‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 2)Chapitre 68 sur 323 · Prov., ch. xx · texte numérisé non relu

Prov., ch. xx

ne saurait en dire autant de la Grèce , et ce n'est qu'en glanant dans les auteurs anciens que l'on peut être renseigné à cet égard.

En Grèce le chef de famille n'était nullement tenu, d'abord, d'élever ses enfants; libre à lui de les exposer dans la rue si bon lui semblait. A Lacédémone, le père portait lui-môme le nouveau-né dans des endroits appelés Leschés, galeries où les plus anciens des tribus vérifiaient la bonne constitution du petit être qu'on soumettait à leur appréciation. Était- il délicat ou contrefait? ils l'envoyaient jeter dans des fondrières, appelées les Apotbètes. Avec le temps, heureusement, ces mœurs s'adoucirent.

Afin d'endurcir les enfants au froid et au chaud, on leur enlevait leur tunique à douze ans, en ne leur laissant que leur manteau, et pendant toute leur jeunesse ils marchaient sans chaussures. Leur nourriture était aussi limitée qu'insipide, dans la crainte qu'ils ne devinssent obèses; périodiquement les Éphores les passaient en revue, pour s'assurer qu'ils ne prenaient pas d'embonpoint et restaient alertes et souples, grâce aux exercices violents du gymnase.

Astreint à une discipline de fer et vivant sous la dépendance d'un père dont, à l'origine , l'omnipotence n'avait que le bon plaisir pour limite, le jeune Grec n'en professait pas moins un sentiment filial touchant; et il estimait que l'on devait garder au père défunt la même déférence que celle dont on l'entourait quand il commandait en maître au foyer.

Quand survenait un décès, les Grecs exposaient le mort à la porte de leur maison. Si le visage était trop blême, on rougissait les joues; s'il était décomposé on le masquait d'un voile. Tout auprès, était un vase plein d'eau lustrale, dont on aspergeait ceux qui assistaient aux funérailles ; ces aspersions se faisaient avec une branche d'olivier.

Selon la pratique chrétienne, c'est l'inverse : l'invité jette l'eau bénite sur le cercueil. Pourquoi? Parce que, d'après le vœu de l'Église, le fidèle a pour devoir charitable de s'associer, par ses prières et ses actes, à la purification liturgique dont l'âme est l'objet au moment où elle va comparaître devant son Juge. Pour le Grec la notion est différente : le défunt n'est pas une âme pèche-

resse, séparée de Vautre (c'est-à-dire du corps . selon l'expression

de Platon ; c'est un Esprit devenu une sorte de divinité, que Ton invoque eomnie un génie tulélaire.

Dans le deuil, les Grecs se revêtaient de noir, sauf pour les sacrifices funèbres du neuvième et du trentième jour, où ils paraissaient en blanc, et couronnés de fleurs. La plus grande marque de douleur était de se couper les cheveux sur le tombeau des personnes que l'on pleurait. Des villes entières dans les calamités publiques suivaient cet usage : ainsi tous les habitants d'Athènes coupèrent leur chevelure, après la bataille de Chéronée; ils firent encore de même lorsque Lysandre, général de Lacédémone, se fut emparé d'Athènes, et y eut établi les trente Tyrans. C'était également une marque de tristesse et de regret, que de tailler les crins de ses mulets et de ses chevaux au décès des personnes aimées.

On enveloppait d'étoiles les membres des défunts ; mais auparavant, on étendait le corps dans sa position naturelle : la religion même l'ordonnait ainsi. Pour n'être pas témoins des derniers soupirs d'un mourant, et ne pas le voir expirer, ce qui eût été une extrême souillure selon leurs idées, ils lui voilaient la tête, après lui avoir coupé l'extrémité des cheveux.

Dans la plupart de leurs villes, ils avaient institué en l'honneur des défunts une fête solennelle, qui se célébrait en février appelé Anthesterion, c'est-à-dire le mois privé de fleurs. Tout le temps de la solennité, on tenait les temples des autres Divinités fermés; leur culte cessait, et on se gardait bien de faire aucun mariage ces jours-là.

Rien n'était si fréquent chez les Grecs que les consécrations domestiques. Les enfants décernaient à leurs parents morts des honneurs divins; ils leur érigeaient des mausolées, leur élevaient des autels, et chantaient en leur honneur des hymnes sacrés; ils mettaient les images et les statues de ces êtres chers dans leurs chambres, à côté de celles des dieux, et leur faisaient des sacrifices propitiatoires.

Us les déposaient sur des litières et les portaient ainsi au tombeau. On voyait toujours aux funérailles (\(^ (irecs une troupe de joueurs de flûte, venant à la suite du convoi. Sur les bûchers

où Ton brûlait les corps1, on jetait des fleurs, du miel, des armes, du lait, des viandes et du pain; on les dressait auprès de l'endroit même où devaient reposer les cendres. Les funérailles proprement dites avaient lieu neuf jours après le décès, c'est-àdire que le cadavre se gardait sept jours : on le brûlait le huitième, et on enterrait les cendres le neuvième. Les Athéniens en plaçant les corps sur le bûcher, les tournaient vers l'occident. On éteignait ensuite avec du vin le feu qui avait servi à l'incinération, et on faisait aussi avec du vin des aspersions sur les tombeaux. La cérémonie se terminait toujours par un repas qui se donnait dans la maison de quelqu'un des parents, pour célébrer la mémoire de celui qu'on pleurait.

Une fois les formalités funèbres accomplies, il n'était plus permis aux étrangers de revenir près du tombeau; mais les parents le pouvaient aussi souvent qu'il le voulaient, et leurs visites étaient même regardées comme des actions pieuses. On les interdisait à tous les autres, dans la crainte qu'ils n'allassent ramasser des ossements pour les employer à des profanations et surtout à des sortilèges.

