LIVRE VINGT-ÜNIEME
que dans les temps primilifs la religion chrétienne, pour ses cérémonies et ses pratiques, avait adopté quelques-unes des coutumes du paganisme, ainsi l’esprit religieux des croisades s’était mélé aux institutions et aux usages des sociétés contemporaines. Dans les prédications des guerres saintes, les croisés étaient souvent désignés comme vassaux du fils de Dieu. Un troubadour du douzième siècle parle de Jérusalem comme du fief de Jésus-Christ '. Le pape Innocent III compare ceux qui ne volent pas au secours de la terre sainte à des vassaux infidèles qui refusent à leur roi ou à leur seigneur prisonnier le secours de leurs bras, de leurs trésors et de leurs armes. Lorsqu'un baron ou un chevalier prenait la croix, il lui semblait qu’il entrait au service de Dieu et qu’il s’établissait entre le ciel et lui une réciprocité d’obéissance et de protection. C’est ce qui explique les plaintes si étranges que les croisés adressaient quelquefois au ciel , inspirés par leur désespoir : « O Dieu puissant ! s’écriait un d’eux dans des « jours de calamité, si tu abandonnes de la sorte ceux qui te servent, « quels sont les chrétiens qui voudront rester à ton senice * ? » Une chronique nous rapporte que les croisés tués sous les murs d’Antioche, lorsqu’ils panirent devant le trône de l'Étemel avec l’étoie blanche et la couronne du martyre, lui adressèrent ces paroles : « Pourquoi • n'cu-lu pas vengé notre sang gui a coulé aujourd’hui pour toi ^ ? o N’est-ce pas ainsi que dans le régime féodal un vassal se serait plaint de son seigneur qui l’aurait abandonné? Une autre chronique, en parlant des secours miraculeux que le ciel envoyait aux croisés, ne manque pas d’ajouter que ces secours leur étaient bien dus pour leur zèle à défendre la cause du Christ et pour leur constance dans le service de Dieu ‘. Ainsi les traditions et les usages de l’Europe accompagnaient en Asie ceux qui allaient combattre pour l’héritage de Jésus-Christ ou pour le royaume du ciel ; on suivait les rois et les princes comme les grands vassaux du Dieu des armées, et telle était la force des habitudes apportées d’ Occident, que le gouvernement féodal s’établissait comme de lui-méme dans tous les pays conquis par les armes des croisés. Lorsqu’on n’éprouva plus que des revers,
■ Afiiicrl de Vilqoens. (Voyet k la lia da uolsièoe Tolarae de notre Histoire rËelalrdtacxotu qne noas i foomi N. naynooaitl sor les troabadoors, pag. 443. )
* Paroles du prince Ga^, fr^ de Bobémond. Voyei Todebode et Hubert le lioioe
des Croftedet).
* Tudebode { Bibliothèque éee Croioadee),
* L'abbé Goibert {Bibliothèque éee Croindeo),
lorsque les seigneurs s’aperçurent que les croisades dévoraient leurs revenus e*t leur puissance, ils refusèrent d’aller en Palestine, craignant de se miner. Louis IX fut obligé de donner une solde aux clievaliei-s et au.x barons pour les entraîner avec lui au delà des mers.
Nous avons montré les lOrmées chrétiennes réunies sous les dra- I>caux des princes et des rois; venons maintenant aux moyens qu’on avait de pourvoir à leur entretien. Dans la première croisade, comme nous l’avons dit, rien n’était réglé à cet égard : les chefs vendirent ou engagèrent leurs terres, chacun prit de l'argent où il pouvait en trouver, on pilla les juifs, on dépouilla les chrétiens et surtout les Grecs J quand le butin vint à manquer, on souffrit patiemment la disette et tous les maux qu’entraînait une guerre lointaine, line chro- * nique nous apprend qu’au concile de Clermont le pape avait dit aux fidèles : «Si vous n’avez point d’argent, la miséricorde divine vous « en fournira *. » Tout le monde sait que cette promesse du souverain pontife fut loin d’être accomplie, et l’histoire nous apprend comment on y suppléa. ,
La prévoyance vint enfin de l’excès des calamités. Dès la seconde croisade, l’usage s’établit de lever des tributs destinés à l'entretien des arniées chrétiennes. Nous n’avons pas pu savoir avec précision quels moyens on employa en Allemagne pour subvenir aux déjienscs de l'armée de Conrad; mais dans le royaume de France, des plaintes s’élevèrent de toutes parts, surtout du sein du clergé, qu’on dépouillait; et, lorsfiue les malheurs arrivèrent, on ne manqua pas d’en trouver la cause dans la ruine du peuple et des églises
Les statuts des barons de Franco et d’Angleterre pour la levée do la dime saladine , portaient que le clergé et tous les laïques , militaires ou autres , paieraient le dixième de leurs revenus et de leurs possessions mobilières L’institution de cette dime, dont le texte a été consené, promet les bénédictions du ciel au chrétien qui payera ce qu’il doit, dévotement et sans contrainte; c’était un appel à la charité et à la conscience des fidèles; toutefois, on établit en France des commissaires pour la perception du tribut, et, si nous en croyons les historiens anglais , les ordonnances de Henri 11 et de
• Todebodo [Biléliolhèque des Croisades)»
• Ilaoui de Üicel, Pierre de Blois, etc., cbroQiqoc de Morigiü ( des Croisades p, \
• lUgord {Billtolheque des Croisades),