‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 269 sur 323 · M. Montmirail · texte numérisé non relu

M. Montmirail

signes cadencés de Leur maître ; jongleries de vertige, simulacres de combat implacable... Puis, toul à coup, parmi des battements de mains et des clameurs plaintives, pas à pas s'avancent trois négresses du Khordofan, de démoniaques créatures d'une hallucinante laideur, parées de fétiches : telles des idoles qu'un sorcier aurait grossièrement équarries dans un tronc d'arbre. Elles n'articulent pas une parole, elles ne profèrent pas un cri. Elles -lissent plutôt qu'elles ne marchent, gonflant leur cou goitreux, balançant de droite et de gauche leur tête morne. On dirait de serpents qu'appelle, qu'enchante un charmeur. L'on s'imagine être loin de tout dans la crypte de quelque hypogée millénaire. Mais la vision d'épouvante s'est évanouie. Des chansons éclatent, se répercutent en échos éperdus sur toutes les lèvres et sur tous les instruments. De la foule jaillit scintillante, souple, féline, une femme pire que belle avec son teint brûlé, son masque de zingara qui sait les secrets des tarots et des étoiles. Elle est autant clownesse qu'aimée. Elle éperonne d'une brusque injure les musiciens qui ne jouent ni assez vite ni assez bruyamment. Elle s'amuse puérile avec des verres de cristal , avec une jarre pleine d'eau, avec des bougies allumées. Elle cabriole, se déhanche, se disloque et s'enfuit avec un éclat de rire. »

En ce qui concerne notre théâtre contemporain, ayons le courage d'exprimer en clair langage ce que tant de gens se disent tout bas.

De l'avis des moralistes, la plupart des pièces modernes avec les tendances qu'elles accusent, exercent sur l'esprit et sur le cœur les plus regrettables influences , et sont peut-être l'un des dissolvants les plus actifs.

Le spectacle des situations immorales qu'elles présentent; l'attrait d'une mise en scène séduisante; la forme littéraire raffinée dont on habille les plus mauvais sentiments, tendent à rendre le vice très acceptable, et aimables les plus lamentables défaillances : aussi voit-on de fort honnêtes gens y applaudir sans scrupule. Comme s'il pouvait y avoir de chastes corruptions et d'innocentes coupables !

En fait, on n'exige guère qu'une chose : que le poison moral

soit dissimulé sous une enveloppe flatteuse; et, en vertu d'une sorte de « mithridatisme » particulier, la dose ira toujours en augmentant, sans que le dégoût se montre, sans que la conscience se réveille jamais pour ainsi dire.

Qui ne connaît les excuses faciles, grâce auxquelles on tente le justifier, ou au moins d'excuser les thèses les plus osées, les données les plus scabreuses : « C'est remarquablement écrit!... C'est merveilleusement joué! » Mais n'est-ce point là, précisément, le danger le plus redoutable, la plus inquiétante des épreuves auxquelles puissent être soumis le bon jugement et la saine morale?

Depuis quelques années surtout, l'amour du théâtre est devenu une passion fiévreuse, qu'il s'agisse de rire avec Thalie ou de verser des larmes avec Melpomène, peu importe!

Le brodequin de la Comédie, aussi bien que le cothurne tragique semble « chaussure à notre pied », du moment qu'il s'agit de sortir des sentiers de la vie ordinaire, pour faire incursion dans le domaine de la Fable, s'égarer à plaisir dans le dédale des fictions, ou aller voir comment se comportent les plus méprisables personnages des drames réalistes.

En effet, la contemplation sereine de la nature grandiose, les travaux délicats de l'esprit, les récréations musicales, la lecture attachante, le plaisir de relations choisies, le commerce d'intelligences d'élite, les soins domestiques, les douces et tendres sollicitudes familiales, les graves occupations professionnelles, le souci de l'avenir plein de menaces, ne suffisent plus, paraîtil, à remplir notre si courte vie... Tout cela est devenu fade, terne, monotone. On subit ces devoirs journaliers : il le faut bien! mais quelle place énorme, excessive, occupent dans la pensée et les préoccupations de beaucoup, ces soirées ou ces matinées théâtrales, auxquelles on songe plusieurs jours à l'avance comme à un événement d'importance, et dont on reparle avec une faconde intarissable, durant une semaine entière !

Quiconque fréquente le monde , sait à merveille que telle est, dans les salons, la conversation absorbante... A peine le récit d'une catastrophe récente ou d'un crime fameux est-il capable d'en distraire pendant quelques courts instants.

Oui, notre siècle blasé semble De placer qu'en rang secondaire Les sentiments qu'éveillent le Foyer, la Patrie et la Charité. On dirait que, seules, les ûctions du théâtre ont le don de délier Les Langues, de toucher Les âmes ei de l'aire battre les cœurs, que la réalité, >i émouvante, si déchirante soit-elle, trouverait impassibles.

On se plait à susciter en soi ces impressions factices; à s'énerver au spectacle de ces molles langueurs où la sensibilité s'r\alte: à s'initier en détail aux ruses et aux perfidies des trompeurs; à pleurer sur des victimes imaginaires.

Croit-on que la jeune fille restera froide, en présence des scènes brûlantes dont son imagination romanesque révéra d'être l'héroïne glorieuse? Croit-on que le jeune homme suivra sans danger les intrigues les plus coupables, ingénieusement célébrées, et entourées du prestige de séduisantes interprètes?

