LIVRE VINGTIÈME
Tandis que les Turcs échouaient devant l’Ile de Malte, Soliman poursuivait la guerre en Hongrie. Il mourut sur les bords du Danube, au milieu de scs victoires sur les chrétiens * . L'Europe aurait dû se réjouir de sa mort, comme elle s’était réjouie autrefois de celle de Mahomet II. Sous le règne de Soliman I, qui fut le plus grand prince de la dynastie ottomane, non-seulement les Turcs avaient envahi une partie de l’empire germanique, mais encore leur marine, secondée par le génie de Barberousse et de Dragut , prenait des accroissements qui devaient alarmer toutes les puissances maritimes de l’Europe. Sélim II , qui lui succéda, n’avait ni les qualités, ni le génie de la plupart de scs prédécesseurs, mais il n’en suivait pas moins leurs projets de conquêtes. Les Ottomans, maîtres des côtes de la Grèce, de la Syrie et de l’Afrique, voulurent ajouter à leur empire le royaume de Chypre, que possédaient alors les Vénitiens.
Après un siège de plusieurs mois, l’armée ottomane s’empara des villes de Famagouste et de Nicosie. Les Turcs souillèrent leurs victoires par des cruautés sans exemple. Les plus braves défenseurs de rilc de Chypre expièrent dans les supplices la gloire d’une résistance opiniâtre, et l’on peut dire que ce furent les bourreaux qui achevèrent la gueire. Cette barbarie des Turcs excita l'indignation des peuples chrétiens ; les nations maritimes virent avec effroi une invasion qui tendait à fermer au commerce européen les chemins de l’Orient.
A l’approche du péril , le pape Pic V avait exhorté les puissances chrétiennes à prendre les armes contre les Ottomans. Une confédé- '^ation s’était formée dans .laquelle entrèrent la république de Venise, le roi d’Espagne Philippe II , et le pape lui-méme, toujours prêt à donner à ses prédications l'autorité de son exemple Une Hotte nombreuse armée pour défendre l’île de Chypre arriva trop tard dans les mers de l’Oiient, et ne put servir qu’à réparer la honte des armes chrétiennes. Celte flotte, commandée par don Juan d’Autriche, rencontra celle des Ottomans dans le golfe de Lépante. C’est dans cette mer qu’Auguste et .\ntoine s’étaient disputé l’empire romain. La
> Soliman monrot au siège deSigetb en 15G6.
* Cette confédération, commencée en 1570 et Iravcrséc chaque jour par de nourelles difflcultés, fut cnOii conclue en 1571, au Vatican, sur le modèle de celle qui fut faite du temps de I*aul 111, c'est-^H-dire qu'elle devait être perpétuelle, et non limitée à un certain temps. Philippe 11 lit déférer le commandement de la Hotte combinée à Juan d’Autriche, son frère bâtard, et Marc-Antoine Colonne fut choisi par le pape pour remplacer don Juan en cas d'absence. (Voyez de Thon liv. XLIX.)
bataille qui s’engagea entre les chrétiens et les Turcs rappelait quelque chose de l’esprit et de l’enthousiasme des croisades. .Avant de commencer le combat, don Juan fit arborer sur son vaisseau l'étendard de saint Pierre, qu’il avait reçu du pape, et l'armée salua par des cris de joie ce signe religieux de la victoire. Les chefs des chrétiens parcouraient les rangs dans des barques, exhortant les soldats à combattre pour la cause de Jésus-Christ. Tous les guerriers , se jetant à genoux, implorèrent la protection divine, et se relevèrent pleins de confiance dans leur bravoure et dans les miracles du ciel.
