Bev. du Monde Cath.. X
2. Pi. t.xxii. 10. Les corps de Balthasar, Gaspard et Melchior, furent retrouves par la mère de Constantin, l'impératrice Hélène.
on en a induit que ces mages d'illustre qualité devaient être des princes de leur pays; aussi l'Epiphanie est-elle devenue dans la pensée populaire « la fête des Rois ».
Par là s'explique l'antique coutume de décerner, en ce jour, la joyeuse royauté du festin.
Dans certaines églises, cet anniversaire donnait lieu à la représentation d'un vrai mystère. Les mages étaient figurés par des chanoines qui s'avançaient dans le sanctuaire avec les présents que l'on sait. Un des trois rois montrait, de son bâton, l'étoile qui les avait guidés (on avait allumé en effet, devant la crèche au pied du maître-autel, une lumière qui représentait cette étoile)1, et tous trois chantaient des versets appropriés à la circonstance; puis s'embrassant, ils s'avançaient vers l'autel, tandis que le chantre entonnait le répons : Magi veniunt. Les trois rois se prosternaient en adorant l'Enfant-Jésus dans sa crèche et chantaient le Salve! princeps sœculorum. L'offrande de l'encens, de l'or et de la myrrhe succédait à ces prières.
Le gâteau des rois, qui à ce jour se partage en famille, n'est peut-être qu'un symbole de la communion sacramentelle dont les chrétiens se faisaient un devoir lors de l'Epiphanie. En tout cas, l'usage date de loin, car une charte de Robert, évêque d'Amiens en 1311, en parle comme d'une pratique constante : ce gâteau devait être fait « d'une pâtisserie feuillée », composée de beurre, de farine et d'œufs frais.
Au moyen âge, dans les corporations, on choisissait aussi un roi au jour de l'Epiphanie, et son règne pacifique se perpétuait durant l'année entière.
Mais quel est le sens qu'il y a lieu d'attribuer à la fève dans le gâteau des rois?
Sans doute, dans la pratique, elle sert à désigner le souverain improvisé, ce qui aurait déjà une signification judicieuse, puisque de temps immémorial, dit Aristote, les suffrages se sont exprimés par des fèves (remplaçant nos bulletins de vole). Mais il paraît qu'en plusieurs contrées la fève était découpée en forme de
1. Dans l'écriture cunéiforme de la Chaldée, le signe figurant Vidic de Dieu itail une étoile à huit pointes. (V. M. Maspéro, Ilist. anc, 139.)
HSS POPULAIBES DEPUIS L'ÈRE CHRÉTIENNE.
rroi.r ou d'étoile avant d'être dissimulée aux yeux des convives dans L'épaisseur du gâteau.
L'allusion à L'astre de la Crèche que virent les mages dans le firmament, es( ici évidente.
Voilà un usage qui serait do nature à réfuter l'opinion de ceux qui font remonter cette coutume aux banquets du paganisme. De plus, comme dans la primitive Église l'Epiphanie était précédée d'un jeûne rigoureux, le gâteau n'a peut-être été imaginé que pour servir au réveillon. Cette opinion se fortifie de la remarque suivante : les fêtes de Noël et de L'Epiphanie, souvent célébrées ensemble, ne furent séparées par l'Église d'Alexandrie qu'au commencement du ve siècle.
D'ordinaire, celui à qui échoit la fève, la présente à son tour à la reine qu'il se choisit; et chaque fois que boit le roi ou la reine, les invités répètent en chœur les bruyantes exclamations de circonstance. Autrefois le plaisir du repas était décuplé par de vraies bouffonneries, dont il nous suffira de citer un exemple typique : quand un convive timide ou distrait, oubliait ce cri <( le roi boit! », ses voisins le barbouillaient de suie, et le transformaient en mage noir, en mémoire du roi nègre qui est venu s'agenouiller auprès de la crèche.
On devine la folle gaieté que devaient provoquer ces balafres respectives, et quelle était la physionomie des commensaux, après plusieurs heures d'amusements de ce genre.
