‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 219 sur 323 · Science des êtres anciens · texte numérisé non relu

Science des êtres anciens

Dans les cavernes de Chauvaux en Belgique, et d'Arbas de l'Herm, on a trouvé des ossements humains plus ou moins carbonisés, ou fendus pour en retirer la moelle, croit-on; plusieurs de ces i.s portent, vers les extrémités spongieuses, des traces de dents1... Aux environs de Lourdes, de Bruniquel et dans d'autres endroits, mêmes remarques on1 été faites par divers savants, <jiû en ont conclu au cannibalisme originaire. Capellini en Italie, Kiehard Owen en Ecosse, Spring en Belgique, etc., partagent eette manière de voir.

Malgré l'opinion de ces auteurs, l'anthropophagie aux âges primitifs n'est nullement établie.

On constate, par exemple, que des os humains ont été rongés... Soit! mais par qui? Par d'autres hommes, ou par des animaux rongeurs?

Or on ne peut sans témérité affirmer, d'après l'examen des seules traces, que la dent qui s'est attaquée à l'os était bien une dent humaine. D'ailleurs, pour d'autres savants le fait s'expliquerait de la façon la plus simple : « Les squelettes, dit M. Cartaillac, se trouvent quelquefois recouverts d'un enduit rouge, ce qui semblerait démontrer qu'il y a eu déchaînement préalable, soit pour incinérer les chairs comme purification symbolique, soit pour qu'elles ne devinssent pas la pâture des carnivores. » L'hypothèse de l'anthropophagie n'est donc pas nécessaire pour expliquer les marques signalées sur les os. Ces traces et ces brisures proviendraient du travail de dépècement, opéré au moyen des pierres ébréchées et des couteaux de silex, constituant l'outillage de l'époque. M. de Mortillet ne croit pas non plus à l'anthropophagie originaire. En tout cas, la remarque de M. Cartaillac contient une judicieuse réponse à l'adresse de ceux qui attribuent à nos ancêtres cet appétit2.

1. 1£. Marion. dans une station de l'âge du renne à Saint-Marc, près d'Aix en Provence, a découvert des os humains dans des foyers préhistoriques; et pour lui, ce serait la preuve qu'à l'époque archéolithîque dans les environs de cette station, les populations vivaient de chair humaine ; il signale à l'appui de sa thèse ce fait : c'est qu'il n'y a pas de traces de sépultures dans la région... Xe peut-on pas répondre que s'il n'y a point de sépultures, c'est parce qu'on brûlait les morts dans des foyers, qu'il serait plus exact d'appeler bûchei-s ?

v. quest. scient. BruxeUes, XXV.

En résumé, pour l'honneur de l'humanité, il n'est nullement démontré que le cannibalisme ait placé les premiers hommes au rang des animaux féroces1 : pourquoi alors s'ingénier à s'en rapprocher, en s'autorisant de la plus incertaine des présomptions, et de la plus problématique des hypothèses? C'est que le désir, le vœu secret de contredire la notion traditionnelle d'un être humain appelé à des destinées supérieures, est la caractéristique d'une certaine école, ennemie acharnée des idées spiritualistes qu'elle entend battre en brèche par tous les moyens.

Au besoin, elle n'hésitera pas à soutenir des thèses contradictoires, c'est-à-dire à enseigner, tantôt qu'à l'origine les hommes se mangeaient entre eux ; et tantôt que notre ancêtre était un pithécoïde... Cependant si l'hypothèse était exacte, l'appétit Carnivore devrait se montrer très accusé chez les grands singes. Or qu'il s'agisse des gorilles ou des chimpanzés de l'Amérique intertropicale, de l'orang, ou du gibbon de la Malaisie, tous au contraire se nourrissent exclusivement de feuilles , de fruits et de bourgeons.

Mais étant donné qu'il y a eu, et qu'il existe encore des peuplades dévorant leurs semblables, quelle est donc la cause vraie de cette férocité?

D'après quelques écrivains, l'anthropophagie serait née d'un appétit frénétique, d'une fringale exaltée, selon les expressions employées par plusieurs d'entre eux; à défaut de nourriture suffisante, l'homme aurait eu l'idée de se nourrir de chair, pareille à la sienne.