Aucune bataille navale dans l’antir|uité n’est comparable à celle de Lépante, dans laquelle les Turcs combattaient pour l’empire du monde, les chrétiens pour la défense de l’Europe. Le courage et l’habileté de don Juan et des autres chefs , l'intrépidité et l’ardeur des soldats, la supériorité des Francs dans la manœuvre des vaisseaux et dans l’artillerie, firent remporter à la flotte une victoire décisive. Deux cents vaisseaux ennemis furent pris , brûlés ou coulés à fond. Les débris de la flotte turque, en annonçant la victoire des chrétiens , portèrent la consternation sur toutes les côtes de la Grèce et dans la capitale de l'empire ottoman.
Ce fut alors que Sélim effrayé ' fit bâtir le chûteaii des Dardanelles, qui défend encore aujourd’hui l’entrée du canal de Constantinople. Le jour même où fut livrée la bataille, le toit du temple de la Mecque s’écroula , et les Turcs crurent voir dans cet accident un signe de la colère céleste. Le toit était de bois, et, pour qu'il pût être, dit Caiitcmir, un plus solide emblème de l’empire, le fils de Soliman le fit reconstruire eu briipie.
Tandis que les Turcs déploraient ainsi le premier revers de leurs armes, toute la chrétienté apprenait avec joie Je victoire de Lépante.
* Ad sentiment de crainte q réprouva remperear des Tores sc mêla au.«sl oii sentiment d'admiration pour le vainqueur. On couserve i la BibHottiêquu du roi un niannscrit de Pierre Dupuis, sous le no 4*29. dans lequel est une lettre de Sétim adressée à don Juan quelque temps apres la bataille de U'pantc. L'eiupcreur turc jf dit qu’il n’a ^oinct d dctdain de rhiier la écrit d'un jeune hoMme truffcnereux, qui a esté U seul qti ail douné commeneement aux perles et dommaffcs que jamais la maiarn des OUosnaas ail tenlie et reçue des chreeiieas. ce qui Va iaeUi à lui rendre, par let dCNs cl pré*e-jg qu'il lui enivie, ample ei ilUttre tesmoignaye de ta rerlu,
A la sDite de cette Icilre se trouvent la liste des préscuts envoyés par Sélim et la réponse que dan iuau tlt à l'emiiercar turc.
« J'ay reçu de ta part, dit le duc d’Aulrklie, avec bon augure, ta lettre et tes présents, les uns
■ dignes de la libéralité, et l’auHrc du lesmoignagn de la vertu qu’il a plo k Dleo me donner pour
■ la ddense de scs fldeles et otTeuse de la maison ottomane... f Noos donnerons dans les Pières jostUlcaiives la lettre entière de Selim, quoique nous aïons quelques doutes sur son acthenlicité.
LIVHE VINGTIÈME.
Les Vénitiens, qui attendaient dans la terreur l’issue de la bataille, célébrèrent le triomphe de la flotte chrétienne par des fêtes extraordinaires. Pour qu’aucun sentiment de tristesse ne vint se mêler à la joie universelle, le sénat délivra tous les prisonniers , et défendit à tous les sujets de la république de porter le deuil pour leurs parents ou leurs amis morts en combattant les Turcs. La bataille de Lépante fut inscrite sur les monnaies; et, comme les mécréants avaient été défaits le jour de sainte Justine, la Seigneurie ordonna que ce jour mémorable serait , chaque année , une fête pour tout le peuple de Venise '.
A Tolède et dans toutes les églises d’Espagne, le peuple et le clergé adressèrent au ciel des hymnes de reconnaissance pour la victoire qu’il venait d’accorder à la valeur des soldats chrétiens. Aucun peuple, aucun prince de l’Europe ne resta indifférent à la défaite des Turcs; et, si on en croit un historien, le roi d'Angleterre, Jac<iuesl, célébra dans un poème la glorieuse journée de Lépante.
