LIVRE VINGT-ONIËME
facilcincnt d’un excès à un autre. Rien ne caractérise mieux l’esprit mobile du peuple croisé que ces subites et fréquentes transitions de la pieté à l’oubli de la morale et de l’excès du vice à la vertu la plus austère. Nous avons vu les pèlerins au siège d’Antioche plongés dans toutes sortes de désordres; mais les grandes calamités, un tremblement de terre, un phénomène aperçu dans le ciel, les prédications du clergé, les menaces de la religion et des lois, touchaient soudainement leurs cœurs, et la multitude la plus dissolue devenait tout à coup un peuple soumis et religieux. L’évêque d’Acre rapporte qu’après la prise de Damiette les soldats de la croix se livraient aux plus honteuses voluptés, à la plus grossière ivrognerie ; qu’ils se déchiraient les uns les autres, qu'ils troublaient méchamment les affaires de Jésus-Christ ; qu’ils n’avaient que des mépris pour le glaive de l’Église, et que les sentences d’excommunication ne leur inspiraient aucune crainte. Quelque temps après, sans qu’on puisse savoir la cause d’un aussi grand changement, ces chrétiens abandonnés à toutes sortes de déréglements se confessèrent et devinrent des hommes nouveaux. Jacques de Vitri, témoin oculaire, était si édiOé de cette conversion, qu’il ne voyait plus dans l’armée du Seigneur qu’a» véritable couvent de moines', expression qui peint à la fois l’esprit de l'historien et celui des croisés.
Chaque nation conservait dans les croisades ses mœurs et scs usages. Raoul de Caen décrit assez longuement les mœurs des Provençaux, ou plutôt des croisés qui suivaient le comte de Toulouse. Ils avaient le regard fier, l’air hautain, une démarche pleine de vivacité; ils ne différaient pas moins des Français que la poule ne diffère du canardai l’historien deTancrède nous les représente occupés sans cesse à parer leurs mulets, plus prompts à chercher des vivres qu'à prendre les armes, fouillant sans cesse la terre avec leurs pointes de fer pour en extraire les racines et les semences, vendant du chien pour du lièvre, de l’âne pour du chevreau, faisant mourir les chevaux d’autrui pour s’en approprier la chair et les dépouilles. Ce tableau est sans doute fort exagéré; on trouve moins d’amertume et plus de vérité dans celui que la chronique de Tours nous retrace des différents peuples qui composaient l’armée de Jean de Brienne. a Les « Romains, dit l’auteur, ne cessaient d’étaler leur orgueil ; les Espa-
• Ullrts de Jacqiies de Vliri tnrU priie de Damiette (Booiars, t. U).
* Raoul de Caen {BiUitUUqne tu Cniuda),
<( gnols et les Gascons de faire entendre leur babil facétieux, et les « Germains de montrer leur entêtement; mais la milice des Français, « remarquable par sa modestie, ses mœurs et scs armes, se tenait, « avec le roi de Jérusalem, les templiers et les hospitaliers, loin du a bruit et des clameurs*. »
Jacques de Vilri peint avec de vives couleurs le caractère et les mœurs des Allemands, des Français et des Italiens qui combattaient sous l’étendard de la croix ou qui s’étaient établis dans la terre sainte. Les Italiens étaient graves, circonspects, sobres dans les repas, polis dans leurs discours et leurs manières, fcriiies et opiniAtres dans leurs desseins, se soumettant diilicilcment aux autres, défendant leur liberté sur toutes choses, fortement attachés à leurs institutions; les Allemands, les Français et les Bretons avaient moins de gravité, plus d'ardeur; ils étaient plus adonnés aux excès de la table, plus prodigues, moins prudents, prompts à l’action, dévots, charitables, pleins de bravoure, aussi redoutables par leur cavalerie que les Italiens par leui-s forces de mer. Le même auteur nous retrace les mœurs de tous les peuples de la Syrie, et surtout des habitants de Jérusalem pendant les croisades. Ces tableaux ressemblent trop à la satire pour que l’histoire impartiale puisse les répéter dans ses récits. Si nous en croyons les chroniqueurs contemporains, le peuple de Dieu qui habitait la Palestine montra d’abord la simplicité et l’innocence des habitants d’Ëdcn; mais bientôt les mœurs se corrompirent, et l’enfer se bêta de préparer des logements pour tous les vices^. Les règlements du concile de Naplousc, tenu sous le règne de Baudouin II, révèlent des crimes que l’histoire n’ose nommer. La corruption et le désordre s’accroissaient encore par l’arrivée d’une foule d’hommes pervers que les lois de l’Occident avaient condamnés à un pèlerinage ou plutôt à un exil perpétuel dans la terre sainte.
Le tableau que nous venons de présenter ne renferme que des idées générales, et peut paraître incomplet à nos lecteurs ; mais nous devons faire remarquer que dans les chapitres suivants nous reviendrons sur le même sujet et que tout ce livre est consacré à peindre la physionomie des croisades.
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