LIVRE VINGTIÈME. J
assurer le succès et en faciliter l'eiiécution. C’est dans cette partie de son mémoire qu'il montre toute la supériorité de son génie, et, lorsqu'on a lu la relation de la dernière guerre des Français en Kgypte, on dcraeiue persuadé que Bonaparte avait connu le plan de campagne adressé è Louis XIV.
Les idées de Leibnitz, dédaignées dans les conseils des princes, n’en étaient pas moins accueillies parmi les savants et les hommes pieux qu’animaient les images toujours vivantes des croisades et les préoccupations d’une politique spéculative. Nous avons eu sous les yeux un grand nombre de mémoires composés dans le qualarzicnie, le quinzième et le seizième siècle, pour engager les j)uissances de la chrétienté à porter la guerre en Orient. Saint François de Sales , qui vivait au temps de Henri IV, exprime souvent dans ses lettres ' le désir de voir la terre sainte délivrée du joug des infidèles. En donnant au recueil d’histoires qu’il a publié, le titre de Gesla f)ei per l'rancos, Bongars nous montre tout son enthousiasme pour les guerres entreprises au nom de la croix. Dans sa dédicace à Louis XIII, il ne manque point de lui rappeler l’exemple de ses aïeux, qui allèrent eu Orient, et de lui promettre la gloire d’un héros et d’un saint, si sa piété l’entraîne à la délivrance de Constantinople et de Jénisalem. Plus tard le célèbre Ducange, en publiant les mémoires de .loinviile s’adressait à Louis XT\’, et le conjurait, au nom de la France et de la religion, d’accomplir une ancienne prophétie annonçant que la destruction de la puissance ottomane était réservée à la valeur d'un monarque français. Ces souvenirs des temps anciens frappaient vivement l’imagination des générations nouvelles ; et , lorsque dans son Épltre au roi, Boileau disait
Je t'attends dans deux ans aux bords de l'Hellesiiont
il n’adressait pas seulement une louange poétique nu monaw|ue, mais il se montrait l’ingénieux interprète d’un grand nombre de ses contemporains.
Rien n’était alors plus poiudaire que les guerres d’Orient. Dixsept ans après le traité de Carlowitz, nous voyons encore la chrétienté
* Vojrei les lettres de saint François de Sales an marquis de DesbaTes, ambassadeur de France I CoDütaniuiopIe.
* L'é’ilitioQ de JoinTllte par Docange est de l'année <668.
* L*Ëplire au roi, sur le foeeaçe de JUin, fut publiée pour la première (ois en 1678.
s’inlt'ivsser aux événeraenîs d’une guerre contre les Turcs. Venise, ijtii craignait de perdre ses possessions dans la Morée , implora le sec(>m-s du souverain pontife. Clcinent XI envoya partout scs légats ci ses brefs apostoliques pour engager les peuples et les rois à prendre !.‘S armes. Les muses chrétiennes réunirent leurs voix à celle du pontife : la guerre déclarée par les Ottomans à la république de Venise inspira la colère pindarique de J.-B. Rousseau exilé à Bruxelles, et les vers de ce grand poète, pleins du souvenir des guerres saintes, rappelèrent aux princes de la chrétienté l’exemple de Godefroy dispersant les infidèles da.'^.s les plaines d’Ascalon, celui de Sobieski, vainciueur des Ottomans sous les murs de Vienne. L’Esi>agne, le Portugal, Gênes, !r. Toscane, l’ordre de Malte, armèrent des vaisseaux, et la Hotte des confédérés, à laquelle le pape joignit ses galères, parcourut l'Archipel avec le pavillon de l’Église.
Les pontifes de Borne, depuis la réforme de Luther, distribuaient rarement les indulgences de la croisade : Clément prodigua ses propres trésors pour une guerre dont il aurait volontiers, disait-il, acheté les succès par la vente des calices et des ciboires ’. A sa voix, l’année impériale marcha au-devant des Turcs, qui s’avançaient vers l’Allemagne. Six mille Suisses levés avec les subsides de la cour de Rome , un gi'and nombre de gentilshommes qu’avaient touchés les périls de l’Église et les exhortations du souverain pontife, se réunirent à l’armée des Allemands. On fit des prières dans toutes les églises pour le triomphe des guerriers chrétiens qui combattaient en Hongrie et dans le Péloponèse. Quand le prince Eugène eut battu les Turcs à Peterwaradin et sous les murs de Belgrade , qui fut rendue
' J.>n. noDSScau, qui avait atircs^ nne oïlc aux princ«s ciiréticns aa !iu]el de U dcclaralion de gnerre (aite par la Porte à la repulitique de Venise*, en cüin|vosa nne nouvelle sur la victoire de Pcier\vi<r3diH; il en publia une troisième sur ta paix de Passarowiia.
