Fr. Cat., juin
III. — Si les écrits contenant la relation d'événements plus ou moins fictifs, représentent un genre presque aussi vieux que l'imagination même, le roman1 proprement dit est d'origine beaucoup plus récente.
On ne peut vraiment pas, en effet, appeler roman les Fables et les apologues des anciens qui, à la différence de nos contemporains, se complaisaient avant tout dans la mythologie, dans le merveilleux, si invraisemblable fût-il.
Les aventures homériques des dieux et des demi-dieux; les mythes auxquels Platon fait allusion dans le Tintée, dans le Phédon, ou les leçons que contient la Cyropédie de Xénophon, ne sauraient être qualifiés de roman que par un véritable abus de mot; car, selon la juste remarque de M. Villemain, « le roman qui prend l'âme et la suit dans toutes ses conditions ordinaires, n'existait pas dans l'antiquité ».
Il est évident, en tout cas, qu'une société qui tenait la femme renfermée dans l'ombre du gynécée ne se prêtait guère aux peintures de sentiment, telles que l'entendent les modernes. Toutefois, à l'époque alexandrine, ce genre de littérature commença à se développer2; du moins on remania les vieilles épopées, et l'on imagina des légendes autour des noms illustres de l'histoire.
Le goût romanesque n'était guère conciliable non plus avec les occupations du Forum et la vie des camps; aussi les Romains ne connurent-ils guère que les inventions plaisantes de Y Ane d'or d'Apulée ; encore l'œuvre n'est-elle que la traduction latine d'une fable grecque.
Au moyen âge, époque de guerres et de hasards, de crédulité et d'aventures, le roman prend une forme populaire sans perdre son caractère épique. Tantôt il montre une grandeur, une intrépidité qui rappellent les épopées anciennes; tantôt il s'humanise et s'adoucit sous l'inspiration chrétienne, qui fait vibrer les cordes du poète. Il suffit de nommer la Chanson de Roland, la
1. Le roman, on le sait, tire son nom de la langue populaire, parlée dans le midi de la France, idiome dans lequel ont été composées les premières œuvres « romanesques ».
2. On peut citer : les Éthiopiques d'Héliodore, la pastorale élégante de Daphnis et Cldoè de Longus...
geste des Quatre fils Aymon, le cycle de la Table ronde, etc.
Entre tous, les récits chevaleresques, fantastiques, extravagants, fournirent une inépuisable matière aux conceptions littéraires du temps : là prit naissance cette galanterie exaltée, qui fut peut-être plus encore dans la tête que dans le cœur de maint Amadis.
En revêtant la forme allégorique au xivc siècle, les œuvres d'imagination devinrent satiriques ou licencieuses, clans le roman de La Rose, dans celui du Renard, et dans le Décaméron.
Au w ir siècle, l'auteur fameux de Don Quichotte, Cervantes, bien que sincère admirateur du véritable courage, entreprit de donner un relief comique aux excentricités et aux ridicules de la chevalerie dégénérée. En France, à cette même époque, parurent VAstrée de d'Urfé, histoire interminable du langoureux Céladon; puis les oeuvres prétentieuses de Mlle de Scudéry1, et les études du cœur humain — du cœur féminin surtout — dans la Princesse de C lèves et Zaïde de Mme de La Fayette.
La philosophie militante du xvme siècle créa le roman de mœurs. Lesage remplace l'idéal ou les rêves de ses devanciers par une étude sincère des caractères. Au lieu de regarder dans les nuages, l'auteur observe la nature et analyse les sentiments avec une exactitude captivante : la prose remplace la poésie, en même temps que la vérité succède aux chimères.
