‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 136 sur 323 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

suicide et parricide; documents chinois sur l infanticide.

Les religions et le suicide. — influence du panthéisme et de la métempsycose sur les suicides collectifs : Inde, Japon... — Le suicide par vengeance en Chine. — Différence entre le trépas volontaire chez les Hébreux, les Grecs et les Romains. — La mort des vieilles femmes chez les Goths; le rocher des aïeux chez les Wisigoths. — Opinion des Conciles et des Pères sur le suicide. — Curieux textes de la loi salique au sujet des pendus. — Procès aux cadavres des suicidés. — La complicité du suicide est-elle punissable? épisodes judiciaires. — Les clubs du suicide sous la première République.— Réfutation du prétendu droit de mourir. —La mort volontaire d'après les statistiques récentes : influence de l'âge, du sexe et de la profession. — Célibataires et hommes mariés; genres de mort préférés. — Le parricide chez les Hébreux. — Singulière pénalité de la loi des XII tables. — Comment on châtiait en France les parricides avant 1791. —Cérémonial actuel de l'exécution des parricides. — Effroyable supplice du Kiao en Chine. — Lois et livres chinois sur l'infanticide. — Édits sur la noyade des filles. — Relation sur la vente des enfants chinois. — Témoignage du colonel Tchen-Ki-Tong. — Une enquête sur l'infanticide à Canton...

Nous traiterons dans ce chapitre : 1° du suicide, 2° du parricide; et dans la dernière partie nous résumerons de précieux documents chinois sur l'infanticide.

I. Du suicide. — Le suicide, intéressant au plus haut point les destinées de l'homme dans l'autre vie, se rattache très étroitement aux croyances religieuses et aux systèmes philosophiques des peuples.

Dans l'Inde, les livres des brahmanes enseignent que l'homme n'est qu'une partie intégrante du Grand-Tout : aussi le panthéisme des anciens et celui des Orientaux a-t-il été une des causes les plus actives de la multiplicité des suicides chez ces peuples. En faisant de l'homme une émanation de la Divinité impersonnelle avec laquelle il se confondait, ainsi que le remarque M. leDr Moreau, de Tours, dans une judicieuse monogra-

phie, on incitait par là môme les gens découragés, ou repus, à s'affranchir de la douleur ou du dégoût, pour aller s'absorber passivement dans une sorte de néant libérateur. On comprend les conséquences désastreuses de ces dogmes et de ces préceptes: il suffit de rappeler ces odieuses hécatombes humaines qui se sonl succédé sans interruption, depuis tant de siècles, sur les vastes territoires de l'Hindoustan, de la Chine, du Thibet, du Japon, et du royaume de Siam.

A propos des fêtes païennes dont la ville de Jaggrenat, dans l'Hindoustan, est le théâtre, nous avons parlé des scènes hideuses de suicides collectifs sous les roues du char de Vischnou; il n'y a donc pas lieu d'y revenir.

Oui ne connaît le suicide par le feu, recherché il y a peu d'années encore par les femmes indiennes en vue de témoigner de leur foi conjugale en confondant leurs cendres avec celles de l'époux défunt? Nous les raconterons en détail au chapitre des sacrifices humains : la solennité dont on entourait les sutties1, l'opinion qui les imposait en quelque sorte, les distingue en effet à bien des points de vue du suicide vulgaire.

Des voyageurs racontent qu'au Japon, les adorateurs du dieu Amida s'imaginent qxxen se noijant en l'honneur de cette divinité, ils sont certains d'obtenir une béatitude immense dans l'autre monde. Il n'est pas rare qu'un dévot se jette à l'eau pour fournir un témoignage indubitable de sa piété. Au préalable, afin de donner de l'éclat à l'accomplissement de sa résolution, il s'efforce de réunir des prosélytes décidés à l'accompagner dans l'autre monde. Il prêche dans tous les carrefours le mépris des faux biens terrestres, il retrace éloquemment les misères qui affligent l'existence de l'homme, et fait un tableau séduisant des récompenses magnifiques réservées à ceux qui meurent pour Amida. Souvent l'orateur trouve quelque fanatique disposé à saisir cette occasion de mourir avec gloire. Alors les victimes volontaires se dirigent vers un fleuve ou vers la mer; leurs parents

1. On a reproché â la nation anglaise d'avoir officiellement permis les sutties. Mais cet usage séculaire ne pouvait être aboli d'un jour à l'autre, et l'on doit a l'administration de lord William Bentinck d'avoir interdit ces sacrifices homicides.

et leurs amis les escortent, et un grand nombre de bonzes grossissent le cortège. On monte sur une barque réservée pour cet usage; elle est dorée et ornée d'étoffes de soie. L'adorateur d'Amida témoigne sa joie en dansant au son d'instruments de musique, s'attache de grosses pierres au cou, à la ceinture et aux jambes, et se précipite dans les flots, tète baissée.