’ On trouve les faits suivants dans Phistuire du pape Clément XI :
• Eu 1715, Achmet III sc disposait à faire la guerre aux clirctiens. Clément se mit en devoir de donner à l'ordre de hialic ci de lui i^ocurcr, de la part des prinres ebrétiens, les secours dont U avait besoin. Peu apres, on crut que l'armenicot regardait la Pologne, ce qui attira toute raltculion do (tape sur ce royaitinc. 11 envoya au roi et i la république des secours en argent fort considcrâbles pour les ftirUllc.Tlions de Kamioicck.... Bicnlût le Grand Seigneur tourna tout l'eiïori de se* annes contre les Vénitiens. La rcpubli(|ue demanda des secours au pape. Clément s'adressa b tons les princes catholiques, à l'empereur, au roi de Pologne, an roi de France, au roi de Portugal, ani princes de l’Empire, aux plus puissants d’entre les evéques et les abbes, au grand maître de l’ordre leutouiqne cta celai de Malle.... Il Ûl armer en toute diligence scs galères et tout ce qn’U avait d'antres bâtiments, qni allèrent au secours de la flotte vénitienne.,..
• Cotmne 11 n’y avait pas de moyen plus propre a déconcerter les projets des Tores qoe de tet
attaquer du cdlé de la Hongrie, ü écrivit a l'empereur pour l'engager b prendre tes armes
47 te. I CiémcDiXl donne tout l'argent nécessaire pour la levée dé six mille Suisses; U s’oblige
LIVHE VINGTIEME.
unx chrétiens, le pape, à la tête du sacré collège, se rendit à l'église lie Sainle-Marie-Majcure pour remercier le Dieu des armées , et les (h'apeaux enlevés aux infidèles furent déposés sur les autels de la Vierge, dont on avait imploré l’appui. Circonstance remarquable, tandis que l’Église de Rome célébrait les exploits et les triomphes des armées chrétiennes , à Constantinople le corps des ulémas condamnait cette guerre , qui lui semblait d'autant plus injuste qu'elle était malheureuse , et le mufti maudissait ceux qui l'avaient provoquée. Les Ottomans , mettant leur espoir dans la paix , renoncèrent dès lors à tout projet de conquête, et, satisfaits d'avoir recouvré quelques villes dans le Péloponèse, ne songèrent plus qu’à défendre leur empire , menacé à son tour par les Allemands et les Russes. Dès qu’on n'eut plus d’alarmes pour la chrétienté , l’Église n’eut plus à prêcher de croisades contre les Turcs , et les guerres d’Orient n’eurent plus de mobile que l’ambition des souverains et les souvenirs de l’ancienne Grèce.
Cependant Jénisalem , nu nom de laquelle on avait entrepris tant d'expéditions lointaines , n’était point tout à fait oubliée en Occident. Pendant qu’on s’occupait d’arrêter les invasions des Turcs, des pèlerins, portant le bourdon et la panetière, ne cessaient point de visiter la terre sainte. Parmi les hommes pieux qui depuis le quinzième siècle s’étaient rendus sur les bords du Jourdain et sur les ruines de Sion , on remarque le célèbre Ignace de Loyola. Il visita deux fois la Palestine, et, comme saint Jérôme , il y aurait terminé ses jours, si les pères latins ne l’avaient obligé de revenir en Europe, où il fonda à son retour la société de Jésus. Comme avant les croisades , on vit alors les princes se mêler à la foule des chrétiens qui allaient à Jéru-
à {ufcr un sul>st<Ie rousidérable i l’empereur pendant la fuerre, pour le succès de laquelle il disait qu'il vernirait jusqu'aux caltc<9 et aux eitoires.