Ceux qui étaient morts à la guerre pour le service de leur pays, étaient couverts de branches d'olivier et d'autres arbres; ceux qui avaient rendu de grands services à l'État, ou qui avaient mérité la plus haute estime, étaient enveloppés d'un drap rouge.

Chez les Lacédémoniens, on ne pouvait mettre de nom que *ur les tombeaux des hommes morts à la guerre ou des femmes consacrées à la religion. Souvent, au lieu d'inscriptions, ils dessinaient seulement les instruments de l'art qu'avait professé le défunt, quelquefois encore des emblèmes rappelant son humeur et son caractère, ou bien des symboles de ce qu'il avait le plus aimé. On versait des huiles et des essences sur les tombes, aussi bien que sur les colonnes et les statues qui les décoraient, et cette pratique passait pour être un vrai acte de religion. A l'intérieur, les bijoux les plus précieux étaient déposés auprès de la dépouille : dans les seules fouilles de Mycènes en 1876, par

1 . On vient de découvrir à Eleusis plusieurs fours crématoires avec des restes de cendres. La pratique n'était point générale dans toutes les tribus de la Grèce ; ainsi, à la différence des Ioniens, les Achéens ne brûlaient pas leurs morts.

LE CULTE DES ANCÊTBBS DEPUIS L'AGE PREHISTORIQUE. Ml

Schliemann, le nombre des objets d'or recueillis, masques, colliers, bracelets, broches, bassins, coupes, gobelets, est si considérable qu'il représenterait un lingot d'or d<> 125.000 francs.

Était-ce pour honorer cette horrible, cette repoussante chose qui s'appelle un cadavre, que de pieuses mains enfouissaient « le métal des rois et des dieux », l'or précieux, dans les sombres et inviolables demeures sépulcrales, où le regard des parents et des amis ne devait plus pénétrer jamais?

Quel témoignage éclatant en laveur de la foi en l'au-delà!

Ce que dit Platon des devoirs de la jeunesse envers les parents et les vieillards est à rappeler ici. Supposant le cas d'un enfant mis en péril de mort par le fait de son père ou de sa mère, l'illustre disciple de Cratylc et de Socrate lui dénie le droit de légitime défense contre eux. 11 va plus loin : il ne permet aucune violence envers les vieillards qui, daus un moment d'emportement, se rendraient coupables de quelque agression; et tout jeune Grec devra, en principe, considérer comme vieillard quiconque cura vingt ans de plus que lui. Voici les paroles mêmes (1 i philosophe : « La vieillesse est beaucoup plus respectable que la jeunesse aux yeux des Dieux... Je fais donc les Règlements suivants : que tous honorent de parole et d'effet ceux qui sont plus âgés qu'eux; qu'ils regardent et respectent comme leur père ou leur mère celui ou celle qui a vingt ans de plus qu'eux. Par honneur pour les Dieux qui président à la naissance des hommes, que jamais ils ne portent la main sur une personne assez âgée pour pouvoir être l'auteur de leu rs jours. »

Que dire de la piété filiale chez les peuples du Latium? Telle était son importance capitale qu'on a cru voir dans le culte des morts la religion même des Romains , et en quelque sorte le culte primordial. Puis, à cette religion privée des lares ou pénates, se serait ajoutée comme une seconde religion publique, consistant en l'adoration des phénomènes physiques et des forces naturelles, personnifiés et divinisés.

« De ces deux religions, écrit M. Fustel de Coulangcs, la première prenait ses dieux au foyer même et dans l'âme humaine ; la seconde les prit dans la nature physique. Ces deux ordres de

croyance donnèrent lieu à deux cultes que Ton voit durer aussi longtemps que les sociétés grecque et romaine, elles se partagèrent l'empire sur l'homme. Le culte des dieux de l'Olympe et celui des héros et des mânes ne se confondirent jamais. »

A cette théorie, M. de Broglie répond adhérer pleinement, à condition toutefois d'admettre que la religion des ancêtres, comme celle des dieux, provient d'un monothéisme antérieur dont tous les cultes sont sortis, chacune de ces religions étant un des aspects du spiritualisme primitif qui contenait la notion du Dieu unique et celle de l'immortalité de l'âme. « Avant de dire : le mort est un Dieu, il fallait avoir déjà l'idée de la Divinité1. »

Cette remarque judicieuse peut, ce semble, se concilier sans peine avec la théorie précitée, qui envisage surtout la religion romaine dans ses manifestations extérieures, en tant qu'institution publique.

Au surplus, le culte de la Divinité , même considéré dans ses formes les plus épurées, n'apparait nullement comme ayant remplacé chez les peuples civilisés le culte ancestral, avec lequel il coexiste au contraire dans une marche parallèle ; et d'autre part, les rites les plus précis de la piété filiale chez les sauvages n'excluent en aucune manière la religion envers le Grand-Esprit.

Et rien n'est plus logique ! car il existe en effet deux entités métaphysiques distinctes pour tous les peuples : l'âme humaine gouvernant le corps; et au-dessus, selon l'expression de Lamartine, l'Ame de l'Univers, Dieu, qui ordonne les mondes.

Pour les Romains, les mânes n'étaient pas seulement des Esprits, mais des « Êtres divins 2 ; » et Gicéron s'en explique clairement en disant « que chacun doit regarder comme des dieux, les parents qu'il a perdus3. » De même le tombeau paternel est un autel sur lequel on fait des libations et des sacrifices; enfin beaucoup d'inscriptions prouvent qu'on donnait aux défunts le nom de dieux et de déesses dans ce culte spécial 4 qu'on leur rendait, et

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