‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 28 sur 323 · T. Grimm · texte numérisé non relu

T. Grimm

ville renfermait de gens distingués... L'Électeur arrive, comme l'avaient annoncé les crieurs, monte en chaire et s'écrie en riant : « Poisson d'avril!, après quoi, dit Saint-Simon, il fit le plongeon et disparut ».

Une plaisanterie demeurée fameuse est celle d'un bossu de Strasbourg, nommé Sulzberger, qui le 1er avril 1775, convoqua dans une vaste salle tous les hommes difformes de la ville, par lettres individuelles. Ils s'y rendirent exactement. Quand tous furent rassemblés, le facétieux personnage se montra : « Messieurs, ditil, en ma qualité de bossu je vous ai réunis pour vous conseiller de vous méfier des mauvais plaisants, surtout le 1er avril... »

Citons une méchante mystification que le comte de Toulouse, fils de Louis XIV et de Mrae de Montespan, infliga au marquis de Gramont. Dans la nuit du 31 mars, pendant que le marquis dormait, tous ses habits : pourpoint, veste, chausses, furent décousus, rétrécis , puis recousus et remis exactement à leur place accoutumée. Le lendemain en se levant, impossible à lui de se vêtir! Comme il s'étonnait, s'inquiétait et commençait à croire à quelque sortilège, entre un ami qui était dans la confidence : « 0 ciel! marquis, comme vous voilà enflé ! qu'avez-vous donc? — Je ne sais en vérité... mais le fait n'est pas niable, je suis dans l'impossibilité d'entrer dans les habits que je portais hier encore. — Je le vois certes bien! Vite, recouchez-vous, mon bon ami, et mandez un médecin en toute hâte !

Le médecin n'était pas loin : c'était le comte de Toulouse qui guettait le moment favorable, déguisé sous le costume de Diafoirus. Il entre, tâte le pouls au prétendu malade , hoche la tête , demande une feuille de papier, et rédige cette bouffonne ordonnance macaronique : « Accipe cisalia et dissue purpunctum » : Prends des ciseaux et découds ton pourpoint...

Le marquis comprit qu'il avait été joué, et faillit devenir malade de colère, après avoir été presque malade de peur.

Terminons par une dernière anecdote. Un 1er avril, Henri Monnier, de joyeuse mémoire, entre dans l'un des restaurants les plus achalandés du boulevard, se met à causer avec le maître de la maison et, lui indiquant un bon gros vivant qui dînait seul à une table voisine : « Connaissez-vous cet individu? lui demanda

Monnier en veine de gaieté : c'esl Le bourreau de Versailles] » Le patron s'arme alors de courage , ei s'approchanl du paisible consommateur, Lui dit avec humilité : Monsieur, veuillez, je vous prie, être assez bon pour ne plus revenir une autre fois : vous êtes reconnu ici; et dès lors, étant donnée ma clientèle... — Pour qui doue me prenez-vous? — Mais, je vous prends pour ce que vous êtes... pour le bourreau de Versailles. — Et qui vous a dit cela? — C'est monsieur! riposte aussitôt le traiteur déconcerté, en montrant Henri Monnier, qui commençait à avoir de sérieuses inquiétudes sur l'issue de sa grosse plaisanterie. — Oh! si < 'est monsieur qui la dit, s'écrie alors le faux bourreau en élevant très haut la voix, je n'ai plus à m'en défendre; il doit le savoir mieux que personne, car c'est bien moi qui, à la veille de son départ pour le bagne, l'ai marqué comme forçat... » Puis il se lève, demande la note, paye et sort tranquillement, en jetant à H. Monnier un regard de triomphante ironie.

Cette fois, le terrible mystificateur avait trouvé son maître.

L'idée des manifestations du 1er mai, qui s'est propagée si rapidement dans les centres ouvriers, est nouvelle, et pourtant autrefois ce jour était déjà chômé; mais les réjouissances d'alors ne ressemblaient en rien aux inquiétantes revendications internationales que l'on sait.

