‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 35 sur 323 · J. des voy · texte numérisé non relu

J. des voy

cl n Christ mas ; à Rome, ils prêchent gravement dans L'église d'Ara-Coeli, où est exposée La statue du Saint Bambino resplei dissante de diamants et de pierres précieuses. Au pilier voisin s'appuie une petite chaire à prêcher; c'est là que les jeunes Romains, de sept à dix ans, s'essayent clans un doux langage à balbutier les Louanges du petit Jésus. Ces gentils orateurs se succèdent dans la chaire d'Ara-Coeli pendant huit jours, depuis dix heures du matin jusqu'à trois heures du soir, et leurs prédications enfantines ont le privilège d'attirer une foule immense. La représentation des Mystères dans les églises, et notamment de celui de la Nativité, fut en faveur surtout en Espagne. Les acteurs travestis et masqués s'accompagnaient de tous les instruments de musique en usage, mais principalement de castagnettes et de tambours de basque. Dans ce pays, la danse ne pouvait être oubliée; aussi femmes et jeunes fdles s'y livraient-elles en tenant à la main des cierges allumés, qui, la fête terminée, étaient recueillis et restaient comme offrande à l'église. Encore aujourd'hui dans les familles espagnoles, on bénit une bûche à Noël, en l'aspergeant de vin et en récitant un Pater.

Cela nous amène à parler de l'usage de la Bûche de Noël, qui se rencontre un peu partout chez les chrétiens, quelle que soit l'époque ou la région.

Sans doute, célébrer ce symbole du foyer, au jour de froidure où se place la fête de la Nativité, mettre en honneur le morceau de bois sec et résineux qui promet de chauds rayonnements aux membres raidis sous la bise, est une idée si naturelle, que sa généralité ne saurait étonner en rien. Néanmoins, à côté du fait constaté, il est utile de rechercher les origines coutumières ou légales de cette pratique, qui, entre toutes, nous initie aux mœurs du moyen âge.

De nos jours, vers la fin de décembre, on voit aux vitrines des confiseurs et des marchands de jouets, des bûchettes en carton, en sucre, en plâtre, en chocolat... Mais à l'époque féodale, la bûche était très positivement une redevance, autrement dit un impôt en nature, que le vassal payait au seigneur.

Les redevances étaient acquittées en produits déterminés, cor-

respondant aux époques choisies : ainsi à Pâques, nous l'avons vu, la prestation consistait en paniers d'œufs ou en agneaux; à l'Assomption, le vassal donnait du blé; à la Toussaint, du vin ou de l'huile ; à la Noël, du bois.

Ces impôts féodaux variaient aussi d'objet selon les provinces : le Picard payait en grain; le Bourguignon en vin; l'Auvergnat en bétail; le Normand en pommes... Les plus pauvres, ceux qui n'avaient que leurs bras pour toute fortune, se libéraient par un travail personnel, tel que le fauchage, le labour, le charriage, etc.

Il ne faudrait pas croire que ces usages aient complètement disparu. Maintes fois encore, dans des baux relatifs aux fermes, ne trouve-t-on pas inscrites des clauses comme celle-ci : « Le preneur, en outre du prix stipulé, apportera deux dindons à la Saint-Jean, ou six canards à la Saint-Martin, ou un cent d'œufs à Pâques... »

Il semble de prime abord, que l'impôt de quelques bûches était, en fait, une charge insignifiante.

Moins qu'on ne le croit! Car de même qu'il y a « fagots et fagots », il y a aussi bûches et bûches. Il suffit pour s'en convaincre de se rappeler l'énorme dimension des cheminées d'autrefois, dont le manteau était vaste au point de réunir facilement sous son abri enfumé une famille entière : parents, enfants, serviteurs, sans compter les lévriers fidèles, et les chats frileux. Ce n'est pas moins qu'une énorme section d'arbre que représentait alors chacune des bûches destinées aux foyers de nos pères.

Avant de quitter le logis pour se rendre à l'église, afin d'y assister à l'office divin et à la représentation du Mystère, on allumait la bûche nouvelle, entourée des tisons provenant de celle de l'année précédente, et conservés à cet effet; ce soin était réservé au plus jeune enfant de la maison, qui répandait un peu de vin sur la bùehe, en récitant une prière que lui soufflait à l'oreille le chef de famille, le noble châtelain, le pieux aumônier ou la « gente damoiselle de céans ».

