If. Girard, Fiance et Chine, p
d'autres circonstances la bastonnade a toute la rigueur d'un grand châtiment : un patient peut recevoir cinquante , quatrevingts, ou même cent coups du redoutable bâton.
La cangue est un instrument particulier à la Chine; il consiste en deux morceaux de bois échancrés par le milieu; on les pose sur les épaules du patient et on les réunit de manière à lui emprisonner le cou. Le poids de ce lourd collier varie selon les délits ou les crimes que l'on veut punir, il est ordinairement de cinquante à soixante livres; mais il en est qui pèsent beaucoup plus encore. Le malheureux qui en est chargé ne peut même plus porter la main à la bouche : il faut qu'une personne charitable lui donne la nourriture nécessaire pour qu'il ne succombe pas d'inanition.
Le supplice est toujours subi publiquement : c'est le carcan des Chinois.
Quant à la peine de mort, elle s'applique de trois manières différentes, par strangulation, par décapitation et par mort lente, ou supplice des couteaux1 (nous l'avons décrit dans un précédent chapitre, comme châtiment exemplaire des fils rebelles).
La strangulation a lieu au moyen d'une corde, longue de deux mètres.
Lorsque le coupable est un Chinois de qualité, on se sert, pour l'étrangler, non d'une grossière corde de chanvre, mais d'un riche lacet de soie aux couleurs variées. Certes on ne s'attendrait guère à trouver là une préoccupation de luxe !
La mort par décapitation est la plus ignominieuse de toutes : on l'applique aux assassins vulgaires. Orné d'un tablier de soie jaune, couleur impériale, le bourreau fauche la tète du condamné, avec une extraordinaire dextérité, et une sûreté de main peu commune. L'exécuteur n'est pas un fonctionnaire ni un salarié quelconque ; il est pris parmi les soldats du souverain qu'il représente.
Les commerçants de mauvaise foi, eux, subissent la brandillotte, qui consiste à rester plus ou moins longtemps suspendu en l'air au moyen de cordes.
] . Ce supplice s'appelle hiao.
Les individus d'une classe inférieure manquent-ils do respect invers un membre d'une classe supérieure? on les doue par l'o~ ri/Ir à ii ii poteau.
Dans la province Chan-Si, à Kiam-Tchéou, un concussionnaire, convaincu de malversations, axait été condamné à l'écrasement,
atin. disait la sentence, de lui faire dégorger tout l'or et l'argent qu'il avait volé à ceux qui avaient été ses administrés ». Min- Si, tel était le nom du riche voleur, obtint, grâce auxdémarhes de si la mille influente, de mettre en son lieu et place un malheureux nommé Cliting-Po, lequel, las de la vie misérable qu'il menait, se vendit à Min-Si, à condition que celui-ci prendrait soin de sa fille.
Ce marché fut soumis à la ratification du juge-mandarin de la province de Chan-Si, qui mit en liberté le concussionnaire et emprisonna le pauvre remplaçant. Dans sa naïveté , celui-ci s'imaginait peut-être que Ton n'aurait point le courage de l'immoler injustement. Il n'en fut rien; un matin l'infortuné Chting- Po fut tiré de prison. En vain demanda-t-il grâce : il lui fallut subir l'horrible martyre auquel il avait consenti, après avoir joui pendant quelques jours de tout le bien-être que lui avait assuré Tordu vrai coupable : l'innocent n'en fut pas moins écrasé par les bourreaux en vertu de la décision rendue.
Yn témoin qui a assisté à une exécution capitale à Pékin1, écrit la lettre suivante : « Sur la place de Pékin un frémissement parcourt la foule ; le condamné vient de paraître, trois hommes le poussent devant eux. Il a les mains ramenées derrière le dos; ses traits pales et fatigués portent les traces de longues souffrances. Une pancarte est fixée au-dessus de lui; elle porte son nom et fait mention du crime qu'il a commis; la sentence lui est lue, et les gardes l'entraînent vers le bourreau qui l'attend.
« Pendant le trajet, les vêtements qui recouvrent le malheureux iui sont violemment arrachés, de sorte qu'il arrive devant l'exécuteur, le torse nu. Enfin le bourreau s'avance armé d'un sabre dont la lame très épaisse scintille au soleil. 11 saisit son arme
orges d'Arnoux.
