‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 3)Chapitre 137 sur 285 · Emile · texte numérisé non relu

Emile

D'abord, est-il bieD certain qu'adorer Dieu, le bénir, et con-

rser avec Lui, ne soit pas une excellente prière, el L'essence, a condition même de l'oraison?

De plus, L'argument tiré de La volonté immuable du ciel, dent es Décrets ne sauraient changer, est une pure pétition de principe. En quoi est-il donc illogique de prêtera Dieu celle détermination : .le n'accorderai qu'à ceux qui demanderont.

En tout cas, il n'est personne peut-être à qui L'assistance d'Enlaut eût été plus nécessaire (peau lameux citoyen de Genève, lont la vie a été une perpétuelle contradiction de théories élevées •t généreuses, et d'inconséquences lamentables, dans la pratique ie la vie. Il aime passionnément la vertu, et se déclare incapable gouverner son cœur...; il prune la probité, et commet des arcins dans sa jeunesse...; il écrit des pages magnifiques sur 'éducation et sur les devoirs des parents, et met ses iils aux enfants trouvés...; il proteste avec éloquence contre l'influence pernicieuse des théâtres, et fait pourtant des pièces, sans se loucier de se mettre d'accord avec lui-même.

Oui, il aime le bien, il le dit et le répète sans cesse : mais c'est un amour tout platonique qu'il ne sait point transformer en résolutions viriles. Oh! c'est bien du philosophe de Genève qu'on peut dire : qu'il respectait la vertu... au point de n'oser même ^a< l'embrasser!

Non seulement la conduite de Rousseau semble démontrer combien l'homme est impuissant sans l'auxiliaire du ciel, mais encore son propre sentiment sera qu'il a été mal avisé de se livrer aux théories spéculatives, au lieu de se contenter d'un sort modeste ; et sous l'empire d'un regret doublé peut-être d'un remords, il écrira : « J'aurais passé dans le sein de ma religion et de ma famille une vie paisible et douce...; j'aurais été bon chrétien, bon citoyen, bon père. »

Du moin>. Jean-Jacques aune excuse qu'on ne saurait taire : s'il n'a point appris à prier, c'est qu'il n'a jamais connu sa mère.

Ce l'ut l.i sa grande infortune.

Est-il rien de comparable, en effet, à ces instants sublimes, où la mère, entre deux baisers, insufflant la foi dans l'âme de l'en-

faut, lui apprend à joindre, devant la Madone souriante, ses petites mains délicieusement maladroites, et à balbutier, en monosyllabes rebelles, les premières élévations de son âme vers la région des Anges?

Quelle muse assez inspirée, quelle plume assez fine, quelle couleur assez douce, quel pinceau assez délicat sauraient reproduire ce tableau familial, idéalement poétique, où tout ce qu'il y a de grâce ingénue d'une part, de sentiments tendres de l'autre, se trouve réuni au pied d'un berceau! Mélange heureux de solennité pieuse du côté de la mère, et de docile bégaiement du cher baby qui s'efforce de rester sérieux.

Il est vraiment incomparable de charme ce tableau qui s'appelle la première prière de V enfant... C'est comme une vie nouvelle que donne la mère dans une seconde maternité transcendante, alors qu'elle initie son fils à la vie de l'âme, lui révèle le beau, le bien, le vrai, le juste; et, dégageant de l'instinct égoïste le sentiment épuré, le fait monter dans un élan d'amour et de gratitude vers Dieu lui-même.

Sans doute! l'enfant avait déjà entendu parler du Créateur : cependant c'est dans sa première prière qu'il l'a senti en quelque sorte, et que ce nom a pris pour lui une signification réelle1. Désormais, il regardera le ciel, que jusqu'ici il se contentait de voir d'un œil distrait; désormais pour lui l'azur d'en haut ne sera plus seulement le domaine mobile où passent les gais oiseaux : ce sera l'esp'ace insondable, à travers lequel sa pieuse invocation doit, chaque jour, monter comme l'encens jusqu'au Très-Haut.

Voilà bien ce que l'âme tendre de Rousseau aurait merveilleusement décrit de sa plume magique! Voilà aussi la lumière qui a manqué à son âme troublée et à son génie désorienté.

Pour qui l'a étudié avec quelque attention, l'auteur du Contrat social demeurera comme un témoignage instructif et saisissant

1. M. Legouvé a exprimé cette même pensée dans les termes suivants : a Pour moi, je ne crains pas de le dire, si j'étais absolument forcé de choisir, pour un enfant, entre savoir prier et savoir lire, je dirais : Qu'il sache prier ! car prier c'est lire au plus beau de tous les livres, au front de Celui de qui émane toute lumière, toute justice et toute bonté. ))

de l'impuissance de la seule philosophie, pour discipliner et gouverner le cœur humain.

