‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 151 sur 323 · I. M. Girard. Fr. et Chine, I · texte numérisé non relu

I. M. Girard. Fr. et Chine, I

. cit.

Tirons un voile sur les lugubres et pénibles images que cette étude des pénalités danoises vient de faire passer sous nos yeux, et faisons des vœux pour que la loi de l'Évangile pénètre enfin de sa bienfaisante et douce influence la législation et les mœurs de cet immense Empire.

III. L'infanticide en Chine. — L'œuvre si populaire « des Petits Chinois » est trop célèbre pour n'avoir pas attiré l'attention de ces détracteurs systématiques, qui prennent à partie toutes les institutions catholiques dans le but de les entraver, ou même de les détruire. A les entendre, cette œuvre de rachat serait une véritable escroquerie, une exploitation impudente de la crédulité européenne.

Invoquer le témoignage des missionnaires pour prouver l'infanticide en Chine, serait donc se réclamer d'autorités qui, si respectables soient-elles, seraient aussitôt déclarées suspectes, en tant qu'intéressées, dirait-on. Aussi entendons-nous fournir notre démonstration, en nous référant presque exclusivement à des documents chinois d'une inestimable valeur : ils établissent jusqu'à l'évidence que la triste pratique qui nous occupe est très générale dans le Céleste Empire, et que les filles en sont principalement les victimes.

Généralement le procédé mortel consiste à leur plonger la tête dans un seau d'eau, et à les laisser ainsi suspendues par les pieds jusqu'à complète asphyxie. C'est aussi que les « habitants du dessous du Ciel » se dispensent d'élever les enfants qui les gênent.

Commençons par citer, comme preuve, les objurgations d'un célèbre Livre de morale taoïque, le Gan shil-tang-tchou-kiai 1 : « Cœurs durs! quoi, vous entendez sans pitié les cris de ces pau- « vres créatures, qui déplorent le sort qu'on leur inflige en les « noyant dans un bassin d'eau? Hélas! hélas! ô douleur! Elles « veulent parler : et comment le pourraient-elles? L'àme de leur « mère s'est à peine propagée en elles, et l'on rompt le fil de leur « destin. Le ciel veut qu'elles vivent, et les hommes veulent les <( tuer. Le tigre et le loup ne nuisent en rien à leurs petits :

1. C'est-à-dire : Commentaire explicatif de la lumière de la maison.

SUICIDE, PABRICIDE, ETC.

« l'homme seul se montrera-t-il donc sans affection pour ses en- « fants, el sera-t-il au-dessous des animaux féroces? car ceux-ci ■ ne l'ont aucun mal à leurs semblables. »

Dans un livre destine aux écoles1, on lit ceci : « Il y a une classa de femmes qui ne se conforment pas à la loi naturelle et au droit , qui se défont des enfants du sexe féminin en les plongeant dans l'eau et en les faisant ainsi mourir. Or toute femme qui noiera une petite fille sera, par cela même, cause de la mort d'un garçon. Si elle en fait périr deux, elle verra mourir deux de ses fils. Le mari qui n'aura pas su arrêter sa femme coupable, aura la vie abrégée de dix ans. » Telles sont les menaces par lesquelles on espère terrifier les parents dénaturés : la fréquence des meurtres infantiles est donc un fait constant, indéniable.

Il existe encore un ouvrage qui a pour titre significatif : « Récits un-, images, pour dissuader de noyer les filles. »

Un autre livre, le Kiang-nau-tic-lci-tou-sin-pien, affirme que « dans tous les villages, l'usage de suffoquer les filles est pratiqué par beaucoup de gens, et qu'on en vient même à cette extrémité de noyer les garçons ».

Le lettré Ho-tong-tse, de Shang-Haï, commence ainsi un traité : « La coutume de noyer les filles en est arrivée à dépasser en méchanceté celle des loups et des tigres. »

Le mal est si général , que les préfets chinois et les souverains ont du sévir contre ces lâches homicides. Nous pourrions citer tel édit d'empereur défendant ce crime avec une naïveté calculée, afin de ménager la susceptibilité de ses sujets : « Nous avions entendu dire qu'on avait coutume dans notre Empire de noyer 1rs filles , mais nous n'avions pu le croire... » Et, forcé de se rendre à l'évidence, le monarque proteste contre cette « habitude détestable de l'infanticide ».

Un autre Empereur édicté GO coups de bâton contre les parents « noyeurs d'enfants ».

Enfin, un récent ouvrage, le Te-i-lu, arrive à cette conclusion formelle : « Si l'on consulte avec sincérité les Annales, on trouve que l'infanticide règne dans toutes les provinces de la Chine. »

1. Le Mo-tang-kiany-uj.. — V. les Études sur la Chine, par MEr de Harlez, profes. à. l'Uni v. de Louvain.

Voilà des affirmations catégoriques dont l'importance ne saurait être mise en doute; et l'on s'explique mal que M. Eug. Simon ait pu écrire que l'abandon et l'exposition des enfants étaient beaucoup plus rares en Chine qu'en France1. En effet, le capitaine de frégate M. Ed. Humann, qui a passé en Chine trois années en qualité d'aide de camp de M. le vice-amiral Roze, a visité précisément les orphelinats de la procure de Ning-po où M. Simon était consul. Or, voici ce qu'il déclare : « Ces établissements étaient encombrés de jeunes Chinois, la plupart arrachés à la mort dès leur enfance. Ce mal de l'exposition publique ne peut être réprimé comme il conviendrait, par les autorités; cet aveu est échappé, en ma présence, au gouverneur môme de la province de Canton. »

Une relation très rare, écrite en latin, datée de 1577 et dont nous donnons la traduction, constate qu'à cette époque les parents chinois étaient libres de disposer de la vie de leur enfant ou d'en faire commerce : « Vendre ses enfants pour subvenir à ses « besoins est chose si permise aux pauvres veuves chinoises, « qu'il y a beaucoup de marchands qui en font un gros trafic. « Achetant les petites filles, ils leur apprennent à chanter et à « jouer des instruments ; quant aux petits garçons que les mères « vendent par nécessité, ils sont mis à un métier; et quand ils <( l'ont appris, ils doivent servir leur maître pendant un certain « temps2. »

On se rappelle qu'il y a quelques années un journal parisien très connu3, prétendit que l'infanticide chinois n'existait que dans l'inventive imagination des uns, ou dans la stupide crédulité des autres; de ce chef il fut condamné par le Tribunal de la Seine, pour diffamation envers l'OEuvre de la Sainte-Enfance. Cependant comme la diffamation est, en droit, indépendante de la vérité de l'imputation , il en résulte que les témoignages qui précèdent ont une importance capitale pour établir les faits d'infanticide qui, à la rigueur, pourraient être contestés en dépit de la condamnation intervenue.

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