Rev. de Géog., janv
tombe royale ! Tous, excepté l'oiseau, ont la tête tranchée sur-lechamp, avec ordre spécial d'aller informer les Esprits de tout ce que le roi se propose de faire en l'honneur du défunt. Un des hommes sacrifiés doit aller l'annoncer aux Esprits qui fréquentent les marchés du pays; le second aux animaux qui vivent dans les eaux; le troisième aux esprits qui voyagent sur les grandes routes; et le quatrième aux habitants du Firmament. Le daim doit s'acquitter de la même mission auprès des quadrupèdes qui parcourent les forêts; et le singe, grimper jusqu'au sommet des arbres pour instruire ses pareils. Quant à l'oiseau, plus heureux que ses compagnons, il est rendu à la liberté, afin que, s'élevant dans les airs, il raconte les mêmes choses aux êtres qui les habitent.
Ainsi, l'univers entier pourra connaître le programme des fêtes que l'on prépare...
Au fond de ces aberrations, si lamentables soient-elles parfois, le philosophe peut discerner deux notions instinctives, hélas bien déviées! la croyance à la survivance des âmes, et à l'efficacité des sacrifices propitiatoires.
En dehors des Coutumes, le roi nègre députe souvent vers ses ancêtres l'âme de messagers divers, soit une femme, soit un esclave, en vue simplement de tenir les morts au courant de ce qui se passe sur la terre...
Les malheureux émissaires sont donc, en quelque sorte, des « reporters » pour l'autre monde. Et ce n'est point là une exagération, assure le P. Baudin : « Un jour le roi du Dahomey, après avoir expédié à son prédécesseur les courriers que Ton sait, se rappela avoir oublié dans ses recommandations un détail insignifiant... Une vieille femme passait près de là portant un pot d'eau sur la tête. Le roi l'appelle, et lui donne ses instructions pour les régions mystérieuses. L'infortunée toute tremblante, prie et supplie qu'on lui fasse grâce : « — Je n'ai fait aucun mal, dit-elle. » — Je le sais, répond le roi, mais j'ai besoin que tu ailles près de mon père; pars et dépêche-toi de mourir... » Il n'y avait pas à résister : la pauvre créature se mit à genoux, avala une demibouteille d'eau-de-vie, et sur un signe du roi, le Méhu lui trancha la tête.
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Quand ce sont des vaincus qu'on a désignés pour ces missions posthumes, il se passe uYs scènes de barbarie hideuses : au lieu de la mort simple, c'est la torture raffinée : « A Porto-Novo, raconte le l\ Baudin, j'ai assisté à des funérailles royales qui durèrent neuf jours, et coûtèrent la vie à do nombreuses victimes : l'une fut écorchée vive, et «le sa peau on fit, un tambour, pour servir dans 1rs cérémonies. »
« Le roi du Dahomey était gardé dans ses palais par une petite armée de femmes-soldats qui, vouées à un éternel célibat, pourraient s'appeler des vestales guerrières,
« La garde prétorienne du chef dahoméen a su s'illustrer dans de nombreuses batailles, et les guerriers n'ont pas un courage plus grand ni un cœur plus indomptable que ces femmes, dont toutes les. pensées sont des projets de luttes et de combats. Les amazones étaient recrutées parmi les jeunes captives confiées aux femmes du roi. Leur costume consistait en un gilet sans manche, un pantalon très court recouvert d'un pagne, long en temps de paix, rétréci en temps de guerre, et un bonnet sur lequel était brodé un caïman ou un animal quelconque. Ces amazones vivaient dans les différents palais du roi, à Abomey. Leur nombre en tant que « gardiennes », ne dépassait pas 1.500.
Les amazones jalousaient beaucoup les guerriers; elles faisaient les mêmes exercices qu'eux, et, dans leurs chants de guerre, elles disaient à leur maître : « Tu es plus fort que le lion, et sous tes ordres, aucun prodige n'est impossible. Elles lui juraient de se jeter sur ses ennemis dans la prochaine bataille, . et d'aller à travers les balles « dévorer le fusil de leurs adver- « saires ». Ces déclarations emphatiques plaisaient beaucoup à Sa Majesté dahoméenne, parait-il.
Les armes à feu leur étaient nécessaires pour résister à nos soldats; mais les armes préférées dans leurs expéditions régionales contre les tribus voisines étaient l'assommoir (aglopo) ou encore d'énormes coutelas.
La chute de Behanzin, de ses ministres, de ses féticheurs et de ses amazones, prête un grand intérêt à l'hymne guerrier qui retentissait, il y a peu de temps encore, à l'approche de nos intrépides fantassins :
« Dahomey! Dahomey! tu es le maître de l'univers. Tes filles courageuses ne reculent jamais devant l'ennemi.
« Dahomey! Dahomey! tes filles sont plus courageuses que les hommes. Les lionnes sont plus terribles que les lions, car elles ont leurs petits à défendre. Et nous, les amazones, nous avons à défendre le roi, notre roi et notre dieu. Ki-ni-Kinihini !
« L'ennemi fuira devant nous. Et nous reviendrons victorieuses, en apportant des têtes sanglantes pour les offrir aux fétiches.
« Dahomey, tu seras le maître de l'univers1 ! »
Cette « Marseillaise » dahoméenne ne manque pas de noblesse et de saveur; elle prouve en tout cas que ces terribles sauvages ont un sens poétique qu'on n'aurait point soupçonné.
Terminons par quelques lignes tirées du journal de voyage d'un témoin oculaire2 : « Pendant une nuit, on avait fait construire dans la ville des baraques en paille, qu'une immense toile blanche recouvrait. En approchant de ces baraquements, nous pûmes constater avec effroi que quatre-vingt-sept prisonniers, pieds et mains liés aux montants qui soutenaient la toiture de ces cases, attendaient l'heure du trépas... Une amazone âgée d'environ vingt ans s'avança résolument vers deux hommes qui tenaient un condamné : on voulait éprouver cette nouvelle recrue de l'armée, qui n'avait point encore eu l'occasion de tuer personne. Armée d'un sabre bien aiguisé, qu'elle tenait à deux mains, elle frappa ce condamné. Alors le bourreau (mingan) fit ramasser à terre la tête qu'on emporta pour la placer dans le palais du roi; quant à la jeune amazone, qui venait ainsi de conquérir son brevet d'habileté, elle essuya avec sa main le sang resté sur son sabre, et le bat sans sourciller. »
Pour les sauvages, en général, les maladies et la mort, dès qu'elles présentent un caractère exceptionnel ou même accidentel, sont réputées le résultat d'un sort : aussi estiment-ils que le devoir des survivants est d'apaiser, soit l'esprit malin, soit les