Bientôt le roman s'altère et se propose moins de divertir que de diffuser la licence et l'impiété : c'est l'œuvre de Voltaire et d'une légion d'imitateurs qui, sans avoir son génie, partagèrent son goût pour les railleries implacables. L'insipide Bélisaire de Marmontel et les fades bergeries de Florian, eurent du moins
1. Notamment le Cyrus et la délie, où se trouve la ridicule carte sentimentale du bays de Tendre, devant laquelle s'extasiaient les précieuses de l'hôtel de Rambouillet. Dans cette géographie de l'amour, on voit le fleuve de Y Inclination avant sur sa rive droite les villages Jolis- Vers et Éjnt tes- Galantes; sur la gauche ceux de Complaisance, et de Petits-Soins; plus loin, est le hameau Légèreté près du lac d'Indifférence. Une route conduit au district de Perfidie; mais, en suivant le cours naturel du fleuve, on arrive aux villes de Tendre-sur- Estime, et de Tendre-sur-Tnclinafion...
Au fond, c'était une fidèle peinture des moeurs du XVIIIe siècle; ce qui explique l'enthou-iastne du grave Mascaron, par exemple, déclarant ce placer ces ouvrages à côté de ceux de saint Augustin et de saint Bernard, quand il préparait des sermons pour la cour ».
l'avantage d'être peu dangereux. Mais le plus grand roman du xvme siècle fut la Nouvelle Héloïse où la magie du style de J.-J. Rousseau fait souvent oublier la fausseté des situations. Puis le plus illustre des disciples de Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre, se propose de purifier le roman dans la sentimentale peinture de Paul et Virginie.
La littérature romantique devient une passion populaire au xixe siècle. Des productions aussi éphémères que hâtives alimentent alors l'industrie du roman-feuilleton. A côté cependant, naissent d'importants ouvrages appelés à survivre à bien d'autres, et le siècle déploie dans tous les genres d'imagination autant d'ardeur que de variété.
Pour ne parler que de nos auteurs nationaux, que de grands noms se pressent sous la plume : Benjamin Constant, Balzac, Alfred de Vigny, Lamartine, Victor Hugo, Sainte-Beuve, Alexandre Dumas, « ce prestigieux habilleur de l'histoire », Théophile Gautier, George Sand, J. Sandeau, Mérimée, Octave Feuillet... et cent autres qui représentent dans leurs nuances multiples la gamme des romans modernes. Déjà, dans plusieurs de ces œuvres, l'éclat de talents rayonnants éclipse souvent les lumières du bon jugement et de la saine morale.
De plus en plus aujourd'hui, on cherche à se distraire et même à s'étourdir en se réfugiant dans un prétendu idéal, ou en recherchant un « état d'âme » qui permette de « sortir de soimême ». Et ce qui donne une si grande importance au roman actuel, c'est qu'il a pris depuis peu une valeur scientifique, à raison de la psychologie raffinée qui le distingue, et en fait une manière de philosophie presque vivante, une collection de documents humains. Pourquoi faut-il que beaucoup d'écrivains, d'une immense valeur et d'une érudition incontestable, ne se fassent pas scrupule d'employer le charme de leur style et les séductions de leur esprit à produire des œuvres inquiétantes, capables de fausser la conscience!...
Par un amour immodéré de la popularité (et non par une vilenie calculée, nous voulons le croire) nombre d'auteurs s'appliquent, semble-t-il, à flatter les pires tendances. Désespérant de faire mieux que leurs devanciers, ils se préoccupent d'abord
de faire plus violent, plus os.-, plus paradoxal. Ceux-là comptent moins sur le talent (pie sur l'impudeur pour se rendre célèbres; et il s'en rencontrera même qui n'hésiteront pas à signer de grossières élucubrations, paraissant avoir été élaborées dans une sentine, un jour d'ivresse.
L'explication? la voici, pour bien des cas. L'écrivain ayant voulu lancer un livre honnête que le public n'a point goûté, s'est dit : t Écrivons des choses... risquées, pour plaire au goût du jour et piquer la curiosité. »
Smi roman sera une mauvaise action, peut-être môme un crime au renard de la morale... Que lui importe! si cela se vend.