Si admissible que paraisse d'abord l'idée, elle n'est peut-être point du tout exacte ; et M. Toussenel dépasse assurément la mesure quand il écrit, à ce sujet, cette phrase inquiétante pour l'ordre social : « J'excuse tous les coupables qui ont faim. »

D'ailleurs ce n'est point sur les terres les plus arides, que le cannibalisme apparaît dans tout son développement et son intensité. Ainsi il se rencontre chez les Hurons, les Caraïbes, les Iroquois, dans la Malaisie et la Nouvelle-Zélande, chez les

1. Durant l'époque quaternaire le cannibalisme est resté inconnu (M. de Mortillet).

Cafres Bassoutos, qui tous jouissenl en abondance de fruits el de gibier variés; chez les Monbouttous riches en bétail, el encore dans bien des Lies de La Polynésie,

Et, parmi ces régions, il en esl même d'exceptionnellement fertiles el productives en tout genre d'animaux ei de végétaux. Au contraire, sur d'autres terres presque incultes, 1rs goûts de cannibalisme ne se montrenl pas manifestes : tels sont les Boschimans, misérables au point d'être constamment allâmes, et qui ne se nourrissenl habituellement <|ii<' de vers, de racines, de larves de fourmis, et de sauterelles.

De même, peut-on citer des peuples où la famine soit plus affreuse et l'indigence plus lamentable que chez les Esquimaux? en existe-t-il qui aient un plus pressant besoin « d'aliments azotés », pour permettre à leur organisme de résister au climat meurtrier qui engourdit leurs membres et en paralyse l'activité?... Et cependant, dans toutes ces plaines désolées, le sang de l'homme a été et demeure respecté, si effroyables que soient les tortures de la faim.

Nous ne parlons pas ici, bien entendu,, des cas de famine, de sièges ou de naufrages dont nous nous occuperons bientôt, mais du fait habituel d'anthropophagie, car des épisodes isolés et exceptionnels ne constituent pas une coutume.

D'autres exemples encore prouveront que le cannibalisme ne vient pas seulement de la faim : aux îles Viti, sous un admirable climat, chez un peuple qui cultive l'igname et le taro, l'anthropophagie existait, il y a peu d'années, comme institution nationale. A Mbau, capitale de l'île et résidence du roiTakambau, !a chair humaine se débitait publiquement, sous les yeux du chef ; les fours et marmites destinés à la cuire ne refroidissaient pas; et l'on voyait même des abattoirs où journellement, et surtout aux jours de fêtes, on égorgeait des esclaves. Plusieurs témoins oculaires rapportent en détail ces actes de sauvagerie1.

De même dans les montagnes de TOrissa2, l'une des parties

1. MM. Seeman et Pritchard. V. Alf. Jacobs, les Dern. anthropophages, Jtev. des Deux-Mondes, XXXVI. p.

cri/, hum. dans l'Inde. Bart. S.-Hil. J. des Sav., août 18G7.

les plus cultivées de l'Inde, les populations se complaisaient à déchiqueter des victimes humaines1, qu'ils avaient préalablement engraissées et dont on distribuait des lambeaux de chair à l'assistance en l'honneur de Béra, déesse de la terre!

Tous les peuples du Nord, comme le constate M. H. Révoil2, ont en horreur la chair humaine. Par contre le cannibalisme est en honneur chez les Maoris, dans la Nouvelle-Calédonie, chez les Fidjiens ou Vitiens, les Canaques ; et dans l'Afrique centrale chez les Moubattos, les Niams-Niams et autres encore. Les Battas de Sumatra se font même une grande joie de dévorer un voyageur, mais de préférence un blanc quand ils en trouvent l'occasion

Il paraîtrait que chez ces Battas, le cannibalisme se rattacherait à un vieil usage juridique : les criminels sont dépecés en morceaux « que les indigènes dévorent, accommodés avec une sorte de sauce, où il entre surtout du sel et du citron ».

Les Niams-Niams, tout en étant de bons agriculteurs dont les récoltes et les chasses alimenteraient de grands marchés sont néanmoins portés au cannibalisme, et ne peuvent nier ce goût particulier. Les Moubattos, plus civilisés que les Niams-Niams, sont encore plus gourmands de chair humaine que leurs congénères. Ils font de ce mets révoltant leur repas ordinaire; ils recueillent la graisse de leurs semblables avec soin, et s'en servent comme assaisonnement, au lieu de beurre ou d'huile. Ils vont même, par précaution, jusqu'à saler le reste des membres qu'ils n'ont pas dévorés; et l'on voit souvent chez eux des prisonniers mis en réserve et bien nourris, afin qu'on puisse les trouver « à point » au moment voulu.

Au xvme siècle surtout, dit M. de Varigny3, on s'imaginait que la férocité de l'homme était en raison directe de la pauvreté du sol qu'il occupait, et que, « né bon et pacifique », selon le langage de Rousseau, il ne devenait farouche que sous l'influence des privations; qu'au contraire, là où la nature lui prodiguait ses dons et ses richesses il se montrait doux et bienveillant.

C'était là un pur sophisme : une observation plus attentive a

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