LIVRE VINGTIEME
lü peuple, une ptofondc aversion pour les étrangers, une ardeur de vaincre les ennemis qui ressemblait au patriotisme. La loi du Coran, ([ui entretenait dans les cœurs le mépris de tout ce qu’elle n’avait pas prévu, pouvait sans doute être regardée comme une institution merveilleuse pour conserver les choses telles qu’elles étaient ; mais elle devenait un obstacle invincible, lorsque le temps arrivait de faire des changements salutaires et d’écouter les leçons de l’expérience. Admirable pour fonder un État barbare, celte loi était impuissante pour protéger un empire sur son déclin, et pour prévenir sa décadence. Les Turcs, toujours remplis d’un fanatique orgueil, ne pouvaient, au milieu de leur abaissement, se persuader qu’il manqu&t quelque chose il leur puissance, à leur législation, à leur discipline. Rien n’est plus remarquable dans l’histoire que cette superbe ignorance d’un grand peuple au milieu d'une révolution qui l’entraînait chaque jour à sa perte ; et cette révolution se faisait chez les Turcs, non |)oint par des idées nouvelles, mais par des idées anciennes ; non point par l’amour de la liberté, mais par les habitudes de l’esclavage ; non point enfin par la passion du changement, mais par une vaine obstination à ne jamais rien changer. Les Turcs respectaient la cause de leur ruine, parce qu’elle se liait à riiisloire des temps barbares, et la religion musulmane, en leur répétant sans cesse qu’if faut obéir au destin, et que celui qui est dans le feu doit se résigner, les empêchait d’arrêter les progrès du mal ' .
On nous demandera pourquoi la chrétienté ne profita point de cette décadence des Turcs pour les repousser en Asie. Nous avons vu dans celte histoire que les peuples de l’Europe chrétienne ne purent jamais s'entendre et s’accorder jiour défendre Constantinople, lorsriu’elle fut attaquée par les Ottomans : ils ne s’entendirent pas davantage pour la délivrer ijuand elle fut prise. Il faut ajouter que, moins on redouta les Turcs, moins on fit d’efforts pour les vaincre. Ils n’inspiraient d’ailleurs aucune jalousie aux nations commerçantes de la chrétienté. C’était en vain que la fortune les avait placés entre l’Orient et l’Occi-
' Cbex (oas les peaples qui penchent vers leor décadence, on tremve an sein de la cormpUon ane certaine politesse , une certaine éléfiance dans les niœars et dans les manières « connue on le vU parmi les Grecs du Etos-Emplre; mais un peuple cher lequel l'innueiicc des femmes n’éialt comptée pour rien, oà les honnies même avaient peu de penchant à se réunir entre eux, devait avoir une corruption brutale et sauvage, et l’empire d'Ulbmau vieillissait sans qae la nation torque eût rien l«rdu de cette orgocUleosc rudesse qoe lai avaicut donnée ses victoim et qui tenait li 1a barbarie des premiers dqi^s.
HlSTOinE DES CROISADES.
dent, qu’elle les avait rendus mallres de l’Ai-chipel, des côtes d’Afrique, des ports de la mer Noire et de la mer Rouge : leurs plus belles provinces étaient désertes, leurs villes restaient abandonnées; tout dépérissait entre les mains d’un peuple indolent et grossier. On épargna les Turcs par la raison qu’ils ne profitaient point de leurs avantages, et qu’ils étaient, pour nous servir d’une expression de Montesquieu, de tous les hommes les plus propres & posséder inutilement de grands empires.
Ce qu’on aurait pu faire dans le quinzième et le seizième siècle présentait plus tard de grandes dilficultés. Les nations, quelles qu’elles soient, ressemblent aux fleuves on aux torrents, qui chaque jour ajoutent à la profondeur de leur lit et dont il n’est pas facile de changer le cours une fois tracé. Les Turcs avaienlcessé d’étre mloutables comme puissance militaire; mais, comme nation, ils ne manquaient point d’une certaine force pour résister a une domination étrangère. S’il devenait difficile, impossible même aux armes ottomanes de conquérir une seule province, une seule ville sur la chrétienté, il était en même temps difficile aux chrétiens, non pas de vaincre une armée, mais de soumettre une population turrpie, défendue par ses préjugés et par l’excès même de sa barbarie.
Ajoutons ici une dernière considération. Dans le temps où les Turcs fondaient leur empire en Europe, il se formait entre tous les peu|)les de l’Occident une vaste association dont le temps a resserré les liens et qu’on appelle encore aujourd’hui la république chrétienne : cette confédération , où l’on éprouvait sans cesse le besoin de maintenir un certain équilibre entre les nations rivales, où l’accord au moins de plusieurs puissances était nécessaire pour envahir ou renverser un grand empire, celte confédération, disons-nous, devint l>our les Ottomans comme une espèce de sauvegai-dc, comme un moyen de salut. Ainsi la puissance ottomane, à mesure qu’elle s’aflfaiblissait au dedat^, treuvait au dehors un appui ou du moins un motif de sécurité, non plus comme autrefois dans les éternelles discordes des chrétiens, mais dans la crainte qu’on avait de troubler la paix générale et de changer l’ordre établi en Europe. On ne redoutait plus les entrepnses du Croissant, mais l’ambition de ceux qui pouvaient avoir la pensée d’envahir son territoire ou de profiter de sa décadence.
Nos lecteurs ti-ouveront peut-être que nous nous sommes trop Uing-
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