a pris possession du vieux château , et le fer des usines
prouvé d'après on missel de Tours écrit avant l’an 800 que celte fête était dès longtemps étalUie, non<5eulemcnt chez les Latins, mais aussi chez les Grecs. Le pape Calixic, ]>ar sa bulle, ne fit autre chose qu'ordonner qu'clic serait regardée comme fête double solennelle cl qu’elle serait observot comme toutes les autres fêtes qu’on appelle de précepte. (Voyez la note du P. Mansi, Annales tecks., ad ann. US7, p. 138.)
> Dans les précieuses notes que noos a communiqnées M. de Monibcl , noos trouvons les lignes rai vantes : « Quand M. le duc de Bordeaux s'arrêta h Carisbourg, il alla dans ia cathédrale prier sur
• la sépulture d’Huniade, et les habitants sentirent aussi bien qoe nous ce qu’il y avait de touchant
* dans cette prière d'un Ois proscrit de saint Lonis sur la tombe d’on des pins vaillants défenseurs « de la chrétienté. >