à pleines mains; puis, la laissant retomber d'aplomb, sépar tout net le chef du tronc. Un aide s'en empare alors, et h porte au mandarin. Arrivé à une dizaine de pas du tribunal, i met un genou à terre et levant au bout du bras la dépouilh sanglante dit : « La tête du coupable est coupée. »
De son côté, M. Michel décrit ainsi une audience criminelle e Chine : « J'arrive au tribunal. Deux mandarins, accompagnés d< plusieurs greffiers, faisaient subir l'interrogatoire aux accusés ceux-ci défilaient un à un, reliés par une chaîne qu'ils portaien au cou. Conduit devant le magistrat, l'accusé est jeté à genoux pour entendre l'acte d'accusation; après cette lecture, on somme d'avouer : comme il refuse, on le frappe fortement sui les talons avec une barre de bois. Il crie, se débat, mais finit par confesser son crime ; on cesse alors de frapper, et le greffier imbibant d'encre l'index du patient, lui en fait poser l'extrémité sun la sentence comme cachet naturel1. Le voilà condamné selon les règles; demain il sera décapité!
« Un autre arrive, même procédé... S'il refuse aussi d'avouer, on place un chevalet contre une perche, on y adosse le patient ; sa longue natte de cheveux est passée dans un trou du chevalet, ses mains sont suspendues par les pouces , et ses pieds tirés par les orteils. A côté de lui, un troisième malheureux est soumis à un autre supplice. Sa tresse de cheveux coupée, indique un récidiviste, car tout voleur est condamné à perdre cet appendice capillaire qui a une grande signification en Chine. Tout cela se passe en public, devant les curieux qui entrent à volonté dans la cour du tribunal. Des enfants aident les bourreaux à traîner les condamnés par leurs chaînes... Un prisonnier exhorte de son mieux ses complices à souffrir la question avec patience : « Vous êtes suspendus par les doigts, leur dit-il, mais mieux vaut encore perdre les doigts que la tête. »
D'après la loi chinoise, il faut, pour l'application de la peine capitale, obtenir l'aveu du condamné. Cet aveu, on l'arrache quelquefois à des innocents, par d'inexprimables souffrances : on
1. Cette signature est fort en usage en Chine. Elle reproduit exactement les linéaments de la pulpe et le grain de la peau du doigt. Ceux qui ne savent pas écrire signent de cette façon.
leur plante dans la chair des elous rougis au feu; on les plonge jusqu'au cou dans de la colle, ou on leur l'ait avaler de l'eau en telle quantité qu'ils gonflent comme des outres; on les agenouille dans un mélange de sable, de verre pilé et de sel.** M. Michel raconte qu'on venait de découvrir, pendant son séjour à Canton, que deux riches marchands accusés de meurtre et exécutés récemment n'étaient pas coupables. L'injuste supplice qu'on leur avait infligé (on leur avait écrasé les doigts) les avait contraints à faire l'aveu exigé par la loi.
La mort lente ou mise en morceaux du patient tout vivant, n'est plus guère pratiquée aujourd'hui en Chine. Elle est d'ailleurs réservée exceptionnellement pour le crime de haute trahison ou de lèse-majesté, et pour le parricide.
M. Léon Rousset, qui assista à une exécution à Fou-Tchéou, raconte qu'au moment où le sabre du bourreau s'abattit, la foule fit éclater des hurlements sauvages. Il en demanda la cause : on lui répondit que le tapage avait pour but « d'éloigner l'esprit du criminel, et d'empêcher que sa méchante âme restât dans la contrée ».
Les condamnés à mort n'ont pas droit à la sépulture. Leur cadavre est jeté dans une sorte de puits profond où plongent bientôt des nuées de corbeaux affamés; la tête seule reste exposée dans une corbeille suspendue à une perche sur le lieu même de l'exécution.
En temps ordinaire, le nombre des peines capitales prononcées est assez restreint; selon la règle, elles doivent recevoir la sanction de l'empereur qui, avant de la donner, observe un jeûne '.
« A Hanoï, le supplicié monte sur une estrade à laquelle est fixé un piquet de bambou portant la sentence. Le mandarin, Quan-an, ou son délégué, préside et donne les ordres"2.
Le condamné tonkinois s'agenouille devant ce piquet; le bourreau lui dégage la nuque en relevant les cheveux sur le haut de la tête : tout cela lentement, posément, avec des minuties