‹ Histoire des croisadesChapitre 77 sur 213 · LIVRE VINGT-ÜNIEME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-ÜNIEME

cida à les manger, ajin qu'ils fussent bons à quelque chose'. Cette extrémité était sans doute la plus douloureuse à supporter pour les chevaliers, qui ne pouvaient combattre à pied et qu’on vit quelquefois dans la méléc réduits à monter sur des ânes ou sur des bœufs. L'histoire nous apprend que le jour qui précéda la grande bataille livrée à Kerbogath, il y avait si peu de chevaux dans l’armée chrétienne, on en sentait si vivement le besoin, que l’évéque du Puy ordonna par une proclamation solennelle que chaque cavalier qui aurait conservé son cheval partageât la provision de grain qui lui restait avec le fidèle compagnon de ses fatigues t-t de ses périls^. Dans un si long trajet, les croisés ne pouvaient conserver leurs bétes de somme. « Vous eussiez ri, dit Foulcher de Chartres , ou plutôt vous auriez « pleuré de compassion, si vous aviez vu les pauvres pèlerins charger 0 de leurs bagages des chèvres, des porcs et des chiens; le dos de a ces animaux se trouvait meurtri par des fai-dcaux qu’ils n’avaient B jamais portés. » Dans les chemins les plus dilliciles, les croisés vendaient â vil prix ou jetaient dans des précipices leurs vêtemeuts et les bagages qui embarrassaient leur marche ’ ; aussi attendaient-ils tout de la victoire : la victoire semblait seule chargée du soin de les nourrir, de les vêtir et de les armer. On les voyait s’avancer à travers l’Asie Mineure et la Syrie couverts de lambeaux, vivant au jour le jour, n’ayant souvent ni tontes ni abri contre le froid, la pluie ou la chaleur. Aux jours de la victoire, ils s’asseyaient aux banquets préparés pour leurs ennemis; ils s’emparaient des traits et des armes des musulmans; ils se revêtaient des robes flottantes, du turban ou du bonnet de soie des Orientaux*; ils s’habillaient de tout ce qu'ils rencontraient sur le champ do bataille ou dans les villes conquises; on peut se faire une idée du spectacle singulier et bizarre qu’offraient ainsi les armées chrétiennes. Aussi vit-on quelquefois dans les combats des pèlerins tomber sous les coups de leurs compagnons ou de leurs frères, qui ne les reconnaissaient point. On doit ajouter que les croisés se coupaient rarement la barbe, que leur visage était couvert de crasse et de poussière, brûlé par le soleil, maigri par la faim, ce qui achevait de les rendre méconnaissables. Pour éviter de funestes méprises, l’évêque du Puy avait ordonné aux soldats qui le suivaient

' Footrher de Cbartre«. Coll, de Darhesne dt» Cr«Mati<ri).

* Tudebode, Coll, de Dorhe^ne [Bibliotkiqui dti Cr^ê^ea)»

^ Tudebode {Biiliolh^qtw de» Croiaades ).

* Raymond d’Agilef, Coll, de Bongars [Bibliothèque de» CroUadei),

de se raser, de porter sur la poitrine une croix de métal, et de répéter à haute voix dans la mélée les mots de hijrie eleison'.

Les misères des croisés leur venaient presque toujours de leur imprévoyance. En arrivant sur les bords de l’Oronte, ils trouvèrent des amas de blé et des vivres de toute espèce. Au milieu de celte abondance, ils dédaignaient les parties les moins exquises des boeufs et des agneaux’; Eoulcher de Chartres nous dit qu’un mois après leur arrivée, ils mangeaient les tiges des fèves qui commençaient à croilrc, des chardons piquants qu'ils ne pouvaient assaisonner; ils dévoraient des chiens et des rats ; les plus misérables se nourrissaient de la peau de ces animaux, cl, ce qui est affroux à dire, ajoute notre chroniqueur, les souris mortes et les graines qu’ils trouvaient dans les ordures leur paraissaient un mets délicieux. Dans les longues marches et même dans les sièges, on n’était pas toujours en garde contre le manrjue d'eau et de bois : souvent les croisés, pressés par la soif, furent réduits à boire leur urine, le sang de leurs chevaux’, ou à mâcher des racines, de la fiente de cheval, des mottes de terre humide ; d’autres fois, comme on n’avait ni liois, ni roseaux, ni herbes sèches, pour faire cuire la viande des chevaux et des bétes de somme, on faisait du feu avec des selles, des tentes, des arcs, des javelots et même des vêtements*.

Lorsque la famine pressait les croisés, ils n’avaient souvent d’autres ressources que de ravager une province; les pèlerins à pied étaient chargés de parcourir les campagnes pour amasser des provisions. Guillaume de Tyr, en parlant d’une expédition contre le prince de Damas, rapporte que cette expédition échoua, parce que l’infanterio chrétienne, qui devait- approvisionner l’armée, fut surprise cl dispersée par les infidèles*. Les croisés n’épargnaient pas toujours les chrétiens et surtout les Grecs dans leurs excursions guemères. Les pèlerins regardaient Jésus-Christ comme le suprême pourvoyeur des armées de la croix, et les dépouilles des musulmans, quelquefois même des chrétiens, étaient reçues dans le camp des croisés comme les bienfaits du ciel. Il nous reste une lettre d’innocent III qui prouve que le chef même de l’Ëglise n'avait pas beaucoup de scrupule sur les

* t*abbé Guibort, Coll, de Ronpar» ( DiUii>lki/jite iln Croisadet),

* RajnKinU d’ Agiles, Coll, de Bongers dt$ CrotMd4*),

) Tudclodc, Coll, de üuebesoc ( Bibliothèque des Croioadu),

* Ansberg, b IU IûIiom aHOM\p»e {D.Mioikêque dtt Croiuêàiê),

* Gutibume de Tjr» liv. XIII.

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