Victor Hugo, Notre-Dame de Paris
Voyez sous le porche de l'église entr'ouverte , cet humble prêtre vêtu de sa riche étole : avec solennité il descend pas à pas les degrés du sanctuaire... La prière aux lèvres, l'œil sondant l'infini dans une fixité extatique, il se dirige tête nue à travers la place publique, et passe recueilli devant un groupe de pieux fidèles qui se signent en se prosternant. Dans ses mains tremblantes qu'il enlace pour les mieux assujettir, il porte à la hauteur de ses lèvres le viatique, dans un petit ciboire d'argent enveloppé d'une toile d'or... Aussitôt, quittant les marches du temple, leur refuge habituel, brigands et capons, rifodés, détrousseurs et francs-mif oux l se lèvent et se groupent, pour suivre le ministre des autels jusqu'à la demeure d'un pauvre mourant. Tous marchent avec confiance, car ils savent n'avoir rien à redouter : un rayonnement d'immunité accompagne ces pécheurs placés sous la garde de Celui qui délie et pardonne. L'ombre du prêtre , mystérieux et vivant tabernacle, transforme en terre sacrée le sol fugitif qu'elle couvre au passage, en même temps elle jette à l'entour comme un voile charitable pour cacher les fautes aux regards vindicatifs des hommes. Et si, d'aventure, un archer trop zélé avait osé porter la main sur quelque misérable de ce cortège étrange, le Prêtre, sans doute, l'eût rappelé au respect du droit d'asile en lui disant : « Soldat du roi! laisse passer le Dieu de miséricorde , qui ne repousse pas l'escorte des pécheurs. »
Non seulement l'Église par l'exercice du droit d'asile mettait obstacle aux traditions de vengeance personnelle, mais de plus elle estimait que châtier le coupable dans son corps était une chose moins importante, en somme, que d'amender son âme en éveillant en lui cette vertu des coupables, le repentir. D'ordinaire en effet, l'action du prêtre avait pour résultat direct, de convertir les criminels « au lieu de permettre de les despêcher rendre compte à Dieu de leur vilaine âme, en mortel estât », comme l'écrivaient les anciens canonistes.
De nos jours, ne voit-on pas le législateur autoriser le juge à suspendre l'application de la peine prononcée, pour éviter de
1. Capons, Toleurs; rifodés etfrancs-mitoux, vagabonds et mendiants.
flétrir d'une façon irrémédiable, un malheureux qui n'a eu peutêtre qu'un entraînement passager l ?
Réprimer le mal est utile, mais le conjurer pour l'avenir est mieux encore; la prison qui a reçu un délinquant vulgaire ne
rend-elle pas d'ordinaire à la société, au lieu d'un homme repentant, un criminel haineux, exaspéré, implacable? Sur cent délinquants, plus de cinquante récidivent.
Cependant, on devine que la sauvegarde du droit d'asile devait à la longue amener de graves abus : on vit les criminels se donner rendez-vous dans le voisinage des monuments ecclésiastiques, et s'y livrer à toutes sortes de déprédations. Pour eux la tentation était d'autant plus grande, que, d'après l'usage, les couvents, chapitres ou séminaires sur les territoires desquels un délinquant s'était installé, se trouvaient dans l'obligation de nourrir le malfaiteur1.
Les historiens racontent que, maintes fois, des brigands poursuivis par la garde, se livrèrent à des danses folles et à des chants narquois sous les yeux mômes des soldats : quelques piquets à ras de terre , ou un léger sillon tracé sur le sol constituant un rempart, légalement infranchissable.
La licence et les désordres devinrent tels, que les Papes furent les premiers à restreindre l'étendue de ce privilège, dans la crainte que la bonté et l'indulgence poussées à l'excès ne devinssent une sorte de complicité. En conséquence , Grégoire XIV et Benoit X11I déclarent déchus du droit d'asile : les voleurs de grands chemins , les homicides, les assassins et leurs complices, les faussaires et les faux monnayeurs3. Cela ne suffisant pas, diverses Bulles prescrivirent aux Supérieurs ecclésiastiques4 de supprimer l'immunité, ajoutant toutefois que l'on ne devait pas livrer les délinquants, mais les congédier avec charité.