LIVRE VINGT-ÜNIËME
breus pèlerins, le souvenir de leurs misères, et jusqu’aux traces de leurs pas, tout avait péri ; et l’histoire, loin de connaître aujourd’hui les destinées de tant de familles éteintes misérablement, peut à peine savoir si l’un des plus illustres chefs de la troisième croisade, un dos plus grands empereurs d’Allemagne, fut enseveli à Antioche, à Tarse, ou dans la ville de Tj^r.
La multitude dont nous parlons devait être plus malheureuse que les autres croisés, car elle ne pouvait se défendre dans les périls, et profitait rarement de la victoire, a Ayez soin des pauvres clercs et a des faibles pèlerins, disait l’évêque Adhémar aux guerriers de la a croix : ils ne peuvent, comme vous, combattre et se procurer les a choses nécessaires à la vie j mais, tandis que vous bravez les fatigues a et les périls de la guerre, ils prient Dieu de vous pardonner tant de a péchés que vous commettez tous les jours »
Orderic Vital nous rapporte une proclamation par laquelle les chefs après les victoires d’Antioche, annonçaient l’intention de venir au secours de ce peuple misérable, a Nous donnerons, disaient-ils, une a solde à chacun; les malades et les infirmes seront traités aux frais a du trésor de l’armée^.» Raymond d’Agiles nous apprend qu’au siège d’Archas on préleva la dîme du butin, qu’une partie de cette dîme fut distribuée aux prêtres et aux évêques qui disaient la messe aux pèlerins, et l’autre partie aux pauvres du clergé et du peuple.
Dans l’excès des calamités qui désolaient les croisés, on en vit quelques-uns oublier leur foi pour trouver un secours chez les musulmans ; mais le plus grand nombre offraient leurs tribulations à Jésus- Christ et restaient fidèles à la cause malheureuse de la croix. « Quand O on aurait la voix des anges, nous dit un témoin oculaire, on ne « pourrait raconter tous les maux que les pèlerins souffrirent patiem- B ment et sans faire entendre aucune plainte. » Le même auteur, qui accompagnait les croisés allemands conduits par Frédéric I, nous dit que plusieurs d’entre eux accablés de faim, de fatigue et de maladies, n’ayant plus qu'un souille de vie et ne pouvant suivre l’armée, récitèrent tout haut le symbole, et que, se jetant à terre en forme de croix, ils attendirent la mort au nom du Seigneur, a Quoique nous « ne tussions pas tom d’eux, ajoute l’historien, les ennemis qui nous «suivaient leur coupèrent la tête et en firent des martyrs de Jésus-
: TàiMitM {SiiiMUfU té! CroUaàet).
* Ordeiic Viul, CoU. de Dachesue {BiHiolhtjtie du Crnuiet).
« Christ » Telle était celte multitude de croisés qui semblaient n’avoir quitté l’Occident que pour chercher les palmes du martyre, tandis que les princes et les barons qui les conduisaient étaient soutenus par l’ambition de conquérir l’Asie.
Cependant ceux qui ne participaient point à la victoire et qui n’en profitaient pas, étaient souvent plus enflés d’oi-gueil que les guerriers, a Que nos frères d’Occident (nous citons une lettre des prélats de a l’armée chrétienne) apprennent que nous sommes maîtres d’Antio- « chc et de quarante grandes cités. Quelques-uns des nôtres ne sont « plus, mais, lorsque nous avons perdu une poignée d’hommes, l'en- « nemi a perdu une armée ; là où nous avons laissé quelques soldats, <c il a laissé des princes; enfin, si nous avons abandonné un camp, « les Turcs ont abandonné un royaume *. » Au ton de cette lettre, nous voyons que la simplicité et l’humilité chrétiennes qui distinguaient les chevaliers de la croix n’étaient pas toujours la vertu des ecclésiastiques et des pèlerins qui suivaient l’armée. Nous devons ajouter que ce peuple, que touchait si vivement l’honneur des armes chrétiennes, ne perdait jamais de vue l’objet du saint pèlerinage; et, tandis que les princes et les rois oubliaient les serments de la croisade au milieu des riches provinces qu’ils parcouraient, plus d’une fois les clameurs d’une pieuse révolte les ramenèrent à la pensée de délivrer Jérusalem’.
Nous n’avons pas besoin de dire que cette multitude, qui ne combattait pas et qui vivait presque toujours dans la crainte, devait se montrer moins généreuse envers les ennemis vaincus, et nous n’hésitons point à lui attribuer en grande partie les scènes sanglantes qui souillèrent quelquefois le triomphe des guerriers chrétiens. On n’a point oublié cette troupe de vagabonds auxquels les croisés qui assiégeaient Antioche donnèrent un chef qu’on appelait le roi truand, ou le roi des gueux*-, dans cette troupe misérable se trouvaient quelquefois des comtes et des barons, car l’extrême détresse confondait les grands avec les petits, et beaucoup de nobles guerriers, selon l’expression du temps, devenaient des chevaliers sans avoir, ou des pauvres de, Jésus-Christ. Cette multitude confuse dut souvent porter
‘ Afisbcrg {Ditliolk^ye des CrMada).
* Cette lettre fait foriie îles J'Icfesjuslirirantps da 1. 1 de DOlrc HUloire
* Raymond il‘Agiles(i/jMo/A^fMe det Creisadet),
* L’abbc Gulbcrt [BilrUcdkéftie des Croisaifê ).