• La floue du pape fut grossie par les escadres des princes catholiques : le roi d'E^goc envoya doue vaisseaux, le roi de Portugal amant ; le grand maître de Malle ses galères, ainsi que le grand üoe de Toscane ci la répuhliqoe de Gènes. Cette flotte mit i la voile sous le favilloH ie
« Après que le prince Eugène eut gagné la bataille de Peterwaradiu... Gemeitl se rendit h 1a tète du sacré collège h l’égiise de Saintc-Marie^Majearc ... L’ambassadeur de l*eiii|icreur lui présenta les étendards pris aox Turcs; le pape les flt placer dans celle église et h Nulre-DameHlc- Loretie. ■
1747. « La flotte chrétienne ne fU pas une rampagne moins glorieuse que l'année précédente. Les Vénitiens firent une descente dans la Morée, et rcc4MJvrèreut la plupart des places qoe les Tnrts leur avaient enlevées deux ans auparavant.
1718. ■ Clément XI souhaitait ardemment qoe les clirviicns profitassent de ta sapériarilé que les sucres précédents leur avaient donnée sur les isQdctes: encore deux campagnes aussi iDallieorenses pour eux que les précédentes pouvaient les ch;sser d'Europe ; mais Tempereor était dans des dispositions cootnires, alors occupé de U gaerre r cc Philip; e V, rni d’Espagne, t
salm. Frédéric III, avant de monler sur le trône impérial , était allé en pèlerinage à la terre sainte. H nous reste une relation des voyages que firent successivement dans la sainte cité un prince de Radsiwil , un duc de Bavière, un duc d’Autriche, et trois électeurs de Saxe, parmi lesquels se trouve celui qui fut protecteur de Luther.
La plupart des souverains de la chrétienté, à l’exemple de Charlemagne, mettaient leur gloire, non plus h délivrer, mais à protéger la ^ ille de Jésus-Christ contre les violences des musulmans. Les capitulations de François I, renouvelées par la plupart de ses successeurs, renferment plusieurs dispositions' qui tendent à assurer la paix des chrétiens et le libre exercice de la religion chrétienne dans l'Orient. 8011S le' règne de Henri IV, Deshayes, ambassadeur de France à Constantinople, alla visiter les fidèles de Jénisalem, et leur porta les consolations et les secours d’une charité toute royale. Le comte de Xoinlel , qui représentait Louis XIV auprès du sultan des Turcs, se rendit aussi dans la terre sainte, et Jénisalem reçut en triomphe .‘ envoyé du puissant monarque dont le crédit et la renommée allaient protéger les chrétiens jusqu’au delà des mers. Après le traité de Passarowitz la Porte envoya une ambassade solennelle à Louis XV. Cette ambassade était chargée de présenter au roi très-chrétien un fcrman du Grand Seigneur qui accordait aux catholiques de Jénisalem l’entière possession du saint sépulcre et la liberté de réparer leurs églises. Les princes de la chrétienté envoyaient chaque année leurs tributs a la ville sainte, et, dans les cérémonies solennelles, l’église de la Résurrection étalait les trésors des rois de l’Occident’. I.es pèlerins n’étaient plus reçus à Jérusalem par les chevaliers de Saint- Jean, mais par les gardiens du sépulcre, qui appartenaient à la règle de saint François d’Assisc. Conservant les mmurs hospitalières des temps anciens . le supérieur lavait lui-même les pieds des voyageurs,
* Les derai^res capltnlatlnps tout dn règne de Lonls \V. Voyez les Plèees josUQciUfes U An du volonie.
> Mél)émet-eAem)l, qui avait signé le traité de Passarowitz, était ï ta tête de eette ambassade. U reste an iiinéraire de cet ambassadeor. ob U rend compte de plasiears observations qn'il lit dans %on voyage en Franec.
Fn échange de son Arman , la Porte ilemandail qoe la France Intervint auprès de l'ordre de Malle pour que les navires maltais respectassent la marine ottonunc. Depofs cette époqne, les na • vires ottomans étalent respectés par les navires maltais.
3 La pieté active d’un seal prêtre a soffl depuis quclqoes années pour remplacer lespibéralité* des monarques. Nous voQhms parler de l’abbé Desmazorcs, qui a bit longtemps retentir 1a Franec ei rEuro])e de ses prédicatiotts en faveur des pauvres habitants de la tetre sainic. Ne sertit-il pas a désirer qo'on InsiiinH dans la chrétienté u ordre de chevalerie qui aurait ponr bot d'assurer des recours ao& saints lieuz?