Il existe aussi une autre manière de se sacrifier en l'honneur d'Amida : elle consiste à s enterrer vivant ! La victime choisit une grotte ayant à peu près la forme d'un tombeau, et si étroite qu'il lui est à peine possible de s'asseoir. Elle s'y renferme : on en mure l'ouverture en ne laissant qu'un petit soupirail pour éviter l'asphyxie immédiate. Le dieu qu'on pense honorer par ces affreuses pratiques est habituellement représenté avec la tête d'un chien, et monté sur un cheval à sept têtes, « emblème des sept mille siècles ».

Plusieurs systèmes philosophiques de l'Orient ont poussé au suicide, les uns en supprimant l'idée d'un Dieu rémunérateur ou vengeur; les autres en persuadant aux crédules mortels, que grâce à la métempsycose, à la transmigration des âmes, quiconque se détruit dans certaines conditions, a l'espoir d'améliorer son sort par delà la tombe. En effet, pour qui est imbu de la doctrine « des naissances successives », se réfugier dans la mort quand on est affligé, c'est recommencer une partie perdue, avec des chances moins défavorables.

Les matérialistes aussi , en plaçant le souverain bien dans la jouissance et les plaisirs, inspirèrent le dégoût d'une vie où le bonheur ne se rencontre jamais sans mélange.

Encore aujourd'hui, le suicide est un vrai fléau en Chine. Non seulement on se donne la mort à raison de chagrins domestiques, ou de mauvaises affaires; non seulement on y recourt, à la suite d'accès de fureur, de tsi ou « ventrées de colère », selon l'expression chinoise; mais le suicide par vengeance est, parait-il, un moyen très ordinaire de représailles. Deux marchands se font-ils concurrence? Celui qui se sent incapable de lutter, avale une dose massive d'opium, et va mourir dans la boutique de son concurrent. Un plaideur perd-il son procès? il court se pendre à la porte de celui qui l'a gagné. C'est que le fait seul d'être

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détenteur d'un cadavre, suscite d'abord avec la justice des démêlés compromettants, et, de plus, fait tomber sur le dépositaire une sorte de malédiction fatale, car quiconque, en Chine, décède en dehors de chez soi, passe pour devenir un esprit malfaisant, vindicatif. De même, rien de plus fréquent que i\<* voir un débiteur insolvable se détruire, « tout compte devant être réglé avant la fin de l'année, à peine d'escroquerie ».

Pour des raisons d'ordre politique, des empereurs ont été les premiers à donner l'exemple de la mort volontaire; et une fin de ce genre est la plus distinguée que puisse rechercher une veuve, ou une jeune fille dont le fiancé meurt avant le jour des noces.

Relatons un fait entre mille : « Une jeune fille de Fou-tchéou, par exemple, se trouvant dans ce cas, résolut de ne pas survivre à son futur époux. Lorsque ses parents la virent ainsi déterminée à s'ôter la vie, ils lui demandèrent d'accomplir cet acte d'une façon solennelle qui pût attirer l'attention sur leur famille et la couvrir d'honneur. Au jour choisi, la jeune fille fut donc portée en palanquin à la maison de son fiancé défunt. On avait élevé une estrade au milieu de la chambre principale. Elle y prit place après avoir adoré les tablettes de ses ancêtres et avoir offert un sacrifice à leurs mânes. Famille et amis étaient accourus pour être témoins du spectacle. Les parents du jeune homme mort vinrent les premiers se prosterner devant celle qu'ils avaient choisie pour belle-fille; ils lui offrirent ensuite du thé et des sucreries. Elle monta alors sur un escabeau, et de là passa le cou dans un nœud coulant qui avait été préparé. On la laissa tranquillement s'étrangler; ensuite on la déposa dans un cercueil qui fut enterré solennellement à côté de celui de son fiancé. Son nom fut inscrit sur les tablettes de sa nouvelle famille; et ces malheureux païens l'invoquent comme une divinité1. » En cela, ils continuent les traditions des anciens Chinois.

Le suicide fut au contraire en quelque sorte inconnu des Hébreux: à peine citerait-on huit à dix morts volontaires dans l'espace de quatre mille ans; car, eux, croyaient à un Dieu personnel et à un sort définitif par delà le tombeau.

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