M. L. Nicolardot
Vert la tin de sa vie, saint Lupicin, solitaire du Jura, s'interdit toute boisson; durant les grandes chaleurs, il taisait, seulement tremper son pain dans un peu d'eau pour calmer sa soif. D'autres t'ois il se contentait de mettre les mains dans un seau plein d'eau. La maladie4 ne diminua pas son intrépidité : un religieux lui ayant présenté au lit de mort un peu d'eau mélangée avec du miel pour atténuer la fièvre qui le dévorait, il refusa d'y toucher.
Sainte Claire de Rimini endura, les douze dernières années de sa vie, le même supplice par suite d'une mortification semblable. Saint Éloi et sainte Catherine de Gênes absorbaient de l'eau, mais après y avoir mélangé un filet de vinaigre, etc.
Ces victoires sur la soif nous amènent à dire un mot de celles remportées sur la faim.
Le pain sec a suffi à saint Jean Chrysostome pendant deux ans; à saint Arnoult, trois ans et demi; à saint Guillaume, duc d'Aquitaine, neuf ans; à saint Amand, à sainte Agnès de Monte Pulciano, quinze ans; à sainte Marie-Madeleine de Pazzi, vingt-cinq ans; à un solitaire dont parle saint Jérôme, trente ans.
Saint François-Xavier passa une année avec des légumes pour seule nourriture.. Saint Bernard se fit des potages de feuilles de hêtre et d'acre jus d'herbes.
Jusqu'à cinquante ans, sainte Geneviève se contenta de quelques fèves cuites à l'eau. Saint Jacques le Mineur ne mangea jamais « rien qui eût eu vie ».
Sainte Catherine de Gènes et sainte Françoise Romaine ne se réservaient que des choses insipides. Saint Hilarion ne s'accordait que des herbes hachées; cinq onces de nourriture lui suffisaient, ainsi qu'à saint Romuald. Le Curé d'Ars a réduit sa ration à quatre et même à trois onces par jour. Saint Porphyre ne prenait de l'huile et du fromags que les jours de grandes fêtes.
Sainte Paule se privait de beurre, d'œufs, de miel, de poisson, et de tout ce qui avait quelque goût; enfin nombre de saints ont absolument renoncé à l'usage du sel.
Saint Bernard allait au réfectoire comme à un supplice, et la seule idée qu'il fallait se mettre à table l'attristait. Saint Odi-
Ion et saint François d'Assise ne se contentaient pas de jeûner au pain et à l'eau, ils couvraient même de cendres le morceau de pain grossier dont ils vivaient.
Le vendredi, certains solitaires et religieux avaient l'habitude de mêler d'amères infusions à leurs aliments, pour mieux se souvenir du vinaigre offert à Jésus au Calvaire; dans la même pensée, sainte Brigitte employait la gentiane.
A l'âge de quinze ans, sainte Rose de Lima fit vœu de s'abstenir de viande; quand sa famille l'obligeait à en avaler quelque peu, elle se soumettait par obéissance, mais glissait adroitement au milieu des morceaux quelque substance amère. Plus tard elle eut près d'elle du fiel, pour en asperger tous les aliments qu'on lui servait.
La persévérance de ces actes de volonté les rend peut-être plus étonnants encore que ceux dont les champs de bataille ont pu être témoins. Tel en effet, qui, enivré de l'odeur capiteuse de la poudre, n'hésitera pas à risquer ses jours, n'aurait souvent pas la force, en particulier et loin des regards des hommes, de se priver d'un cigare ou d'une friandise.
Aux jeunes gens efféminés par les délicatesses du confort, il est bon de dire ce qu'est le régime accepté par d'intrépides apôtres de la foi. Chez les Hurons, par exemple, la nourriture que les missionnaires partagent avec les indigènes se compose de racines, et de chair d'élan, de bison ou d'ours. La qualité des mets ne serait rien encore, si la malpropreté des gens n'était repoussante.
Ainsi l'auteur nous apprend1 que les Hurons qui veulent conserver de la viande, en détachent des morceaux qu'ils foulent avec les pieds avant de les fumer : « Nous avions dans notre cabane, écrit le missionnaire, trois individus atteints des écrouelles. Cent fois je les ai vus laver leurs mains dans le vase où était notre boisson commune, y boire à pleine bouche comme des animaux, y rejeter les restes de leur repas, les os par eux rongés... et pourtant nous n'avions que ce liquide pour nous désaltérer! » L'usage est aussi de prendre la nourriture avec les