‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 233 sur 323 · C'est-à-dire : amitié et salut · texte numérisé non relu

C'est-à-dire : amitié et salut

2. Cette étude du P. Fronteau, chancelier de l'Université de France, est datée du 7 février 1GG0.

voit que Les Grecs, à table, faisaient souvent une triple invocationè La divinité : L'une au débutdu festin, l'autre vers le milieu, ei la troisième comme action de grâces. On donnait au breuvage Le nom de la personne à qui L'on adressait le toast; on disait : boire Zens, boire Alexandre...!

Les libations étaient accompagnées de chanson* obliques, imaginées pour exciter à boire pins encore. Ce nom leur vient de ce que celui qui entonnait soit un chant, soit une sorte de cantique, avalait une gorgée de vin; puis, à un moment donné, il passait sa coupe, non pas à son voisin immédiat, mais à un commensal quelconque, qui devait continuer le couplet jusqu'au moment où il repassait la coupe à un autre invité plus ou moins éloigné de lui : de là, remarque Plutarque, est venu ce nom de « chanson oblique ». On se plaisait, parait-il, à choisir des strophes difiieiles à prononcer, afin de s'amuser aux dépens de ceux qu'on voulait mystifier.

Chez les Latins, boire à quelqu'un se disait : propinare1.

Nous ne raconterons pas en détail les extravagances gastronomiques dont Rome fut le théâtre; cependant rappelons quelques particularités.

Cicéron, ayant été diner chez son ami Lentulus à l'occasion de la nomination de son fils au poste d'augure, se livra à une intempérance telle, qu'il en fut vraiment malade : « Les lois somptuaires qui prétendent introduire la frugalité, m'ont été préjudiciables, avoue-t-il. En effet, comme ces lois, sévères sur le reste, laissent pleine liberté pour ce qui regarde les légumes, nos voluptueux amis font apprêter si délicieusement des mousserons, des racines et toutes sortes d'herbages, qu'il n'y a rien de si agréable. J'en ai été la dupe au repas de Lentulus, et ma gourmandise a été punie par une grave indisposition qui a duré plus de dix jours. »

La piquante remarque de Cicéron, disant que la vie et la table étaient en quelque sorte confondues dans le mot convivium, est à signaler ici. Les repas étaient si longs que l'existence se pas-

1. Ou benvdicere. — a Bene nos (licite, burez à notre santé » (Cicéron). — a Bcne tibi, à votre santé ! » (Plante).

sait en quelque sorte à table : un convive était véritablement celui avec qui F on vivait !

Ce qui ne fut peut-être qu'une exception chez l'illustre orateur romain, était le régime ordinaire des gourmands célèbres, parmi lesquels Lucullus occupe l'un des premiers rangs. Ce général romain, affectait la valeur de 25.000 francs de notre monnaie1 à chacun de ses repas dans la salle d'Apollon, et il gaspilla un jour une somme folie pour traiter Cicéron et Pompée. Le choix que faisait Lucullus de la salle du banquet suffisait à indiquer à ses officiers le chiffre des prodigalités qu'il avait résolues. Mais, comme il était guidé plus encore par la gourmandise que par le faste, la somptuosité de ses soupers n'était point réduite quand il mangeait seul. On sait la réponse qu'il fit à son cuisinier qui s'était avisé de préparer un repas modeste, une fois qu'il n'y avait pas d'invités : « Ne savais-tu donc pas que Lucullus devait souper aujourd'hui chez Lucullus? »

Les cuisiniers étaient payés jusqu'à 22.000 francs; et chez les Sybarites2, quiconque inventait un plat en avait le privilège pendant une année : les mets nouveaux étaient brevetés, comme le sont dans les sociétés modernes les inventions industrielles ou des procédés artistiques.

Apicius consacra un patrimoine de 20 millions à l'art culinaire. Un jour que l'idée lui était venue de jeter un coup d'œil sur l'état de ses affaires, il s'aperçut qu'il ne lui restait plus que dix millions de sesterces. Estimant cette somme très insuffisante pour continuer longtemps ses expériences gastronomiques, il préféra mourir dans l'abondance plutôt que de déchoir en rien ; et il s'empoisonna.

On a peine à croire à de semblables aberrations : elles ne sont point rares cependant; et il en fut ainsi jusqu'au jour où la loi de mortification, apportée par le Christ, vint remplacer la sensualité dégradante du paganisme.

A l'époque de la décadence, les illustres Romains ne se con-

1. Nous donnons l'estimation en francs, pouv plus de clarté. Les poissons, notamment les mulets, étaient très appréciés des Romains ; ils atteignaient des prix fabuleux. Tibère acheta (i.000 francs trois mulets ; sous Caligula, Asinius Celer en paya un 1.600 francs.

2. Sybaris, colonie achéenne, détruite 510 ans avant notre ère.

L'INTEMPÉRANCE A TRAVBRa LES A.GES. 428

tentèrent plus de faire figurer dans les banquets des danseurs, des bouffons et des histrions; ils offrirent à Leurs convives, en manière d'entremets, des combats de gladiateurs ei jusqu'à d'odieuses immolations.

Sénèque reprochait déjà à Antoine de s'être l'ail présenter dans un repas, les tètes des principaux citoyens do la République, et d'avoir pris plaisir à reconnaître les débris sanglants de ceux: qu'il avait proscrits. Caligula, dit Suétone, se complaisait à voir appliquer la question pendant qu'il mangeai! : un soldat, appelé comme bourreau, exerçait son adresse sur des prisonniers amenés devant la table royale. Plus d'une fois, déviant sous un coup mal dirigé, un jet de sang humain vint mouiller la table du tyran et se mêler aux breuvages enivrants1.

Vitellius s'ingéniait à dépenser l'équivalent de 80.000 francs par souper; il se contentait de goûter à des plats qui revenaient à 25.000 francs. Tacite proteste contre ces gaspillages, en racontant que les grands chemins étaient couverts des pourvoyeurs de la table de ce prince; et Josèphe déclare que si Vitellius avait régné plus longtemps, sa voracité aurait absorbé les richesses de l'empire... Dans un banquet oifert à son frère Lucius, on servit deux mille poissons variés, et sept mille oiseaux rares.

Les lettres de Sénèque donnent des renseignements précis sur les goûts de ses contemporains : « La chair visqueuse des huîtres engraissées dans la fange n'est- elle pas capable, se demande-t-il, d'apporter à l'estomac la pesanteur de leur limon? la neige dont on s'abreuve pendant l'été n'obstrue-t-elle pas le foie? la sauce à la mode garum sociorum2, faite du sang corrompu des poissons, ne ronge-t-elle pas les intestins par des sels pernicieux? M

Horace, Pline, Ausone, Martial, Pétrone, Apicius, Strabon et A-théoée parlent de cette « saumure au maquereau », si estimée des gourmets de l'antiquité, malgré son âcreté. Les pauvres se contentaient de la saumure de thon; mais celle que l'on

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