LIVRE VINGT-ÜNIÈME
inntés de cette opinion des infidèles , et qu’ils vengèrent dans le sang de leurs ennemis l’outrage qu’ils croyaient fait à leur religion et à ses divins mystères'.
On ne doit pas conclure néanmoins de ce que nous venons de dire, que la magie fût alors inconnue en Europe. Il nous suflit de prouver qu’elle ne suivit point les chrétiens dans les guerres saintes et sous les drapeaux de la croix. Tout le monde sait qu’au temps des croisades, l’Occident était livré à toutes sortes de superstitions grossières. Tandis que le ciel , aux yeux de la multitude crédule, prodiguait ses miracles, l'enfer avait aussi ses prodiges, et, selon les cropnees populaires , le démon présidait à l’art ténébreux des enchantements et des sortilèges Il n’y avait point de jour, point de lieu, où le sinistre messager de l’enfer, suivi de ses prestiges trompeurs, n’apparût tantôt pour séduire la faiblesse humaine ou pour disputer l’âme d’un mourant à l'ange du salut , tantôt pour découvrir aux hommes quelques secrets honteux ou pour favoriser les entreprises des méchants. Les annales du moyen âge n’ont pas un chapitre oii les tentatives de l’esprit des ténèbres ne se trouvent mêlées aux événements politiques et religieux. Cependant l’histoire contemporaine ne parle jamais do l’apparition du démon parmi les pèlerins de Jérusalem. Un seul chroni(]ucur, l’abbé Guibert, rapporte qu’à l’époque de la première croisade, un chevalier de la Picardie avait fait un pacte avec le diable pour venger la mort de son frère tué dans un combat; qu’après avoir obtenu ce qu’il désirait , ce chevalier ne put se débarrasser de la présence de l’esprit infernal qu’en prenant la croix du saint pèlerinage. La même chronique ajoute que le noble Picard se mit en route avec les autres croisés , et que pendant tout son voyage le diable ne se présenta point ; mais que, lorsque après la délivrance de Jénisalem le pèlerin revint dans ses foyers , il vit aussitôt reparaître celui qui ne donne jamaie que des conseils criminels. Nous citons ce trait singulier, parce qu’il peint à lui seul le genre de superstition des pèlerins de la terre sainte. Rien ne doit moins nous étonner aujourd’hui , que cette absence des démons dans une multitude comme celle des croisades. Nous voyons dans l’histoire que les soldats de la croix iivaient d’autres préoccupations et d’autres pensées. Leur imagination se
’ Si nous avons al pen de notions sur les pratiques de 1a magio an mojen igc, cV.sl qn'on ne voyait alors que le diable, et qne les ebrooiqaes ne noos parlent que de Inl, quand JI esi question de magie on de nécromancie*
* GUoo ( BiUiothi^ue des Croisades).
donnait de bien plus grands spectacles , et , s’il nous est permis de parler ainsi , il nous semble que le diable était de trop petite dimension pour figurer sur l’immense théâtre et parmi les scènes gigantesques des guerres d’outre-mer.
Nous avons parlé, en commençant ce chapitre, des grands phénomènes de la nature, des apparitions célestes qui , dans le cours de leur pèlerinage, attiraient l’attention et redoublaient l’enthousiasme des croisés. Lorsqu’ils arrivaient en Syrie, quel spectacle plus propre à frapper leur esprit que celui des lieux qu'ils devaient conquérir ! quel prestige de la magie pouvait produire le même efiet sur des cœurs religieux que l’aspect de la vallée de Josaphat, du mont Sion et des rochers du Calvaire ! Les hymnes que chantaient leurs prêtres rappelaient sans cesse aux croisés l’objet de leur expédition sainte. Lorsqu’on leur répétait les paroles des prophètes adressées aux élus de Dieu dans les lieux mêmes où elles avaient été inspirées, il u'etait pas un pèlerin qui ne s'appliquât le sens des divines prophéties et qui ne se persuadât que l’Ëtemel marchait devant lui pour accomplir les promesses de l'Écriture. C’est dans cette croyance et non dans les idées d’une superstition étroite et vulgaire qu’il faut chercher le caractère et le mobile des croisades.
Les chroniques arabes racontent moins d’apparitions surnaturelles que les chroniques de l’Occident. Toutefois les musulmans avaient aussi leurs puissances célestes qui venaient à leur secours dans les périls de la guerre. L’historien Kcmal-cddin, en racontant la défaite de Roger, prince d’Antioche, parie d’un ange vêtu de vert qui mit en fuite l’armée des Francs et fit prisonnier un de leurs chefs. Bohaeddin rapporte qu’une légion descendue du ciel entra pendant la nuit daus la ville de Ptolémaïs, assiégée par Philippe- Auguste et Richard Cœur-de-Lion. On lit dans le même historien qu’après le massacre des prisonniers musulmans ordonné par Richard dans la plaine de Saint-Jean-d’Acre , les martyrs de l’islamisme montrèrent à leurs compagnons qui allèrent les visiter les blessures glorieuses qu'ils avaient reçues, et qu’ils leur racontèrent les joies qui les attendaient dans les jardins du paradis. Au siège de Margat, l’armée du sultan vit apparaître les quatre archanges que les musulmans ont coutume d’implorer dans les périls , et dont la phalange céleste animait le courage des assiégeants '.
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