M. Bordeaux, ingénieur des mines à Fojnica
gant, rehaussé de couleurs voyantes, rouges, blanches et bleues avec le fez ou le turban caractéristique. Le Kolo se danse en se
tenant la main, les jeunes gens taisant vis-à- vis aux jeunes filles et alternant à chaque strophe. Mais il y a mieux! le lundi et le Mardi-Gras sont des jours de réconciliation entre gens qui se sont brouillés dans le cours de L'année; on ne veut pas commencer le carême avec des sentiments d'inimitié dans le cœur : on laisse au plus généreux le soin de commencer la pieuse démarche1.
Les austérités relatives au mercredi des Cendres n'étant ignorées de personne, nous nous bornerons à nous demander pourquoi, chez nos pères, ce jour a été qualifié de « joyeux ».
C'était en effet pour l'Église une date heureuse, puisque c'était celle où les pécheurs repentants commençaient à se soumettre aux expiations qui devaient leur mériter le pardon. On sait que pendant mille ans peut-être, des pénitences publiques furent infligées aux criminels pour les fautes qui avaient causé scandale. Les pénitents se divisaient en quatre classes : les pleurants qui, alignés près de la porte de l'église, suppliaient les fidèles qui entraient de prier pour eux; les écoutants qui, ayant passé le temps prescrit pour le premier degré de réparation, restaient dans l'église jusqu'à l'Offertoire; les prosternés qui demeuraient à genoux pendant que l'on disait sur eux plusieurs oraisons; les consistants qui pouvaient se joindre aux prières des fidèles, en se tenant debout, mais sans avoir le droit de faire des offrandes ni de communier en public.
Les pénitents commençaient par se confesser, et se présentaient ensuite à l'église en habits de deuil; arrivés devant l'évoque, ils demandaient à être admis à l'expiation et à l'absolution. L'évêque leur mettait des cendres sur la tête, et après la récitation des sept psaumes de la pénitence, leur annonçait que, comme Dieu chassa Adam du paradis à cause de son péché, il allait les
1. '< Si votre frère a quelque chose contre votu, dit en effet l'Ecriture, laissez votre offrande, sortez, et allez vous réconcilier avec lui... » Rien de plus admirable que ce conseil! c'est-à-dire : si votre frère a quelque chose contre vous, ayez la grande charité de prendre l'initiative de la réconciliation, pour faciliter à votre frère de rentrer en grâce avec vous-même, et en paix avec sa propre conscience.
éloigner de l'Église pour quelque temps, tout en les invitant à prendre confiance en la miséricorde divine. La procession se formait, et quand elle était parvenue près de la porte, l'évêque avec le bâton de sa croix, leur indiquait la sortie. Ils ne devaient revenir que l'un des Jeudis-Saints suivants, après avoir accompli les prières, mortifications, jeûnes et pèlerinages imposés. La durée de la pénitence variait selon les crimes ou délits : elle était, ordinairement, de deux ans pour le vol, — de sept pour des actes d'immoralité, — de onze pour le parjure, — de quinze pour l'infidélité conjugale, — de vingt pour l'homicide...
A raison de l'édifiante ferveur du condamné ou encore à l'occasion de certains anniversaires, le temps de la pénitence publique était souvent réduit par les évêques; et cette faveur portait le nom d'indulgence.
Une fois l'épreuve terminée, les pénitents rentraient en grâce, et faisaient à nouveau partie de la communion des fidèles, après que l'évêque les avait absous devant tous, au seuil du temple.
Comme le Carnaval, la Mi- Carême donnait lieu autrefois à des manifestations, les unes pies, les autres profanes.
A ce jour, en effet, deux sentiments se partageaient l'esprit du peuple chrétien : avait-il bien passé la première moitié de la sainte quarantaine?... ferait-il mieux durant la période finale? Il allait s'interroger au pied des autels, se recueillir et examiner sa conscience.
Puis une autre pensée, plus humaine mais non moins intense peut-être, s'éveillait en lui : « Voilà toujours la moitié du temps de mortification écoulé », se disait-il avec satisfaction, alors surtout que le jeûne, se prolongeant fort avant dans la journée, constituait une privation des plus sérieuses.
Peu à peu la fête perdit son caractère religieux, et devint uniquement l'occasion de plaisirs gastronomiques.
Selon les régions les usages diffèrent : dans le Périgord et le Bordelais, on célèbre la Mi-Carême en confectionnant de larges gaufres croustillantes, qui s'épanouissent plus jaunes que l'ambre dans des moules reluisants, habituellement ornés d'une croix et semés de palmes.
