CHAPITRE V
DE LA MOLTITDDE QCI SriVAIT LES CBOIstS.
ES croisades, surloiil la première, nous présentent le spectacle de tout un peuple qui passe d’un pays dans un autre. On se tromperait si on pouvait croire que le plus grand nombre des pèlerins portaient les armes et combattaient sous les drapeaux du Christ. Il y avait à la suite des soldats de la croix une multitude comme dans toutes les grandes cités. 11 s'y trouvait des ouvriers, des hommes oisifs, des marchands, des pauvres et des riches, des clercs, des moines, des femmes, et jusqu’à des enfants au berceau. Les Écritures, qui nous ont représenté les misères, les passions, les vices, les vertus du peuple juif marchant à travers le désert, nous ont fait d'avance une histoire fidèle du peuple croisé, qu’on appelait aussi le peuple de Dieu.
Un historien du douzième siècle nous peint assez la multitude dont noüs parlons, en mettant ces paroles dans la bouche des femmes, des infirmes, des vieillards, qui partaient pour l’Orient : a Vous coma battrez les iafidèles, disaient-ils aux guerriers; et nous, nous soufa frirons pour la cause de Jésus-Christ ' . » 11 est certain que jamais engagement ne fut mieux rempli de part et d’autre; jamais la bravoure et la résignation ne furent portées plus loin que dans une guerre qu’on peut justement appeler la guerre des héros et des martyrs.
Tandis qr^e les guerriers de la croix combattaient ou se préparaient au combat, la multitude des pèlerins était en prières, faisait des processions, assistait aux prédications du clergé. Pendant la terrible bataille livrée au sultan de Mossonl, nous les voyons, sur les remparts d’Antioche, levant les mains vers le ciel, chantant les cantiques de la victoire, implorant l'assistance du Dieu des armées’. Toutes tes fois qu’au siège de Damiette on livrait un assaut à la ville, une foule in-
’ L'alibé Galbert, Coll de Bongars (Bit/iotki'çiiâ des CroüatUt).
* Tadebode, RayiBOiid d* Agiles, etc., CoU. dt Boogan ; Henri ilnaUiigtoiL. CoU. descbo!ii.;ues tngliUet (Biniofk/fëtda Cre/aade#).
nombrablc de chrétiens se rassemblaient sur la rive du Nil, portant la croix de Jésus-Christ et répétant les oraisons belliqueuses des évêques j tantôt, les larmes aux yeux et la voix étouffée par la crainte, ils se prosternaient en silence dans la poussière j tantôt ils se livraient à la joie et célébraient par leurs acclamations le triomphe des combattants*. Dans l’intervalle des batailles, on voyait la multitude des croisés errer dans les plaines et les montagnes, cherchant des vivres et bravant les embûches des musulmans. Tout ce qu’ils voyaient, tout ce qu’ils entendaient dans des pays inconnus, disposait les pèlerins à renlhousiasme ; la disette, les maladies, la fatigue, les jetaient souvent dans le désespoir, et le désespoir ajoutait encore à l’extrême exaltation des esprits. De là les prodiges sans nombre qu’on racontait chaque jour au milieu des camps, et qui s’accréditaient facilement dans une foule oisive, ignorante et passionnée La plupart des chroniqueurs qui rapportent les faits des premières croisades, peuvent être regardés comme les interprètes fidèles de cette multitude, parce qu’en leur qualité de moines et d’ecclésiastiques, ils ne combattaient point et se trouvaient confondus avec les pèlerins sans armes. Raoul de Caen, écrivain laïque et chevalier, exprime mieux le caractère particulier des guerriers de la croix; aussi est- il moins prodigue de visions et de faits miraculeux que Raymond d’ Agiles, le moine Robert, et le chapelain de Baudouin.
On aurait un document bien précieux pour cette époque, si on avait l’histoire ou le journal d’une seule famille partie de l’Occident pour aller à Jérusalem. C’est là qu’on pourrait voir dans toute leur vérité les espérances, les chagrins, les joies, toutes les impressions diverses du peuple de la guerre sainte. Mais, dans cette foule innombrable, combien peu d’hommes savaient écrire ! et les clercs qui écrivaient, se bornaient à rappeler les grands événements de la guerre sans entrer dans aucun de ces détails qui auraient aujourd’hui tant d’intérêt pour nous. C’est ainsi que les chroniques contemporaines ne daignent pas même nous apprendre par quels revers une prodigieuse multitude de pèlerins disparut dans l’Asie Mineure, et une d’elles nous dit qu’en Occident on ne recevait pas plus de nouvelles de la Remanie
qu’on n’en reçoit du royaume des morts Les noms de ces nom-
* Mémorial des podestats de Retntio ( Bibliothèque des Croisades).
* Rayoïond d’Agilcs, Robert, Tudebode, etc. [Bibliothèque des Croisades).
* L’abbé Ekkard, Coll. ampi. de Martenne ( Bibliothèque de» Croisade» ).