Dans sa touchante invocation, le petit officiant demandait à Dieu une année clémente pour les pauvres, une récolte abondante pour tous, et la bénédiction d'En-Haut pour sa famille. Avec le plus grand soin on disposait l'âtre, car si la bûche

s'éteignait pendant l'office, on voyait là un présage de malheur.

Sans doute, les redevances en nature présentaient un caractère d'impôt; mais elles avaient aussi pour but de conserver par une manifestation extérieure, non pas seulement les droits des - gêneurs, mais aussi les preuves de la libération des débiteurs, contre- partie dont on ne parle jamais pour ainsi dire, et sur laquelle précisément il y a lieu d'insister.

Au moyen Age les conventions étant ordinairement verbales, ou devait craindre qu'au bout d'un certain temps les conditions du contrat ne fussent oubliées par négligence, ou même méconnues par déloyauté. C'est donc pour éviter des contestations, entretenir le droit et maintenir les traditions, que Ton rencontre, à l'époque féodale, quantité de pratiques ou de démarches, dans lesquelles l'observateur superficiel n'aperçoit qu'un jeu puéril, une sotte vexation ou une particularité inexplicable.

Donnons un exemple typique qui expliquera notre pensée.

Les vieux auteurs et les Coût umi ers nous apprennent que dans plusieurs régions, en la fête de la Noël, certains vassaux venaient en procession offrir à leur maître et seigneur, non pas une grosse charretée de bûches, mais un briborion1 de bois, si petit qu'il pouvait tenir dnrs le creux de la main... Etait-ce une mystification, ou au contraire une chose sérieuse?

Voici l'explication.

Supposons un seigneur voulant dispenser ses vassaux de certain tribut en blé, bûches2 ou bétail... Au jour choisi, il annonçait solennellement cette remise de dette... Mais, pensaient les débiteurs, la belle humeur du maître persévérera-t-elle dans les années suivantes? une déception quelconque, un retour égoïste ne va-t-il pas rendre caduc cet abandon spontané...? Ou bien encore, un autre seigneur au lit de mort (les exemples en sont nombreux)3, faisait à ses « hommes » une remise de ce

1. Diminutif de brin ou bribe; dans l'ancien français briborion signifiait aussi courte prière.

!. Le droit de bûche était môme reconnu en faveur des Trésoriers de France, sur les officiers placés sous leurs ordres.

3. L'usage d'insérer dans les testaments des libéralités pieuses et des dons charitables était si général, que maintes fois on a vu annuler des dispositions dernières où ne se rencontrait aucune clause de ce genre.

genre... Les bénéficiaires ne pouvaient-ils pas se demander, si les héritiers du défunt respecteraient dans l'avenir le bienfait octroyé?

Et alors, cela se comprend à merveille! au jour anniversaire de la libération, certains tenanciers, non moins rusés peut-être que reconnaissants, rappelaient, dans une cérémonie opportune (qui n'a de ridicule que l'apparence) que désormais les droits du seigneur étaient abolis et l'obligation corrélative, éteinte; et en conséquence, pour qu'il fût bien notoire qu'ils ne devaient plus rien, ils ne manquaient pas, tout en fêtant le maître du fief, d'offrir à la date correspondante, seulement un « briborion de bois », un fétu de paille ou le fumet d'une succulente volaille, comme nous le dirons dans un autre chapitre. Du moins, cetle interprétation ne sembîe-t-elle pas douteuse quand on voit les débiteurs se livrer à de grandes réjouissances à l'occasion de tels ou tels de ces anniversaires.

Dira-t-on que l'absence de toute démarche eût affirmé plus encore la dispense? Non pas! car, à défaut d'aucun signe commémoratif, les seigneurs auraient pu prétendre un jour ou l'autre ressusciter leur droit dans sa rigueur originaire, puisque les redevanciers s'engageaient habituellement, « eux et leurs descendants, à toujours ».

Dans les églises comme dans les foyers de toute la chrétienté, au jour de la Nativité, le peuple chantait des noëls versifiés en langue vulgaire. L'art n'était pas toujours étranger à ces noëls, nous allons le voir; mais, dans la plupart des cas, ils étaient pour le moins aussi naïfs que les bergers que l'on faisait parler.