Alors qu'arrivera-t-il ? Redoutant des entraves pour son plaisir favori (qu'il est résolu à excuser quand même, afin de s'y livrer sans mesure comme sans scrupule), il estimera habile d'affirmer, avec une feinte candeur, l'entière innocuité des plus détestables exemples en ce qui le concerne; il soutiendra même, gravement, qu'il lui est bon d'aller voir le mal pour apprendre à faire le bien.

Et il ne s'apercevra pas que la thèse maladroite , grâce à laquelle il entend se classer parmi les natures invulnérables et transcendantes, est l'aveu manifeste des dangereuses atteintes qui faussent déjà la rectitude de son jugement.

Les sentiments outrés et le paradoxe dont vit le théâtre, contaminent si bien les meilleures intelligences, qu'au bout de peu d'années, les plus graves entreprises contre la morale n'attirent plus de la part de « l'habitué » qu'un blâme mitigé, au lieu d'une véhémente protestation.

On tolère tout, pourvu que le mot ne soit point trop brutal. L'atticisme de l'expression, l'ingéniosité des sous-entendus suffisent à racheter l'audace de la thèse, voire même l'impudeur scandaleuse des épisodes; et plus d'une fois, vaincu par le comique des situations, on en arrivera même à rire du devoir et de la vertu, impitoyablement ridiculisés et bafoués à la scène.

Mais, dira-t-on, pourquoi un drame et même une comédie n'offriraient-ils point à l'admiration de l'auditoire de grands et nobles caractères? ne sauraient-ils montrer des actions à la fois attachantes et pures, susceptibles d'élever, d'édifier même? pourquoi, en un mot, serait-il impossible d'émouvoir et de charmer par la vue du beau, rayonnant au milieu de l'heureuse contagion du bien?

Certes, théoriquement parlant, le théâtre pourrait être un enseignement utile et une école profitable : la proposition semble même si évidente, si manifeste, que l'on se demande pourquoi les œuvres honnêtes sont si rares, alors que les productions malsaines se multiplient à l'infini.

C'est qu'une pièce qui moralise est bien près, hélas! sinon de gêner, du moins à? ennuyer la grande majorité des auditeurs; tandis qu'au contraire le public est curieux d'entendre détailler les erreurs, et même les plus tristes compromissions, pourvu, redisons-le encore, que le plaidoyer soit spirituel et le dénouement habile.

Du jour où le théâtre, cessant de flatter les goûts et les tendances deviendrait moralisateur, c'est-à-dire contrariant, croiton qu'il serait recherché avec la même ardeur? Les auteurs avisés et les directeurs, gens pratiques, ne s'y méprennent pas! ils servent à l'auditoire ce qu'il demande, ce qu'il veut, ce pourquoi il vient : c'est-à-dire des flatteries déguisées, dont il a payé d'avance le prix au guichet. Ils sont convaincus que l'on ne se mettrait pas volontiers en frais de toilette et d'argent, pour venir dans ce temple profane, le théâtre, entendre une manière du sermon laïque (et non gratuit) , ou même recevoir une leçon si atténuée , si discrète soit-elle?

« Pour qu'un spectacle obtienne les suffrages, écrivait le philosophe de Genève , il faut qu'il soit conforme à nos penchants , au lieu de les contredire comme il conviendrait... » Si la critique est plus vraie aujourd'hui que jamais, elle ne date pas d'hier : « Belle école que le théâtre! s'écriait déjà Cicéron dans ses Tusculanes; si on en retirait tout ce qu'il a de vicieux, il n'y aurait bientôt plus de spectateurs. »

A vrai dire, ce qui attire, ce qui captive le public de tous les

temps, c'est la trop exacte pointure des faiblesses et des fautes des antres Sans doute, nous voulons le croire , le spectateur ne songe pas à mal faire; toutefois il ne lui déplaît point trop de voir el de savoir comment on fait mal. Déplus il éprouve, sans même s'en rendre compte, une Qatteuse satisfaction : celle de se sentir meilleur que les héros présentés sur les planches; alors qu'au contraire il trouverait mortifiant d'entendre des prêcheurs proposer l'exemple d'austères vertus à imiter.

Là est le secret du plaisir extrême que l'on prend à ce divertissement capiteux et délétère, « où la raison a rarement raison », selon le mot d'un philosophe. Les esprits clairvoyants et sincères n'hésiteront point à faire cette constatation psychologique.

L'auteur des ïambes l, n'a point foncé beaucoup les couleurs, quand, parlant de certains auteurs dramatiques et de ceux qui les applaudissent, il s'indigne, dans des strophes vibrantes, en constatant que le temple de Melpomène est devenu une école ,

... où le vice éhonté Donne, pour tous les prix, leçon d'impureté. C'est à qui chaque soir sur leurs planches banales Étalera le plus de honte et de scandales; A qui déroulera dans un roman piteux Des plus grossières mœurs, les traits les plus honteux, Et, sans respect aucun pour la femme et pour l'âge , Fera monter le plus la rougeur au visage !... Honte à eux! car trop loin de l'atteinte des lois, L'honnête homme peut seul les flétrir de sa voix.

II. — Considérée comme plaisir mondain, la danse est trop connue de tous, pour que nous ayons lieu d'en parler à ce point de vue. Il n'entre pas non plus dans le plan de ce livre, de rechercher ni de décrire les danses chères à nos pères : chaconne archaïque importée de l'Italie, élégant menuet du Poitou, gavotte montagnarde, rigodon joyeux2, farandole gracieuse ou bourrée pesante, pavane solennelle ou gigue désarticulée...

D'autre part, ne voulant pas, ne pouvant pas reproduire ici

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