Si pour les populations chrétiennes la fève est l'occasion de joyeux ébats; pour les païens, au contraire, elle était considérée comme une semence impure que Pythagoreet Jamblique, dit-on, interdisaient à leurs disciples1. L'horreur des anciens pour les fèves, d'après Cicéron, aurait une cause des plus particulières, « cette graine indigeste étant de nature à supprimer le calme nécessaire, pour se livrer à des songes divinatoires ». (De Divinat. , xxx.)
1. Dans les assemblées politiques, les Grecs exprimaient leur suffrage au moyen d'une 'Are ou blanche; de plus les magistrats temporaires, sorte de jurés, étaient aussi désignés de cette manière. D'où il résulte que ce précepte de Pythagore xfabîs obstine, n'a peut-être que le sens suivant : Ne vous occupez pas des suffrages populaires, ne vous mêlez pas de la politique : contentez-vous d"être des philosophes.
Le jour des Rois, Anne d'Autriche voulait que l'on observât une coutume conservée dans diverses familles pieuses, et consistant à prélever pour les pauvres la part du Bon Dieu, appelée aussi « part de l'Enfant-Jésus, ou part de la Vierge ». « En 1649, écrit Mme de Motteville, la reine, pour divertir le roi, voulut séparer le gâteau et nous fit l'honneur de nous y faire prendre part. Nous la fîmes reine de la fève, parce que la fève s'était trouvée dans la part de la Vierge. Elle commanda qu'on nous apportât une bouteille dliypocras1, dont nous bûmes devant elle, et nous la forçâmes d'en boire un peu. Selon l'usage, nous voulûmes satisfaire aux extravagantes folies de ce jour, et nous criâmes : « la Reine boit! la reine boit! »
A la cour de Louis XIV, le Monarque, imitant en cela ses prédécesseurs, aimait à tirer les rois dans un banquet somptueux dont le Mercure galant donne une description détaillée : « La salle avait cinq tables : une pour les princes et seigneurs et quatre pour les dames. La première était tenue par le roi et la seconde par le dauphin. On tira la fève à toutes les cinq. Le grand écuyer fut roi à la table des hommes; la reine élue par lui fut une des dames d'honneur. Alors le roi et la reine se choisirent des ministres dans leur petit royaume, et nommèrent des ambassadeurs et des ambassadrices, pour aller féliciter les puissances voisines, et leur proposer des alliances et des traités. Quelques-uns d'entre eux mirent dans leurs discours et dans leurs propositions d'alliance tant de finesse et d'esprit, des allusions si heureuses, des plaisanteries si adroites, que ce fut pour l'assemblée un véritable divertissement. En un mot, le roi s'amusa tellement qu'il voulut recommencer la semaine suivante. Cette fois-ci , ce fut à lui qu'échut la fève du gâteau de table, et à lui en conséquence que s'adressèrent les compliments. Il les reçut avec cette noblesse affable qui lui était propre. Une princesse connue dans l'histoire de ce temps par quelques étourderies, ayant envoyé demander au roi sa protection pour tous les événements fâcheux qui pourraient lui arriver pendant sa vie : « Je la lui
1. L'hypocras, boisson composée de vin de liqueur aromatisé avec des épices (cannelle, girofle, gingembre, muscade), était très goûté dans l'ancienne France. A Paris, le Prévôt des marchands en portait au roi, comme présent d'étrennes.
PÊTES POPULAIRES DEPUIS L'ÈRE » iiki CIENNE. 35
« promets, répondit-il, pourvu toutefois qu'elle ne se les attire pas. » « A la table dos hommes, on lit un personnage de carnaval qu'on promena par la salle en chantant deschansons burlesques. »
Jadis chaque famille Taisait cuire son gâteau des rois; j)eu à peu Les boulangers en fabriquèrent en abondance comme accessoire de leur industrie. Mais bientôt les pâtissiers s'émurent de cette concurrence, protestèrent hautement et intentèrent un procès aux boulangers. Après de solennels et ardents débats, le Parlement, sur leur requête, rendit en 1713 et en 1717, des arrêts interdisant à ces derniers d'employer le beurre et les œufs dans leur pâte, et de faire aucune autre sorte de pâtisserie1. Cette défense eut peu d'effet même dans la capitale; et encore à notre époque, les boulangers continuent d'empiéter sur l'ancien domaine privilégié des pâtissiers.