Jadis, dans les campagnes, les jeunes gens suspendaient ce jour-là devant la porte de leur fiancée, un rameau vert enlacé d'une branche d'aubépine. On plantait également, devant la porte des personnes que l'on voulait honorer, un arbre au feuillage choisi, appelé mai. Au moyen Age, cette date était le signal de grandes fêtes à la cour de France. Les princes offraient des présents aux personnes auxquelles ils voulaient témoigner leur faveur. Entre seigneurs, il était d'usage d'échanger « un mai . e'est-à-dire un défi courtois; on appelait cela « aller p'esmayer ».

Pendant longtemps, dans les provinces du nord de la France, avait lieu à cette date une cérémonie champêtre appelée « la bénédiction des blés ». Les jeunes filles habillées de blanc, les paysans et les paysannes enguirlandés, parcouraient les champs

- CROYANCKS. — H. .",

en jetant des fleurs et des feuilles de buis sur le passage du prêtre.

Le mois de mai était déjà « le mois de Madame la Vierge », comme on disait alors. Voici une des nombreuses preuves qui témoignent en faveur de l'ancienneté de cette dévotion : la Corporation des orfèvres de Paris portait chaque année son mai à Notre- Dame; en 1449, elle lui présenta un arbre vert appelé mai verdoyant, qui, après la cérémonie, fut placé dans la chapelle de la Vierge. En 1499 on offrit, en plus du mai, un artistique travail d'architecture et de sculpture, sorte de chef-d'œuvre, en forme de tabernacle.

En 1608 la Corporation décida d'ajouter au tabernacle et « comme hommage à la Vierge » des peintures désignées sous le nom de tableaux de mai, et signées des premiers maîtres du temps; par exemple, celui de 1649 qu'on peut voir au Louvre est dû au pinceau d'Eustache Lesueur.

Encore en 1789 les clercs de la Basoche vinrent, selon le mode ancien, planter un arbre dans la Cour du Palais de Justice, appelée cour du Mai. Jadis les Basochiens avaient obtenu de François 1er le privilège d'aller choisir leur mai dans les domaines royaux. D'ordinaire ils prenaient trois jeunes chênes dans la forêt de Bondy; les deux arbres qu'on ne plantait pas étaient vendus, et l'argent contribuait à payer les frais d'un festin.

A Nîmes, comme en Espagne, la jeunesse acclame une jeune fille qu'on appelle la Reine Maïa. On la place dans un endroit populeux, au fond d'une sorte de niche ornée de verdure et de fleurs, et ses compagnes demandent l'aumône aux passants, afin de lui composer une dot.

D'ailleurs l'usage d'élire une reine de Mai est très répandu. Dans la Bresse, la reine ou la mariée toute couverte de bouquets, de rubans, de bijoux, conduite par un jouvenceau, ouvre la marche d'une espèce de procession. Aux environs de Grenoble on retrouve encore la fête du 1er mai et « de son épousée ».

Dans le comté de Bourgogne, mai était un mois privilégié pour les femmes mariées. En vertu d'une décision de Jean de la Palud, seigneur de Luxeuil, et sur la requête des femmes de ce pays contre leurs maris, en 1543, il fut de nouveau défendu aux

maris de battre leurs femmes pendant le mois de maiK. Il en était de même «huis d'autres provinces. Quand un mari oubliait cette prohibition, « il était promené sur un âne », ainsi qu'il est constaté sur les registres des tenues de Justice du village de Devecey, près Besançon : « Toutes et quantes fois qu'un mari bat sa femme durant le mois de May, les femmes du lieu doivent le faire trotter sur L'eue, par joyeuseté et esbattement. On le mettra alors sur charrette et trébuchet; et sera conduit ainsi, trois jours durant, en lui baillant seulement son droit pour vivre, assavoir : pain, eau et fromage. »

Et les femmes de Devecey usaient effectivement de leur privilège, car on voit dans une relation de 1427, par exemple, que certain mari brutal avait subi l'humiliation de la promenade à ue pour avoir administré, en mai, une correction manuelle à son épouse. De ce texte il résulte que, durant le reste de l'année, les maris violents jouissaient d'une liberté relative, et qu'en tout cas ils n'avaient pas à redouter les représailles des femmes du voisinage.

