‹ Histoire des croisadesChapitre 40 sur 213 · LIVRE VINGTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGTIEME

que des voyageurs, des conquérants passagers en Europe. Derrière eux étaient les tombeaux de leurs aïeux, le berceau de leur culte, tous les objets de leur vénération; devant eux, des peuples qu’ils haïssaient, des religions qu’ils voulaient détruire, des pays qui leur semblaient maudits de Dieu.

Au milieu de leur décadence, rien ne fut plus funeste aux Turcs que le souvenir d’une gloire passée ; rien ne leur fut plus nuisible que cet orgueil national qui ne se trouvait plus en harmonie avec leur fortune, ni en proportion avec leurs forces. Les illusions d’une pui.ssance qui n’était plus, les empêchaient de prévoir les obstacles qu’ils devaient rencontrer dans leurs entreprises et les dangers dont ils étaient menacés. Lorsque les Ottomans faisaient une guerre malheureuse ou un traité défavorable, ils ne manquaient jamais de s’en prendre à leurs chefs, que les vengeances populaires dévouaient à la mort ou à l’exil : tandis qu’ils immolaient ainsi des victimes h leur vanité, leurs revers devenaient d’autant plus irréparables, qu’ils s’obstinaient à en méconnaître les véritables causes.

Tacite exprime quelque part la joie qu’il éprouva en voyant des Barbares qui se faisaient la guerre : on éprouve quelque chose de cette joie, lorsqu’on voit le despotisme menacé par ses propres institutions et tourmenté par les instruments mêmes de sa puissance. L’histoire n’a point de plus grande leçon que ce spectacle où nous voyons un pouvoir sans frein et sans pitié portant au hasîu*d ses coups et frappant sur tout ce qui l’entoure ; une famille de despotes dont le nom seul répand la terreur et qui se dévore elle-même ’ . On sait quelles victimes chaque sultan, en montant sur le trône, offrait au génie ombrageux du despotisme ; mais le ciel ne permit point que les lois les plus sacrées de la nature fussent toujours violées impunément, et la dynastie ottomane, en expiation de tant de crimes contre la famille, tomba enfin dans une espèce de dégradation. Les princes ottomans, élevés dans l’asservissement et la crainte, perdirent l’énergie et les facultés nécessaires pour le gouvernement d’un grand empire. Soliman II ne fit qu’accroître le mal, en décidant par une loi constitutive qu’aucun des fils des sultans ne pourrait ni commander les armées, ni gouverner les provinces. On ne vit phis dès

' Mahomet lit, en montaut sar le trdne, Ht moorir dix-neuf de ses frères. Un sultan immole sa boiille h l’état despotique, comme un farouche républicain de l’antiquité immolait ses enfants h la république : c’est ici que les extrêmes se touchent et se confondent. Cette barbarie des successeurs d'Otbman est on des graxes inconvenients de la polygamie et du mépris des saintes lois du mariage.

lors sur le /rAne ottoman que des princes efféminés, des honunes timides, ou des insensés.

Il suflisail que la volonté du prince fût corrompue, pour que la cor* niption devint générale. A mesure que le caractère des sultans dégénérait, tout dégénérait autour d’eux. Un engourdissement universel ,'vait remplacé la bruyante activité de la guerre et de la victoire. A la passion des conquêtes avaient succédé la cupidité, l’ambition, l’égoLsnie, tous les vices qui signalent et achèvent le déclin des empires. Quand les États s’élèvent et marchent vers la prospérité, il y a une émulation pour accroître leurs forces; lorsqu’ils déclinent, il y a aussi une émulation pour les pousser è leur perte et profiter de leur mine.

L’empire avait toujours une nombreuse armée; mais cette armée, où la discipline dégénérait chaque jour, n’était redoutable que dans la paix. Une foule de Timariols, ou possesseurs de fiefs à vie, n’ayant rien à léguer à leurs familles, passaient sur les terres qu’on leur avait données, comme les sauterelles qui, dans les campagnes où le vent les a jetées, détruisent jusqu’au gemie des moissons. Les pachas gouvernaient les provinces en conquérants. Les richesses du peuple étaient pour eux comme le butin que les vainqueurs se distribuent au jour de la victoire. Ceux qui amassaient des trésors achetaient l’impunité, ceux qui avaient des armées proclamaient leur indépendance.

Les sultans de Constantinople, endormis dans leur sérail, se réveillaient souvent au bruit des révoltes populaires. Les violences de l’armée et du peuple étaient la seule justice qui pût atteindre le despotisme. .Mais cette justice même était une calamité de plus, et ne faisait que précipiter la décadence générale. Ce qu’il y a de singulier, c’est que les Turcs, lorsqu’ils se soulevaient contre un prince de la dynastie ottomane, conservaient une profonde vénération pour cette dynastie ; ils immolaient le tyran à leur vengeance, et se montraient tout prêts à s’immoler eux-mêmes pour la tyrannie. Ainsi, la licence, dans ses plus grands excès, respectait toujours le despotisme, et, ce qui devait mettre le comble au désordre, le despotisme à son tour respectait la licence.

La société se trouvait ainsi constituée chez les Turcs par la religion musulmane, qui se mêlait tout à la fois aux mœurs de la licence et à celles de la servitude : cette religion inspirait à l’esclave une soumission aveugle qui ressemblait au dévouement ; au prince, un respect des préjugés qui ressemblait à la modération et à la justice; ù tout

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