Aussi le dernier mot de la réclame sera-t-il, comme attrait suprême, l'annonce tapageuse dans les journaux d'un ouvrage troublant.
L'aveu est à retenir.
Ainsi donc : apologies et justifications scandaleuses du mal; plaidoyers impudents et réhabilitations insolentes; compromissions honteuses; revendication du droit de mourir; fatalité prétendue des passions; analyse cynique de corruptions savantes; complaisante description et glorification même des abaissements, des défaillances et des turpitudes de toutes sortes : tel est le piment dont on surpoivre si souvent ces publications malsaines que le lecteur accepte avec une facilité inconcevable, pour peu que le romancier ait fait preuve de talent ou seulement d'originalité , car il est convenu que le style rachète tout!
Insister plus longtemps pour démontrer que le mauvais roman peut corrompre, serait aussi naïf que d'entreprendre un long travail pour prouver que le poison est susceptible de vicier l'organisme.
Toutefois, le problème est autrement délicat, quand il s'agit d'analyser les conséquences possibles de quantité de romans réputés honnêtes, au dire de beaucoup de gens superficiels.
Nous plaçant au point de vue philosophique, nous persistons dans Le sentiment que nous avons exprimé ailleurs l, à savoir que
1. Voir Les enfants mal ('levés, étude psychologique par Fernand Nicolay (ouvrage couronné par l'Acad. des Sciences Mor. et Polit.). Perrin. éditeur, Paris.
les romans, même relativement honnêtes, ne sont pas toujours sans inconvénients pour la rectitude du jugement, surtout dans la jeunesse quand on en fait sa distraction habituelle.
A force de s'entourer de fictions, de vivre dans le rêve, on finit par ne plus mesurer exactement les réalités de l'existence , sous leur angle véritable. Et alors, au lieu de considérer la vie telle qu'elle est pour la généralité des hommes (c'est-à-dire plutôt grise, avec quelques lueurs de joie intermittente et fugitive), les uns veulent quand même voir tout en rose ; pendant que d'autres, atteints d'un daltonisme opposé , se croient égarés ici-bas dans un brouillard, sombre et noir comme la nuit.
Sans doute, nous ne disons pas que ces œuvres d'imagination, captivantes entre toutes, doivent être réputées mauvaises nécessairement : ce serait une injustice doublée d'une sottise. Mais, nous autorisant d'observations aussi minutieuses que réitérées, nous croyons que souvent elles sont de nature à suggérer des idées fausses, tandis qu'au contraire leur influence heureuse et profitable est assez rare, et des plus limitées.
Qu'on ne croie pas résoudre la question par cette remarque un peu naïve : Il vaut mieux lire des romans même critiquables, que de faire mal. Si une chose est mauvaise ou dangereuse, cesse-t-elle de l'être par cela même qu'on en saurait signaler de pires encore?
Or, mettons en présence les héros de roman les moins suspects, et observons ce qui va en résulter :
... Un auteur veut écarter de ses œuvres, même l'idée du mal. Il y est bien résolu : c'est pour lui une question de conscience. Aussi, pour atteindre ce but , choisira-t-il ses personnages en conséquence : il les créera à sa fantaisie.
Et pourquoi se gênerait-il? Qui pourrait l'entraver? Dès que la fiction n'est pas trop invraisemblable, rien ne limite son imagination, rien ne la contredit.
Il donnera donc cà ses héros l'âge, le tempérament, les goûts qu'il lui plaira; il élèvera des barrières infranchissables, inventera à son gré des empêchements décisifs, pour peu qu'il estime prudent d'endiguer les enthousiasmes de celle-ci pour celui-là, ou les sympathies secrètes de ce dernier.
T.l'. TllI'.ATKK. l.A DANSK ET T.iï KOMAX. 195
Veut-il, au contraire, une solution aimable...? Il assortira à merveille les caractères e1 les vœux, lèvera les obstacles, aplanira les difficultés, comme par un pouvoir magique!