Le Roi de la fève, au jour de l'Epiphanie, n'a point trouve grâce devant la Révolution : cette humble royauté a eu, elle aussi, son 14 juillet et son 10 août. Le 30 décembre 1792, sur la motion du citoyen Scipion Duroure, le Conseil général de la Commune prit un arrêté, portant qu'à dater du 6 janvier 1793, la fête dite jusqu'alors Fête des Rois, s'appellerait fête des Sans-culottes.
« A la bonne heure! disait le lendemain le journal de Prud'homme, mais cela ne suffit pas. Il faut, quand on veut détruire un vieil usage , le remplacer par l'attrait de la nouveauté du motif... Si nous sommes aussi bons républicains que nous le disons, nous laisserons les prêtres morfondus, psalmodier tout seuls en l'honneur des trois rois; nous abolirons la royauté de la fève, comme nous avons fait de l'autre; et nous lui substituerons le gâteau de V égalité, en remplaçant la solennité de l'Kpiphanie par une fête du Bon voisinage. La fève servirait à indiquer celui des voisins chez lequel se ferait le banquet fraternel, où chacun apporterait son plat2 ».
Manuel, qui était monté à la tribune pour demander de sup-
1. Les pâtissiers payant des droits fort élevés pour exercer leur industrie, entendaient jouir du bénéfice exclusif de leur priv^
2. Révolutions de Paris, n° du 5 janvier 1793, t. XV, p. 83. — Iiev. M. cath. déc.
primer la Fête des Rois comme « anticivique et antirévolutionnaire », fut mal vu du peuple qui aimait ces sortes de réjouissances, si bien qu'à Saint-Germain, écrit M. Louis Diane, des femmes furent sur le point d'accrocher à la lanterne un paisible passant, qui ressemblait au Procureur général de la Commune.
Un document du h nivôse an III prouve que les gâteaux des Rois furent défendus, par raison d'État. « Le Comité révolutionnaire dénonce au citoyen-maire Nicolas Chambon. qu'il y a des pâtissiers qui se permettent de fabriquer et de vendre encore des gâteaux des Rois. »
Aussitôt, le citoyen-maire invite la Police à faire son devoir, et l'arrêt suivant intervient : «... Considérant que ces pâtissiers ne sauraient avoir que des intentions liberticides ; considérant que plusieurs particuliers ont commandé des gâteaux des Rois, sans doute dans l'intention de conserver l'usage superstitieux de la fête des ci-devant Rois... ; il faudra découvrir et suspendre les pâtissiers délinquants, et les orgies dans lesquelles on oserait célébrer les ombres des tyrans. »
Quoique la France ait connu plusieurs régimes républicains, cette fête qui, dans la pensée des masses n'a plus guère de signification politique, demeure aussi populaire et aussi générale que par le passé. D'ailleurs les personnages illustres que l'on y célèbre, ne sont pas des compétiteurs susceptibles de porter ombrage à la Démocratie la plus défiante et la plus jalouse.
Réranger, dans une chanson de circonstance intitulée le Roi de la fève, a écrit le couplet suivant sur cette souveraineté éphémère :
Grâce à la fève je suis roi :
Nous le voulons, versez à boire!
Çà, mes sujets, couronnez-moi, Et qu'on porto envie à ma gloire. . A l'espoir du rang le plus beau, Point de cœur qui ne s'abandonne, Nul n'est content de son chapeau, Chacun voudrait une couronne!