Pans li> Quercy et le Limousin, ce sont des dorées, fines tranches de pain blanc qu'on fait baigner dans des jaunes d'oeufs parfumés de vanille ou de muscade. Pour l'Agenais, les gâteaux sont remplacés par d'énormes pralines qui se brisent sous le couteau ou la dent. Quant au Dauphinois, il savoure en famille ses merveilles, gâteaux bizarres qui s'allongent en spirales comme les cornes d'un bélier, friandise très appréciée de J.-J. Rousseau, pa i ait-il.
A Paris, c'est une exhibition de lavandières de tout acabit qui caractérise la cavalcade de la Mi-Carême.
Devenant enragés monarchistes... pour un jour! nos démocrates faubouriens et nos socialistes de banlieue, couronnent avec tapage et solennité la Reine des Reines, souveraine éphémère, qui solennelle et hautaine, bien que perebée sur un troue de carton à soubassement de cuves renversées, reçoit les hommages, les vivats et les applaudissements des pages de Belleville, des marquis dePuteaux, des ducs de Kueil et des seigneurs de Bougival, vêtus de soie et de velours, gantés de gros buffle blanc, et chaussés de brodequins à talons rouges.
Chose curieuse ! rien ne ressemble moins à une parodie sarcastique. à une critique malveillante de la France d'autrefois, bien au contraire! Heine, princes ou écuyers, chacun prend au sérieux s;i nouvelle condition. Et cependant ces plébéiens empanachés et dorés ne devraient, ce semble, imaginer et figurer de pareils personnages que dans une pensée de moquerie à ird des reines disparues et des institutions abolies.
Non pas! c'est avec une gravité imperturbable, avec une ampleur gauche et une gentilhommerie prétentieuse que ces rôles princiers et royaux sont tenus par les demoiselles au battoir de frêne, et les chevaliers des lavoirs savonneux.
Le jour des Rameaux doit son nom à l'usage, établi dès les premiers siècles parmi les fidèles, de porter ce jour-là en procession et pendant l'office, des palmes ou branchages, en commémoration de l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem.
« Dans le Nord de la Fiance, à défaut de palmes élégantes, le buis donne sa durable verdure pour la cérémonie des
Rameaux bénits; en Provence, c'est Y olivier ai le laurier. Dans le Jura, les pâtres vont dans la montagne couper de jeunes tiges de hêtre; dans le Var, on demande à l'aimable arbuste de Vénus, au myrte, de prêter à la fête le concours de son luisant feuillage. Sur la Méditerranée, dans la péninsule Italique, sur la côte méridionale d'Espagne et du Portugal, dans les îles Baléares, là enfin où règne le chaud soleil du Midi, ce sont de préférence les palmes des Galiléens d'antan qui tremblent et s'agitent dans les mains des fidèles1 ».
Dès la fin du vue siècle, on célébrait le dimanche des Rameaux en Gaule et en Espagne ; nous trouvons dans les Offices divins d'Alcuin, que ce jour, on avait l'habitude de placer l'Évangile sur un riche fauteuil, porté solennellement à la procession par deux diacres, afin de représenter le triomphe de Jésus-Christ par le Livre Saint.
La solennité des Rameaux s'appelait aussi Dominica competentium, « le dimanche des demandeurs » , parce que c'était celui entre tous, où les catéchumènes venaient solliciter de l'évêque la grâce du baptême, qui devait leur être administré huit jours après. Afin de les préparer à recevoir ce sacrement , on versait sur leur tête de larges ablutions pendant l'office, en sorte qu'on appela aussi ce dimanche, le jour du lavement des têtes-.
Cette fête a été aussi consacrée par la voix du peuple sous le nom gracieux de Pâques fleuries, car, à ce moment, un parfum printanier commence à répandre ses douces et pénétrantes effluves dans les bois et dans les prés.
De plus, la coutume des empereurs, des patriarches et des rois d'accorder des grâces et des faveurs ce jour-là, le fit surnommer encore le Dimanche des indidgences. Les processions collégiales du vieux Paris se rendaient dès le matin à Sainte-Geneviève du Mont, suivies d'une grande foule curieuse. Après les chants d'usage et la bénédiction des rameaux par l'évêque, on descendait la rue Saint-Jacques jusqu'à la porte du Petit-Châtelet; les rues étaient ornées de verdure et de tapisseries, et des bancs étaient placés le long du parcours, pour les chanoines.