M. Buchanan
également; mais, par suite d'un raffinement de fanatisme, la malheureuse se coucha dans une position oblique, de manière à n'être qu'à demi écrasée, et à survivre encore quelques heures, dans les plus atroces souffrances. D'autres s'ingénient à inventer des tortures variées : les uns se précipitent et se roulent sur des sortes de matelas hérissés de lances, de sabres et de poignards aigus; d'autres se font attacher à l'extrémité d'un balancier, au moyen de deux crochets de fer qu'on leur enfonce sous l'omoplate; et bientôt enlevés à 30 pieds de hauteur, ils reçoivent un mouvement de rotation d'une rapidité excessive qui les balance dans le vide. Il y en a qui s'insèrent des tuyaux de pipe dans les bras et dans les épaules, ou se font sur la poitrine, sur le dos et sur le front cent vingt blessures, nombre consacré. Celui-ci se perce la langue avec une pointe de fer; cet autre s'ouvre le ventre avec un sabre; et pendant toutes ces scènes sanglantes, la foule se prosterne, la tête dans la poussière, sur le passage de l'idole.
Dans les Récits indiens nous lisons la description des Fêtes militaires du Dassara, qui se célèbrent dans le Goujerate vers la fin de la moisson, et durent une dizaine de jours : les neuf premiers sont appelés Nouratri, ou veillées.
Les épées, les boucliers, les fusils, fourbis avec soin, sont placés sur des autels, et les brahmes récitent sur eux des prières; ensuite les chevaux, enguirlandés et revêtus d'étoffes brillantes, sont promenés à travers les rues.
Le dixième jour du Dassara a lieu une mise en scène rappelant la victoire de Rama sur Ravana. Dans cette occasion, les Rajahs de l'Inde déploient le plus grand luxe. Le prince passe d'abord en revue les soldats indigènes et va saluer le commandant des forces anglaises. « Mais la pièce principale de la cérémonie, dit l'auteur de Y Inde des Rajahs, est un char à deux étages, surmonté de trois dômes décorés de riches tentures, et traîné par quatre éléphants attelés de front. Le char porte le prince, assis sur son trône; et près de lui, sur une somptueuse estrade, sont placés les principaux de la Cour. Un corps de canonniers montés sur des dromadaires, entoure le souverain et l'accueille, à la sortie du palais, par des détonations assourdissantes. On se rend
ainsi, en grande pompe, au champ de manœuvres où la Cour prend place dans d'élégantes tribunes. Au centre de l'immense plaine, sont deux troues : l'un pour le prince, l'autre pour l'idole d'argent du dieu Rama. La foule, bariolée de toutes couleurs, couvre l'esplanade, ne laissant qu'une allée étroite, qui va du siège royal aux pieds d'un mannequin, emblème de la guerre. Dès que le soleil a disparu de l'horizon, le Rajah se lève et, se penchant au balcon, crie d'une voix forte à un homme monté sur un chameau : « Va demander à Ravana si nous aurons la guerre ». Le Sanirvala, ou courrier, part au galop et rapporte la réponse négative du dieu. Alors le signal des réjouissances est donné : les canons tonnent, le feu est mis aux pétards dont est bourré le mannequin; le spectre de la guerre s'enflamme, éclate et s'écroule aux acclamations de l'assistance.
Le dernier épisode de la fête du Dassara est une procession à laquelle prennent part les divers ordres de l'État et l'armée. Quand le magnifique et imposant cortège est arrivé sur la place principale de la capitale, le prince, entouré de toute sa cour, descend de son éléphant de parade, s'approche d'un autel préparé pour la circonstance, et déclare à son peuple que le fléau de la guerre lui est encore épargné cette année, par la faveur des dieux. Alors on amène pour l'immolation finale un grand buffle, et le prince, d'un coup de sa large épée, le frappe à la tête. A ce moment encore des salves d'artillerie partent de toutes les directions, et la foule des Hindous se précipite sur la victime dont chacun cherche à emporter un lambeau, qui passe pour être une sauvegarde. « Ce sacrifice, ajoute L. Housselet, est fait en mémoire delà Déesse Dowga qui, disentils, tua en ce jour le démon-buffle Maheshdsoura.
Chez les Chinois, une des plus anciennes fêtes, celle du Labourage, qui se célébrait bien avant l'ère chrétienne, imposait des jeûnes préparatoires, des immolations et des prières.
Au milieu d'une immense théorie composée d'agriculteurs, quarante hommes portaient une vache en terre cuite, si pesante, qu'ils étaient presque accablés sous son poids. Sur l'animal était placé un jeune garçon représentant le génie de l'agricul-
turc; Tune de ses jambes était nue, l'autre revêtue d'une sorte de brodequin. Des paysans, chargés de tous les instruments qui servent au labourage, suivaient la marche. Après un grand nombre de cérémonies variées, quand arrivait le soir on dépouillait la bête des fleurs qui la paraient, et l'on en retirait une énorme quantité de petites vaches, aussi de terre cuite, que l'on distribuait aux laboureurs pour les engager à se livrer avec soin à l'élevage du bétail.
Plus tard, les empereurs de Chine1 conduisirent eux-mêmes la fête avec les princes de leur cour. Le monarque, habillé en cultivateur, assistait au sacrifice destiné à Chang-ti, dieu du ciel, sur un tertre élevé de cinquante pieds; puis il descendait de ce monticule, et frappant de son front neuf fois la terre, il récitait des hymnes au dieu. On lui amenait ensuite une charrue dorée, traînée par des bœufs magnifiquement harnachés. Saisissant alors de la main droite le manche de la charrue, qu'un mandarin lui offrait à genoux pendant qu'un autre, dans la même posture, lui présentait un fouet, il labourait pendant une demi-heure environ, et cédait ensuite la place aux princes de sa famille et aux principaux magistrats qui, successivement, traçaient chacun un sillon à l'exemple de l'empereur. Celui-ci, en sa qualité de célébrant, était astreint à trois jours de jeûne préalable.
