Brantôme, Œuvres, t. IX, p
durent, les jours maigres, se conformer aux Ordonnances de Charles IX, qui obligeaient Les acheteurs de viande à se servir dans les hôpitaux où L'on exigeait d'eux L'adresse de Leur demeure, un certificat de médecin e1 La désignation du morceau de boucherie demandé, car Le porc, La volaille et le gibier étaient prohibés suis réserve. Môme en 1775, la police avait encore Le droit, en Barème, de confisquer la viande chez les délinquants. Aussi gnllait-on parfois des harengs sur le pas de la porte, pour corriger l'odeur des viandes rôties en fraude dans la cuisine.
Ce poisson d'ailleurs était répandu depuis longtemps en France: saint Louis, chaque année, en distribuait 10.000 aux hôpitaux et aux monastères. On mangeait aussi comme maigre des crevettes, des œufs d'écrevisses très épicés, des grenouilles, et des escargots dont raffolaient les seigneurs, qui possédaient des escargotières, comme on a de nos jours des parcs à huîtres. Au xvie siècle, la classe pauvre se nourrissait surtout de baleine salée qui arrivait du Nord par d'énormes tranches; mais ce lard de carême, comme on le nommait, était fort dur et indigeste.
Scrupuleux observateur de la loi du jeûne, Louis XVI s'en tenait, pendant le carême, à un seul repas et à la collation. Un jour qu'après le dîner il se disposait à partir pour une chasse, on vint prendre ses ordres pour l'heure du souper. « Qui parle de souper? répondit le roi; est-ce que nous sommes hors du carême? » On lui fit remarquer que la chasse projetée serait fatigante. — , « La réflexion est juste, reprit-il; mais après tout ma chasse n'est point de précepte. » Et sur-le-champ, il fit donner contre-ordre à son équipage.
Si, comme pénitence, les privations du jeûne s'expliquent, un carême laïc est une idée pour le moins originale : nous pouvons toutefois citer l'exemple d'une réglementation de ce genre, en 1793, dans les circonstances que nous allons rappeler.
Après avoir décrété l'abolition de toutes les observances religieuses, la Commune et la Convention imaginèrent d'établir un carême chique pour remplacer celui de l'Église; le motif était de diminuer la consommation de la viande, devenue extrêmement rare : « La Religion dit Vergniaud, a bien ordonné un carême pour honorer la Divinité... Pourquoi la Politique n'userait-
elle pas d'un moyen semblable dans l'intérêt de la Patrie, pour arrêter pendant un temps la consommation des veaux? » (Séance du 17 avril 1793 *.)
A son tour le 6 juin, Thuriot demande : « Que les citoyens de la République observent une abstinence nationale pendant le mois d'août, afin que les bestiaux puissent grandir2... Conformément à cette invitation la section de l'Homme-Armé prit, le 20 juin, un arrêté déclarant un Carême civique de six semaines ; et le lendemain, la section de Montmartre décidait également de faire maigre pendant le même temps. Enfin, le 21 février 1794, sous la présidence de Saint-Just, Barère, au nom du Comité de Salut public, présentait un Rapport dans le sens du projet de Vergniaud, et concluait « à ce que les patriotes s'imposassent volontairement les privations nécessaires,... le Carême étant d'ailleurs une institution puisée dans la nature. »
Est-il besoin de dire que la proposition rencontra peu de partisans ?
Nous ne saurions passer sous silence les jeûnes observés par les schismatiques russes, et le ramazan des Musulmans3.
Ni le rude climat du Nord, ni les mollesses de la civilisation n'ont supprimé les sévérités de la loi de mortification en Russie. Il y a au moins un tiers de jours maigres dans l'année; ce qui s'explique puisqu'il y a quatre carêmes au lieu d'un : l'un vient avant Noël et correspond à l'Avent; un autre, le plus important, précède Pâques; un troisième, la Saint-Pierre, et le quatrième est avant F Assomption.
En outre, il y a encore deux jours d'abstinence par semaine : le mercredi et le vendredi, en souvenir de la trahison de Judas et de la mort du Sauveur.
Pendant les quatre carêmes russes, la viande est défendue, ainsi que le lait, le beurre et les œufs; et les rigoristes s'interdisent même le poisson. « Alors, le paysan vit de salaisons et de choux conservés, car le peuple tient à ces jeûnes si durs, parce