LIVRE XXI
E travail que je me suis imposé et qui m’a occupé sans relâche pendant tant d'années , est devenu pour moi , je dois l’avouer, comme une habitude de la vie à laquelle j’ai peine à renoncer. En quittant les croisés avec lesquels j’ai vécu et les vieux chroniqueurs qui m’ont servi de guides, il me semble que quelque chose de triste se môle à la fin de mes travaux, et que je me sépare des objets d'une ancienne amitié. J'ai commencé à les connaître dans ma jeunesse; je les ai suivis dans mon âge mûr, et naguère ne m’a-t-on pas vu en cheveux blancs les suivre encore sur les chemins de Jérusalem? Qu’on me pardonne donc d’y revenir avec cette pi-édilection opiniâtre dont il serait peut-être plus facile de me justifier que de me corriger. Je crains toujours d’ailleurs d’avoir oublié quelque chose d’essentiel, quelque vérité bonne à dire. Dans mes longues courses, dans mes études si longtemps prolongées, j’ose dire que je n’ai pas tout à fait perdu mon temps; j’ai fait comme les vieux pèlerins qui, malgré la défense des papes, regardaient à droite et à gauche et rapportaient à leur retour beaucoup de choses curieuses qu’on se plaisait à entendre raconter. En étudiant les guerres saintes , je n’ai rien négligé pour avoir une connaissance approfondie des mœurs , des coutumes et de l’esprit du moyen âge; pourquoi ne dirais-je pas à mes lecteurs tout ce que j’ai pu en avoir appris? On ne peut avoir une idée juste du moyen âge sans connaître à fond les croisades , de même qu’on ne peut connaître complètement les croisades sans avoir une idée approfondie du moyen âge. Ceux de nos contemporains qui se persuadent que quelques lambeaux des chroniques sufiisenl à l’histoire d'une grande époque , ne manqueront pas d’être scandalisés et de me prendre en compassion; pour moi, je n’en suis point encore à