La fête des Lanternes, en Chine et au Japon, remonte aux rois de la première dynastie. Elle était l'occasion d'illuminations où l'on pouvait voir, dit le P. Labat, des lanternes grosses comme de petites maisons. Dès la veille, les Japonais décoraient de lumières les tombeaux. Durant plusieurs jours ils faisaient, dans leurs foyers, des offrandes de parfums au dieu Amida , et Ton brûlait en son honneur du riz , du millet et des fèves. Un énorme dragon illuminé, long de vingt à trente mètres, était porté par les hommes à travers les rues jalonnées de feux de joie. Les chefs de famille, en souvenir de ce jour mémorable, écrivaient en gros caractères, sur une feuille de papier rouge, ou sur une tablette vernie, une dédicace pieuse : « Au vrai Gou-
1. On a attribué à l'empereur Venti, qui vivait il y a environ vingt et un siècles, l'invention de la fête.
rBS RELIGIEUSES DES PEUPLES NON CHRÉTIENS. 17
verneur du ciel, de la terre, des trois limites, et des dix mille intelligences. » Cette inscription était renfermée dans un cadre devant Lequel se consumai en 1 de petits bâtons odorants.
Les Chinois, comme plusieurs autres peuples d'ailleurs, sont persuades qu'à des époques déterminées il est possible de distinguer dans les taches de la lune la forme d'un lièvre. Alors, parents et amis échangent entre eux de petits gâteaux ronds, dits gâteaux lunaires, composés de pâtes d'amandes et de noix, sur lesquels est estampée la silhouette d'un lièvre. On les mange à la lueur de l'astre des nuits et au son des instruments, en attendant L'apparition du phénomène.
A des dates iixes, en Annam et en Chine, les indigènes offraient des sacrifices au Tien (Dieu), comme acte de reconnaissance, et d'autres aux ancêtres, comme preuve de gratitude.
Des banquets intimes ou charisties les signalent. Les esprits des aïeux étant censés présents à ces réunions, le chef de famille remplit un rôle digne de tout éloge : il invite les parents assemblés à lui faire les confidences pouvant intéresser la bonne harmonie si désirable entre eux; sous l'œil de la divinité et au nom de L'esprit de l'ancêtre, il tente de rapprocher les frères ennemis ou de faire oublier les haines, les rancunes, les inimitiés. Il exhorte celui-ci à faire des excuses; celui-là à réparer une injustice, une indélicatesse commises. Aux enfants, aux époux, il rappelle les vertus des aïeux, dont il raconte la conduite édifiante qui doit servir d'exemple aux générations futures.
Ces conseils ne sont pas l'œuvre de l'imagination ni de la fantaisie: les Annamites, et aussi les Fils aux cheveux noirs, selon le nom que se donnent les Chinois, ont des registres spéciaux où se trouvent relatés les faits notables de l'histoire de la lignée tout entière. Dans ce Livre de la famille sont consignés les actes de la vie civile ou religieuse des parents, les jugements rendus en leur faveur, les sacrifices offerts pour les mânes, la biographie des personnes illustres dont on descend, et l'apologie de leurs actions mémorables.
Ces archives domestiques, kia-pou en chinois, jadis manuscrite-, s'impriment à l'époque actuelle dans les grandes familles,
et forment parfois des collections biographiques de trente à quarante volumes.
L'importance de ces documents s'explique, quand on voit combien de détails y sont relatés : ainsi le Chinois y consignera que tel jour son fils a pris le bonnet viril, comme jadis le Romain revêtait la prétexte : « Nous avons le devoir d'informer ?ios aïeux vénérés que notre fils, suivant les rites, a le droit de porter le bonnet viril désormais. »
Quand la Chinoise arrive à l'âge de jeune fille, la sortie d'enfance est signalée par l'imposition d'une épingle sur le chignon, cérémonie qui a lieu devant l'autel du foyer; et le Kia-pou tiendra note également de l'incident en ces termes : « Nous devons annoncer à nos aïeux que notre fille étant parvenue à rage de quinze ans, a droit de porter l'épingle dès ce jour. »
Un magistrat de la Cour de Saigon, M. Lasserre, apprécie l'influence morale du Livre de famille : « A la génération qui grandit au foyer, le père prêche sans recourir à la parole ; il vante les gloires de ceux qui ne sont plus ; mais si parfois en feuilletant les pages du Kia-pou le vieillard rencontre, dans le cours des siècles, le nom d'un indigne qui a été rayé par l'ordre du conseil de famille, il n'a qu'à montrer ce feuillet en disant à ses enfants : Ainsi seront traités ceux qui auront forfait à l'honneur et attiré l'infamie sur leur maison. »
Notamment le premier et le cinquième jour de chaque mois lunaire, les indigènes offrent au moment du coucher du soleil, sur un autel dressé près du seuil de la maison, du riz, du sel, et du papier d'or et oV argent, « afin que ces sacrifices réjouissent les esprits résidant aux jaunes fontaines, et satisfassent les âmes dans les nuages blancs. » Le don ordinaire consiste en bâtonnets parfumés, en papier funéraire et en une tasse de brouet.
Les autels se trouvent non seulement dans la maison, mais aussi sur les bateaux qui sillonnent les grands fleuves : on veut ainsi faciliter les dévotions. « Même les chrétiens de ces pays, rapporte M. Bourdilleau, ont de ces autels domestiques; seulement les idoles sont remplacées par la croix, ou par l'image de la Vierge, la grande Dame1. »