Comme le pape avait eflicacement contribué au succès des armes chrétiennes, ce fut à Rome qu'on vit éclater la plus vive allégresse. Marc-Antoine Colonne, qui avait commandé les vaisseaux du souverain pontife, fut reçu en triomphe et conduit au Capitole, précédé d’un grand nombre de prisonniers de guerre. On suspendit dans î^église d’Ara Cœll les enseignes prises sur les infidèles. Après une messe solennelle, Marc-Antoine Muret prononça devant le peuple assemblé le panégyrique du triomphateur. Ainsi se mêlaient les cérémonies de l’ancienne Rome et de la nouvelle pour célébrer la valeur et les exploits des défen.seurs de la chrétienté. L’Église ellemême voulut consacrer dans ses fastes une victoire remportée sur ses ennemis : Pie V institua une fête en l’honneur de la Vierge, par l’intercession de laquelle on croyait avoir vaincu les musulmans. Cette fête était célébrée le 7 octobre, jour de la bataille, sous la dénomination de Nolre-Dame-des-Vietoires^. Le pape décida eu même temps qu’on ajouterait aux lita.nies de la Vierge ces mots : Hefuÿe des chrétiens, priez pour nous, et que le 8 octobre on célébrerait l’olfice des morts pour le repos des Ames de tous ceux qui
' Coniinoation de VBüioire ecclètiatdqu de l’abbé Fleory, b l'année 1571.
' Uféie de est encore célébrée dans plasienrs églises. On célèbre
aas$i la (été du tlosaire dans l'église Dniverselle, le premier dimanche d'ociobrc. (Voyet le contiwmeor de Fleury, il M. de Thon, Uv. L, p. 7S2.)
avaient été tués dans la bataille. Six mois après, Grégoire XIII institua encore une fête publique du Rosaire , qu’on fixa au premier dimanche d’octobre, en mémoire de la victoire de Lépante. On doit remarquer ici que jamais les héros des premières croisades n’obtin- ' rent d’aussi grands lujnneurs; l'Église n’avait pas célébré avec autant de solennité la conquête de Jérusalem et d’Antioche : plus on avait redouté les Turcs , plus on admirait leurs vainqueurs; les victoires des premiers croisés avaient délivré quelques villes d’Orient, celle de Lépante délivrait l’Europe.
Tons les fidèles s’étaient réunis alors pour remercier ensemble le Dieu des armées; mais bientôt cette harmonie toute chrétienne, ce sentiment commun du péril , fit place à des passions rivales. L’ambition, les défiances réciproques, la diversité des intérêts, tout ce i[ui avait (iivorisé jusque-là les progrès des Turcs em|)êcha les chrétiens de profiler de leur victoire. Les Vénitiens voidaient poursuivre la guerre afin de reprendre l’ile de Chypre ; mais Philippe II, craignant de voir s’accroître la puissance de Venise, renonça à la confédération. La république vénitienne, abandonnée de scs alliés, se hûta de demander la paix; elle l’obtint en renonçant à toutes les possessions qu’elle avait perdues pondant la guerre : étrange résultat de la victoire par lequel les vaincus dictaient la loi au vainqueur, et qui nous montre où se seraient portées les prétentions des Turcs, si la fortune avait favorisé leurs armes.
La guerre qui se termina par la bataille de Lépante fut la dernière où l’on vit l’étendard de la croix animer les combattants.
L’esprit des gueiTes saintes était né d’abord des opinions populaires. Quand ces opinions s’affaiblirent et que les grandes puissances se formèrent, tout ce qui tient à la guerre et à la paix se concentra dans le conseil des monarques. On ne forma plus de projets d’expéditions lointaines dans les conciles ; on ne parla plus d’entreprises guerrières dans les chaires des églises et devant les fidèles assemblés. Les États et les princes appelés à décider les affaires, lors même qu’ils faisaient la guerre aux musulmans, obéissaient moins à l'inlluence des idées religieuses qu’à des intérêts purement politiques. Dès lors on ne comptait plus pour rien l’enthousiasme de la multitude et toutes les passions qui avaient enfanté les croisades.
L’alliance de François I avec Soliman avait été d’abord un grand sujet de scandale pour toute la chrétienté. Le roi de France s’était
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