LIVRE VINGTIEME
fciiips arrêté sur l’empire ottoman. Mais l'origine de cet empire, scs progrès et son déclin, sont liés ii tous les cvéïiemenis que nous avons eu il décrire : plusieurs traits du tableau que nous on avons tracé ont pu servir à faire connaître l’esprit et le caractère des guerres contre les infidèles; et, sous ce rapport, notre travail a son utilité.
A l'époque de l'histoire où nous sommes arrivés, les passions qui avaient enfanté les prodiges des croisades, étaient devenues des opinions spéculatives qui occupaient moins l’attention des rois et des peuples que celle des écrivains et des érudits. Ainsi les guen-es saintes, avec leurs causes et leurs effets, se trouvèrent liiTées aux argumentations des docteurs et des philosophes. On se rappelle l’opposition de Luther; et, quoiqu’il eût désavoué ou rétracté en quelque sorte sa première opinion sur la guerre contre les Turcs, la plupart de ses partisans continuaient de montrer une grande aversion pour les croisades.
Le ministre Jurieu va beaucoup plus loin que Luther : cet ardent apôtre de la réforme, loin de penser qu'on dût faire la guerre aux musulmans, n'hésitait point à regarder les Turcs comme les auxiliaires des protestants, et disait que les farouches sectateurs de Mahomet avaient été envoyés your travailler avec les réformés au grand œuvre de Dieu , qui était la ruine de l’empire papal. Après la levée du dernier siège de Vienne en 1C83 et la révocation de l’édit de Nantes, le même Jurieu s’affligeait de la disgrâce des réformés et de la défaite des Turcs, ajoutant en même temps que Dicit ne les avait abaissés que pour les relever ensemble et en faire les instruments de sa vengeance contre les papes. Tel est l’excès d’aveuglement où peut conduire l’esprit de parti ou l’esprit de secte, égaré par la haine, irrité par la persécution.
Cependant d’autres écrivains renommés par leur génie et qui appartenaient aussi â la réforme, soutenaient qu’on devait combattre les infidèles ; ils déploraient l’indifférence de la chrétienté et les guerres qui éclataient chaque jour entre les nations chrétiennes, tandis qu’on laissait en paix un peuple ennemi de tous les autres. Le chancelier Bacon, dans son dialogue de Bcllo sacro , déploie toute sa dialectique pour prouver que les Turcs sont hors de la loi des nations, n invoque tour à tour le droit naturel, le droit des gens et le droit divin, centre ces barbares auxquels il refuse le nom de peuple, et soutient qu’on doit leur faire la guerre comme on la fait aux pirates,
Si
aux anthropophages, aux animaux féroces. L’illustre chancelier rite à l’appui de son opinion des maximes d’Aristote, des maximes de la lîible, des exemples tirés de l’histoire et même de la Fable. Sa manière de raisonner se ressent un peu de la politique et de la philosopliie du seizième siècle, et nous croyons devoir nous dispenser de rappeler des arguments dont plusieurs ne seraient point de nature à persuader les esprits du siècle présent.
Nous aimons mieux donner quelque développement aux idées de Leibnitz, qui, pour faire revivre l’esprit des expéditions lointaines, s’adressait à l’ambition des princes, et dont les vues politiques ont reçu une mémorable application dans les temps modernes. Dans le moment oii Louis XIV se disposait à porter ses armes dans les Pays- Bas, le philosophe allemand lui envoya un long mémoire ' pour le déterminer à renouveler l’expédition de saint Louis en Égypte. La conquête de cette riche contrée, que Leibnitz appelait la Hollande d’Orient, devait favoriser le triomphe et la propagation de la foi ; elle devait procurer au roi très-chrétien la glorieuse renommée d’Alexandre, et i la monarchie française les plus grands moyens de puissance et de prospérité. Après l’occupation d’Alexandrie et du Caire, la fortune offrait aux vainqueurs l’heureuse occasion de relever l'empire d’Orient : la puissance ottomane, attaquée par les Polonais et les Allemands, troublée par des divisions intérieures, était près de tomber en ruine ; déjîi la Moscovie et la Perse se préparaient à profiter de sa chute; si la France se présentait, rien ne lui était plus facile que de recueillir l’immense héritage de Constantin, de dominer sur la Méditerranée, d’étendre son empire sur la mer Rouge, sur la mer d’Éthiopie, sur le golfe Persique, de s’emparer du commerce de l’Inde. Tout ce que la gloire et la grandeur des empires ont de plus éclatant, s'offrait alors à l’imagination de Leibnitz; et ce beau génie, ébloui de sa propre pensée, alliant à sa politique les préjugés de son siècle, ne trouvait au-dessus de la conquête de l’Égypte que \a découverte de la vierre philosophale.
Après avoir développé les avantages de la vaste entreprise qu’il proposait, Leibnitz ne négligeait aucun des moyens qui devaient en
■ Le mémoire de Leibnitz, qnl est resté longtemps Ignoré, est trop cnrlcnz ponr qne nbns n’en donnions pas li psriie ta pins importante dans les Pièces iastUcatires. Il est bon de faire renwp qner ici que le nicmoiredc Leibnitz fat présenté b Lonis XIV dans le moment même ob le monarqti s’occupait d’atiaqner et de conquérir la Hollande.