Ils avaient en Italie le nom de pastourelles , poésies de pâtres; en Espagne, celui de villancicos qui a le même sens; en Poitou, on les appelait neau ou nau; en Bourgogne noë... Ces chants, moins savants que les compositions modernes du même genre, offrent en compensation un charme très particulier, et nous révèlent nombre de jolis détails sur les habitudes populaires1.

1. Les noëls nous initient aux usages de la veillée, à la bénédiction de la bûche, à l'habitude de garnir d'une gerbée de choix le râtelier du bœuf ou de l'âne, pour les régaler gentiment, et à cent autres particularités analogues.

USAGES POPULAIRES Al" JOUR DE NOËL. 89

Noël, od Le devine, ne se passait pas sans de bruyantes démonstrations de joie : ainsi sur une annonce des « joyeusetés » devant accompagner dans la Bresse la soirée du 1\ décembre, se lisait cet avis : h lui cette nuit on fera jouer à plaisir les pétards, tous les grands mortiers de fer, et un beau charivari de trompettes, de musiques et de tambourins; et puis, dessous les Halles, H. Boléar jouera le tire-lire-lon-lan-laire , et M. Juppa sur sa grande viole chantera mi, /</, sol, la. »

On peut considérer les carolesx ou chants accompagnant les danses en rond, comme étant une des premières formes des Noëls, après les hymnes liturgiques proprement dites. Ces chansons furent d'abord écrites en latin, et composées sans doute pour les Mystères qu'on célébrait dans les églises.

Voici le début d'une des caroles trouvées dans les poésies du duc Charles d'Orléans; bien qu'écrite dans la langue ecclésiastique, la strophe accuse une rime évidemment intentionnelle2 :

Laudes Dco sint atque gloria!

Hoc tempore, prœ cordis gaudio , Exullemus cum Dei filio

Misso îwbis , a f/n Iris graliâ.

Les noëls dits « farcis » semblent, à raison même de leur facture spéciale, avoir été un type de transition entre les vrais (liants liturgiques latins et les poèmes populaires inspirés par la plus aimée des fêtes, la Nativité. C'est surtout à l'époque où le peuple cessa de comprendre les hymnes latines, que ces cantiques spéciaux se généralisèrent.

Parmi les Noëls farcis* on peut signaler le suivant :

1. Le mot carole désigne d'anciennes chansons qui accompagnaient les danses en rond : le verbe enrôler vient de charolare qui, dans le latin du moyen âge, veut dire mener une danse. Froissart parle « de la bergerette qui chante chanson moult nouvellette et se print (se met) à caroler D.

2. Dans bien des Proses, la rime a remplacé la mesure des anciens vers latins : on peut donner comme exemple : le Lauda Sion, le Die» ii;r, et le Stabat,

3. Au n.oyen âge. on appelait aussi Épîtres farcies, \" de certaines messes solennelles dont les versets étaient chantés alternativement en latin, et en rimes de langue vulgaire. Le mot vient du latin /ardre (garnir, entremêler) : au xvme siècle on en chantait encore à Aix, Reims, Dijon...

Célébrons la naissance

Nos tri Salvaloris , Qui fait la complaisance

Dei sui Patris.

Ce sauveur tout aimable

In nocte mediâ Est né dans une étable

De cas ta Maria.

Ou encore cet autre cantique d'un noëliste velaunien1 :

Compagnons eamus!

Faisons gaudeamus!

Venit Dominus :

N'attendons pas sera, Serait nimis sera :

Il faut protinùs2 !

Voilà qui est bien rébarbatif! mais comme on aie choix des bijoux dans l'écrin des noèls populaires, hâtons-nous de citer quelques gentils couplets, formant heureux contraste avec le style « entrelardé » qui précède.

Commençons par un vieux Noël bisontin3, qui se chante encore aujourd'hui à la veillée dans les campagnes :

Leu Messie est arrivé , Faut veni pour l'aidorer; Il est dans un petit coin Couché sur un lit de foin.

Chantons, mes enfants, Le Dieu Tout-Puissant!

Monsué le curé z'en tête Qu'en discours déjà s'apprête, L'y fera biau compliment :

C'est ben lui qu'est l'plus savant.

Monsué le mair' du village Tout mouillé z'arrive en nage,

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