LIVRE VINGT-UMËME
de la teiTe, qui s’immolaient pour leurs soldats et leurs sen iteurs; mais il n’en est pas surpris, lorsqu’il se rappelle que Jésus-Christ, le maître et le sauveur du monde, en avait donné l’exemple'.
Aucune loi ne punissait la dcscriion des croisés; mais l’opinion générale des chrétiens la condamnait comme une action infâme. Nous avons vu avec quelle violence tout l’Occident s’éleva contre Étienne, comte de Blois, déserteur do la première croisade. En nous rappelant que ce prince tomba sous les coups des infidèles dans son second pèlerinage, Guillaume de Tyr ajoute que Dieu fit éclater envers lui sa miséricorde , parce que la palme du martyre pouvait seule effacer la honte dont il s’était couvert. Pour connaître sur ce point les sentiments des contemporains , il faut entendre l’abbé Guibert reprochant à l'ermite Pierre d’avoir, au milieu des horreurs de la famine , abandonné les croisés : o Sache te nourrir de l’herbe des troupeaux , lui « dit le sA’ère historien. Lorsque tu haranguais les peuples, tu ne les O api>elais pas à des festins : sache te conformer à ce que tu as dit, « et donne l’exemple à tes frères en Jésus-Christ’. » L’histoire contemporaine hésite à nommer les chevaliers qui désertaient la bannière des pèlerins, car ces chevaliers félons estoient rayés du livre de vie.
Si les chefs des croisades se montrèrent dévoués au salut de leurs soldats, ceux-ci n’avaient pas moins de dévouement pour leurs chefs. Chaque troupe de croisés présentait l’image d’une véritable famille ; on aime à voir les chroniqueurs du temps employer l’expression latine familia , pour désigner la maison militaire d’un prince ou d’un chevalier de la croix. Lorsque Godefroy de Bouillon, après avoir terrassé un ours qui poursuivait un pauvre pèlerin , reparut au milieu des croisés, blessé et couvert de son sang, ceux-ci furent plus aflligés que s’ils avaient été vaincus par les musulmans. Dans les guerres ordinaires , le soldat ne prend qu’une faible part aux intérêts de la cause qu’il défend; mais, dans une guerre qui avait pour unique objet le triomphe d’une croyance, tous ceux qui combattaient avaient les mêmes craintes , les mêmes espérances , nous devons dire la môme ambition. Cette communauté d’intérêt et de sentiments donnait beaucoup de force aux armées de la croix , et rapprochait sur le champ de bataille non-seulement les chefs et les soldats , mais même des nations opposées entre elles par les mœurs , le caractère et le langage.
* Odon de Denil {Bibliothèque des Croioodeo),
* Guibert ( BièHothè^ iee Crptsodeo ).
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lllSTOIHE DES CROISADES.
» Si un Breton, un .Allemand ou tout autre, voulait me parler, dit un a historien qui se trouvait h la première croisade, je ne savais pas lui « répondre ; mais, quoique divisés par la différence des langues, nous « paraissions ne faire qu’un seul peuple , à cause de notre amour « pour Dieu et de notre charité pour le prochain'.» Au siège de Nicée, à celui d’Antioche, tout était en commun parmi les innombrables soldats de la croix, venus de tous les pays de l’Occident. Les chroniqueurs de la Germanie se plaisent à décrire l’esprit de paix Pt de charité qui régnait dans l’armée de Frédéric Barberousse traversant les provinces de l’empire grec. Sans doute que les armées chrétiennes ne présentèrent pas toujours ce spectacle édifiant : que de discoi-des n’éclatèrent point sous les drapeaux des croisades! mais le sentiment de fraternité n’en subsistait pas moins au fond des cœurs. Pour apprécier le caractère des croisés , il suffit de se rappeler les discours des prélats et des clercs chargés de les ramener aux vertus évangéliques , et la facilité que trouvaient les saints orateurs à se faire écouter, lorsqu’ils lelir parlaient de l’oubli des injures.
Que serait devenu le malheureux peuple des pèlerins s’il n’avait été secouru par les sentiments généreux? C’est ici qu’il faut adriiirer la providence, qui place toujours le remède à côté du mal, et qui, dans les misères de l’homme, lui envoie les vertus nécessaires pour les supporter. On peut voir ce que les sentiments fraternels ont de plus simple et de plus touchant dans une lettre adressée aux fidèles d'Occident par les pèlerins de Jérusalem. Ceux-ci recommandaient aux chrétiens d’Europe les croisés qui retournaient dans leur patrie : <1 Nous vous prions, disaient-ils, et nous vous supplions par Notre- « Seigneur Jésus-Christ, qui fut toujours avec nous et qui nous a « sauvés de toutes nos tribulations , de vous montrer reconnaissants « envere vos frères qui retournent vers vous, de leur faire du bien, « et de leur payer ce que vous leur devez , afin de vous rendre agréau blés au Seigneur’.» Nous regrettons que l’histoire n'ait point parlé plus longuement des derniers moments que les guerriers de la première croisade passèrent ensemble à Jérusalem et des regrets déchirants qui durent accompagner leur séparation. Ceux qui partaient se I ecommandaient au souvenir et aux prières de leurs compagnons d'armes, gardiens du saint tombeau, et ceux-ci leur répondaient , les
' Foulcbcr de CUartres {Bütiotkrque du Croisadu).
' \ ojci celte leiire dans les Pièces JostlIicaliTes da preiuier coluiiic de DOtre Histoire, page SM.