‹ Histoire des croisadesChapitre 90 sur 213 · LIVRE VINGT-UNIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE VINGT-UNIÈME

Un historien, témoin oculaire, nous dit que vers la fin de ce même siège, on prononça des peines sévères contre les croisés, même contre les femmes, qui abandonnaient leur poste ou le lieu du péril. On r.ondaninait les coupables à perdre la main droite ; ils étaient dépouillés de leurs armes et de tout ce qu’ils possédaient ' . Cette disposition pénale semblerait dirigée contre ceux qui manquaient de bravoure, circonstance qui se rencontrait rarement dans les armées chrétiennes. Nous voyons quelquefois, il est vrai, que les pèlerins se laissaient abattre par la misère et le désespoir. Alors on supposait des miracles, on racontait des apparitions célestes pour relever leurs esprits abattus. Nos lecteurs doivent se rappeler que Bohémond ordonna qu'on mit le feu aux maisons d’Antioche, pour forcer les croisés vaincus par la faim à se rendre sur les remparts de la ville On eut recours à d’autres moyens extraordinaires pour rappeler les soldats au respect de la discipline ; mais parmi des guerriers qui allaient si loin chercher des ennemis à combattre, rien ne devait être plus rare et môme plus inutile que les lois (pu punissaient la crainte du danger et l’oubli pusillanime des serments de la croisade.

Les relations qui nous parlent de l'expédition de Frédéric 1, nous apprennent que dans un conseil tenu à Presbourg on avait fait de sages règlements sur la discipline. Si on en croit ces mêmes relations, l’empereur les fit obsen-er avec bt’aucoup de sévérité, surtout pour ce qui concernait la répression du brigandage’. Il n’était pas facile de contenir sur ce point des guerriers qui mamiuaicnt souvent do vivres et se persuadaient dans leur détresse que toute la terre appartenait aux soldats de Jésus-Christ. Frérléric, arrivé à Nicopolis, nomma cinquante maîtres de la milice chargés, dans chaque division de l’armée, de veiller à l’exécution des lois militaires et de prévenir tous les désordres. Deux chevaliers des bords du Hhin payèrent de leur tète nue infraction aux lois qui avaient été proclamées’. Ainsi s’établissait la discipline, et l’Orient dut s’étonner de voir enfin une. armée de l'Occident où régnaient l’ordre et la subordination. Un chroniqueur, après avoir rapporté la glorieuse bataille d’iconiura, dit que les guerliers de la croix n’étaient pas indignes d’une pareille faveur du ciel, jiarce que l’amour de la discipline, de la chasteté et de la concorde,

' Mt'imofiiil des podesuts de Krpgio {Bibliolhèque de* Crvi*ades).

* Hammond d’Agiies, Batxlri, Bobert le Moine, Coll, de Donçars {BMiothiqui det Croitaiei).

* Ansberg (BibUoikique de* CroUade*).

* CodefroY le Noiae, CoU. ûa chrouiiiucs allennodcs [SibHolhique det CrMûdet).

régnait dans Tarmée chrétienne’. Les émirs qui annoncèrent à Baladin la marche et l'arrivée de Frédéric, s’accordaient tous à présenter les gueiTiers allemands comme les modèles de toutes les vertus belliqueuses.

A chaque combat, on défendait aux guerriers de s’arrêter aux dépouilles de l’ennemi avant la victoire. Dans ce cas rien n’était plus difficile que de se faire obéir, et les défenses les plus sévères ne prévinrent pas toujours les malheurs qu’entraînait l’amour désordonné du butin. Parmi les causes de l’indiscipline dans les armées chrétiennes on peut compter aussi l’extrême bravoure des chefs et des soldats. Cette bravoure ne reconnaissait point le danger, et toute précaution prise contre l’ennemi lui semblait une marque de faiblesse et de timidité. L’exemple du chien miraculeux qu’on appelait le chien de Noire-Damcj et qui, au siège d'À/nçuBj avertissait les chrétiens de la présence de l’ennemi *, caractérise fort bien cette insouciance du péril et l’aveugle sécurité qu’on retrouve dans tous les champions de la croix. On avait un mal plus grave encore à redouter: nous voulons parler de la licence des grands et des habitudes féodales que les chevaliers et les barons portaient au nnlieu des guerres saintes. Nous avons vu que dans la seconde croisade la ruine d’une armée florissante vint de la désobéissance d’un chef, désobéissance pour laquelle Geofifroi de Rançon ne fut puni que par la perte de son commandement et de sa renommée militaire On sait qu’après la prise de Ptolémaïs, Richard eut bien plus à se plaindre de la rivalité et de la jalousie des autres chefs que de l’indocilité des soldats. Rien n’est plus étrange dans les annales de la guerre sainte que l’armée de Frédéric II, qui méconnaissait son chef par ordre de l’Église. Tandis que les croisés s’avançaient dans la Palestine, les uns maudissaient l’empereur, les autres le suivaient de loin ; tous les ordres se donnaient au nom de la république chrétienne. La discorde des musulmans sauva seule alors l’armée des pèlerins, et lui ouvrit les portes de Jérusalem.

On a pu voir que, parmi les chefs des croisades, les plus grands monarques n’étaient pas toujours ceux qui savaient le mieux se faire obéir. Guillaume Longue-Épée, ayant à se plaindre des princes et

* Gaotbicr Vlnlsanf, Coll, des cbroniqnes anglaises {Bibliothèque dee Croisadesï,

» Froissard.

* Odon de Denil {Biblioihique dee Croisade*),

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