Au mois de juin se place la Fête-Dieu, célébrée d'une façon si régulière et si constante que, môme en cette année tumultueuse de 1792, la procession traditionnelle eut lieu, en plein Paris, dans des conditions d'éclat et de recueillement, qui permcltent de croire que la haine populaire d'alors visait bien plus l'autorité royale que l'idée religieuse.

Dès les premiers jours de juin, la Municipalité avait pris un arrêté pour tâcher d'entraver les manifestations pieuses de la Fête-Dieu; aussitôt des protestations vives éclatèrent, surtout dans les quartiers populeux. La section des Arcis2 était l'une des plus révolutionnaires de la capitale ; cependant Pétion étant allé la visiter, le jour même où l'arrêté municipal avait été af-

1. Une superstition, dont on retrouve la trace en province, considère le mois de mai comme de mauvais augure pour les mariages. Déjà Ovide dans ses Fastes conseillait aux tilles et aux veuves a de ne point allumer dans ce mois le flambeau de l'hyinénée ;i peine de le voir devenir bientôt une torche funèbre ».

2. La section des Arcis avait pour limites les rues de Saint-Jacques la Boucherie, des Arcis, de la Verrerie et le bord de la Seine. {Almanach royal, 1792, p. 375.) — V. Rev.

F. cath., X, 1894.

fiché, fut accueilli à coups de pierres même par les sans-culottes1, furieux de voir qu'on voulait s'opposer à cette Fête. Le procureur Manuel faillit être aussi maltraité que le Maire, car il avait fait imprimer dans les journaux qu'on serait libre de ne pas décorer la façade des maisons.

Néanmoins, au jour dit, de très belles processions eurent lieu dans tous les quartiers de la capitale.

Le journal Les Révolutions de Paris, dont cependant les rédacteurs rivalisaient d'athéisme et de démagogie avec Hébert, Marat et Camille Desmoulins, rendit compte de la cérémonie en ces termes, dans son numéro du 9 juin 1792 : « Malgré l'arrêté de la municipalité et le mauvais temps, le clergé parisien ne voulut point en démordre; il s'est promené dans la boue, et il a eu la douce satisfaction de voir les rues tapissées, peut-être même avec plus de soin qu'à l'ordinaire. »

De son côté, le citoyen Butard, employé de la police secrèter s'exprime ainsi, dans un curieux rapport adressé au Ministère de l'Intérieur2 à cette occasion : « Mes premiers regards se sont portés en ce jour de la Fête-Dieu vers les processions. Dans plusieurs églises j'ai vu beaucoup de peuple et surtout les épouses des sans-culottes. Parmi les solennités figurait la procession d'usage... J'arrive dans la rue Saint-Martin, près de Saint-Merry ; j'entends un tambour et j'aperçois une bannière. Déjà dans tout le quartier on savait que la paroisse Saint-Leu allait sortir en procession. J'accours au-devant, et vois une douzaine de prêtres à la tête desquels était un vieillard respectable, le doyen, qui portait le rayon3 sous un dais. Un suisse de bonne mine précédait le cortège; une force armée de volontaires sur deux rangs, était devant et derrière. Une populace nombreuse suivait dévotement. Le long de la rue, tout le monde s'est prosterné. Je n'ai pas vu un seul homme qui n'ait ôté son chapeau. Lorsque l'on a passé devant la porte de la section Bon-Conseil, toute la force armée s'est mise sous les armes... J'espère, Citoyen-

1. Rapport de police de Butard, par Adolphe Schniidt, t. I, p. 302.

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