Au besoin, pour tout concilier, il aura recours aux expédients u classiques » du genre : on révélera dans une lettre mystérieuse le secret (l'une naissance ignorée; ou encore, au moyen d'un legs inespéré, on dotera tel autre «l'une fortune princière... Bien entendu, il rajeunira ces solutions par d'ingénieuses et artistiques variantes.
Ce n'est pas tout. Faut-il au romancier des héroïsmes, des abnégations ou des impossibilités, pour maintenir strictement les de .ses dans le cadre d'honnêteté voulue et prévue?... Il les imaginera à l'instant, et fera si bonne mesure, que les plus scrupuleux auront satisfaction plénière. Cela coûte si peu !
Et l'auteur triomphera en disant : « Quoi de plus pur que mon livre? Quoi de plus innocent que mon roman? »
Votre livre, peut-on lui répondre, n'a rien de mauvais, parce qu'il vous a été loisible de forger vos personnages pour qu'il en fût ainsi, les ornant à souhait de qualités transcendantes et incomparables. — Au contraire, supposons le lecteur se trouvant à, peu près dans une circonstance analogue à celle qu'il vient de lire dans votre œuvre. llencontrera-t-il la société idéale, groupée exprès par vous, pour mener à fin l'œuvre sans encombre? Sera-t-il protégé par les mômes éventualités, sauvegardé par les mêmes vertus... ? En un mot, votre histoire si correcte, serait-elle réalisable honnêtement dans la vie pratique?
Là est la question.
Vous avez décrit ce qui devrait être, ce qui pourrait être. Fort bien! Mais, en fait, qu'adviendrait-il, étant donné ce qui est, c'est-à-dire : l'inexpérience, la crédulité, la faiblesse des uns; et la ruse, la perfidie, la perversité des autres?
En effet, il ne s'agit plus ici de conventions imaginaires, ni de comparses choisis à plaisir : dans la réalité si un voisinage est gênant, compromettant ou dangereux, il restera tel.
Remarquons que l'auteur fera disparaître certains personnages, s'il juge que la situation, devenue par trop embarrassante, ne peut se prolonger sans péril : il les embarquera pour les colonies, les
rendra fous, ou bien les couchera au tombeau s'il lui faut une absence opportune ou même un veuvage, pour permettre à ses héros de jouer jusqu'au bout un rôle honorable. Plus d'une fois même, il machinera des dénouements inadmissibles, suffisant à eux seuls à prouver que la vertueuse histoire qui se déroule à souhait sur le papier, ne pourrait avoir d'issue morale s'il s'agissait d'épisodes « vécus », c'est-à-dire d'êtres vivant, sentant et voulant.
Oui, transportons l'action dans l'existence normale, et nous constaterons peut-être que ce prétendu bon roman a fait du mal, en dépit des excellentes intentions de celui qui l'a conçu.
Or, doit-on vraiment appeler « bonne » une œuvre irréprochable aux yeux de son auteur, mais susceptible de troubler les esprits et d'exalter les passions?
Sans doute il est des écrivains qui se sont servis de la forme attachante du roman, dans le but d'offrir d'utiles enseignements, sous les attraits de fictions agréables. Mais quoi de plus rare que de les voir réussir dans une entreprise aussi difficile, aussi ingrate !
Ce qui fait que les romans rigoureusement honnêtes sont en général si peu intéressants, c'est que l'on sait par avance le dénouement qu'ils doivent avoir; car s'il y est mille intrigues et compromissions possibles, il n'y a qu'une morale, au vrai sens du mot.
D'ailleurs, il est un moyen facile et décisif d'éprouver, et de juger, la valeur morale d'une œuvre scénique ou d'un roman : c'est de relire l'ouvrage de bonne foi, sans parti pris, et de se demander ce que nous dirions, si notre fils ou notre fille pensait ou agissait comme le héros ou comme l'héroïne, dont le livre analvse le caractère ou raconte les aventures.