A Rome1, l'Epiphanie est l'occasion d'un culte spécial pour le
l.M. des Malis, V Epiphanie à Rome.
divin Enfant. Le Bambino vénéré, sculpté dans un bloc de cèdre par un moine du x\i siècle, demeure immuablement chez lui pendant l'octave de Noël. Il ne saurait s'absenter tant que dure l'exhibition de la crèche; et Lorsque le jour de Tan arrive, il reste encore, attendant les malades qui gravissent ce jourlà les hauteurs capitolines pour lui apporter leurs hommages. A la tète de l'Epiphanie, les bergers des crèches sont vêtus en rois mages. Vers quatre heures du soir, ils accompagnent le précieux Bambino qu'un prélat, mitre au front, promène proccssionnellement dans l'église Santa Maria in Ara . Ce jour-là, la statue est couverte d'or et ruisselante de pierreries. Le prélat qui la précède s'avance sur une plateforme et la montre à la foule enthousiasmée. Ensuite elle pourra être menée au chevet des malades dans un superbe carrosse qu'accompagne un cortège de pifïerari. Ce carrosse a son histoire : lorsqu'en 18i8 le peuple s'avisa de vouloir brûler les voitures de gala du pape, un des triumvirs imagina de sauver la plus belle en en faisant hommage au Bambino. Revenu à Home, Pie IX éprouva quelques scrupules à reprendre à l'Enfant- Dieu ce qui lui avait été offert. Et le Bambino garda le char dans lequel on le transporte.
« Dans les carrefours se dressent des boutiques en plein vent. On y trouve bien des fèves grillées, des confetti , des fritures à l'huile, et des friandises populaires; mais ce qui frappe le plus le passant, ce qui attire le chaland, ce sont les Bambini en plâtre peint, mêlés aux jouets de tout genre : tambours de basque, pouzzolanes à sifflets, vessies à musique, trompettes de fer-blanc, crécelles et castagnettes. »
A l'exemple des Mages, et malgré les changements introduits par la Réforme, les Souverains anglais jusqu'à Georges III y compris, ont continué à offrir en personne l'or, l'encens et la myrrhe au jour de l'Epiphanie. Depuis cette date, le chef de l'État est représenté par deux gentilshommes de sa Chambre, à l'office qui a lieu dans la chapelle royale de Saint-James. Après la récitation de la prière du matin et du symbole de Nicée, on entonne l'antienne : « J'ai prié pour obtenir de vous la Sagesse. » Puis les deux gentilshommes, en habit de cour, l'épée au coté, s'a-
vanccnt vers l'autel, déposent sur un plat de vermeil que leur présente l'évêque, un sac de soie rouge artistement brodé, contenant trois paquets scellés qui renferment: l'un de la myrrhe, un autre de Y encens, et le troisième, 25 souverains d'or nouvellement frappés. Avant 1859, au lieu de pièces on donnait des feuilles d'or battu.
La bénédiction de la mer, sur le Bosphore, a lieu chaque année en Turquie au jour de l'Epiphanie; voici en quels termes M. de Kervadec la raconte :
« Tous les popes, l'archimandrite en tête1, se rendent au village de Makri-Kenui sur le Bosphore : riches bannières, saintes images, et nombre de lanternes sont processionnellement portées à leur suite. Devant eux, marche une bande de robustes enfants du pays, pour qui cette solennité religieuse sera tout à l'heure fructueuse, comme on va le voir. Une foule compacte, parfois plus bruyante et joyeuse que recueillie, accompagne les ministres du culte. L'armée turque, qui n'est pas entièrement mahométane, puisqu'elle compte dans ses rangs 3.000 matelots grecs, y est officiellement représentée par une compagnie, officiers en tête. Prêtres et public se dirigent vers l'estacade servant d'abordage aux navires et aux embarcations venant du large, estacade qu'entoure déjà toute une flottille de canots chargés de curieux... Sur les degrés de l'échelle extrême, l'archimandrite et le clergé s'arrêtent : le patriarche, que serrent de près les jeunes hommes à la peau hâlée dont nous venons de parler, prononce d'abord une courte oraison, puis saisissant une rustique croix de bois que lui présente un de ses coadjuteurs, il la lance avec force dans les flots. Aussitôt ces jeunes gens s'y précipitent follement à leur tour. Sous les yeux impassibles du clergé et des soldats, sous les lazzis de la foule, un véritable combat aquatique s'engage : c'est à qui saisira et rapportera triomphalement la croix de bois qui fuit sur la crête des lames. Le vainqueur de ce tournoi, fort peu mystique, reparaît enfin brandissant le religieux trophée qu'il a conquis; puis, vainqueur et vaincus, encore tout ruisse-