Ce grand vide de la première éducation maternelle, Rousseau l'a compris, semble-t-il; ei rien n'a pu 1»' combler, ni la philosophie, ni la science, ni les passions, ni la gloire. Écoutons en quels termes att listes il s'exprime au sujet de celle qu'il ne connut jamais... « Quand mon père me disait : « Jean-Jacques, • parlons do ta mère. » je lui répondais : « Eh bien! mon père, u nous allons doue pleurer? » et ce mot seul lui tirait déjà des larmes

Il nous a paru curieux de rechercher aussi l'opinion de Voltaire sur la prière :

i .Je remercie Dieu, dit-il, des biens dont je jouis, et même des maux dans lesquels il m'éprouve; mais je me garde bien de lui rien demander. Il sait mieux que moi ce qu'il me faut; et, ajoutet-il en badinant, je craindrais de demander du beau temps quand mon voisin demanderait de la pluie. »

Eli quoi! si pendant la nuit, à la faveur d'une rosée bienfaisante, la terre est fécondée; et si ensuite, le jour, le soleil fait épanouir les fleurs et gonfler les bourgeons sous Faction de ses chauds effluves, les vœux de chacun ne seraient-ils pas ainsi exauplcinement? alors qu'au contraire, une tempête désastreuse aurait pu faire le malheur de tous.

La réflexion de Voltaire est donc plus spirituelle que judicieuse.

En effet, avec son sens très pratique, Voltaire, non moins qu'un autre, a toujours cru à l'efficacité de la parole du Christ, qui conseille de demander pour recevoir.

Aussi, pour obtenir les faveurs qu'il convoitait, n'a-t-il point hésité à les implorer des grands de la terre avec autant d'insistance que d'humilité, jugeant avec raison que, de tous les moyens d'être exaucé môme sur cette planète, le plus sage, le plus expédient, est encore d'adresser une requête pour attirer le bienfait.

Et c'est ce que fit constamment Voltaire! soit qu'il utilisât l'influence de Mme de Pompadour, en vue d'obtenir le brevet d'historiographe; soit qu'il recherchât l'intervention des jésuites pour entrer à l'Académie; soit qu'il mit « aux pieds du Saint-

Père sa personne et sa tragédie de Mahomet » ; soit enfin qu'i invoquât la protection du vainqueur de Rosbach, « son Roi » comme il l'appelle dans un moment de défaillance patriotiqu et de honteuse flatterie *.

Laissons donc l'impiété philosophique se complaire dans de critiques paradoxales pour se singulariser.

Qu'importe!

Le bon sens populaire et la Sagesse universelle persisteron quand même à trouver, qu'en fait, frapper à la porte, est encore le moyen le meilleur et le plus sûr pour la voir s'ouvrir devan soi.

Loin de s'associer aux négations de l'irréligion, le peuple laisse à son instinct naturel est porté à renouveler constamment soi appel à la divinité, même dans ses rapports avec ses semblables, dans les relations quotidiennes de la vie.

Qu'on veuille bien remarquer, en effet, que la plupart des formules de salutation, admises de tout temps, ne sont que des prières abrégées ou des vœux pieux équivalents :

Les Iduméens s'abordaient avec ces paroles : Le Seigneur soù près de vous!

Les vrais Hébreux, se saluant, disaient : Dieu vous sauve, mon frère! et les Thébains : Dieu vous donne salut!

L'ancienne formule des Siciliens était : Dieu vous conserve! et en Italie : Dieu vous contente! Encore aujourd'hui le Napolitain dévot vous adresse ce souhait : Crescite in santita!

ue :

En Suède on est accueilli par Gad sei lâv! [Dieu soit lo Le Polonais souhaite que le Seigneur soit glorifié. L'Ottoman dit à celui qu'il rencontre : Si Dieu le veut, tu es bien; ou encore : Dieu t'accorde ses faveurs!

\, Voltaire a dédié les vers suivants à Frédéric, après la défaite des Français à Rosbach ;

Héros du Nord ! je savais bien Que vous aviez vu les derrières Des guerriers du roi très chrétien, A qui vous taillez des croupières...

Et à l'âge de 81 ans, il écrit encore : c( Chaque fois que je m'adresse à Votre Majesté, je tremble comme nos régiments à Rosbach. »,

De ce qui précède, on peul rapprocher aussi notre traditionnelle formule de séparation, grave el sévère, mais en même temps toute sua\ e dans sa pensée : .{dieu !

Notre adieu a son équivalent dans d'autres pays. Au royaume de Valence on se sépare sur cette phrase : Dieu demeure avec vous ! en Castille : Dieu vous maintienne...! Dieu vous conduise! en Espagne, le sens est même plus accentué : Vaya con Dios} Allez avec Dieu! L'ancienne exclamation slave étaii : Bogo toboï, Dieu soit avec toi!

La coutumede répondre à un éternnement par ce vœu : Dieu s bénisse! esl née d'un sentiment analogue.

Enfin notre expression habituelle de gratitude : merci! est-elle autr<> chose que le résumé de cette prière : « Dieu vous accorde une récompense! [mercedem . C'est l'exacte traduction de ce touchant remercie m enl populaire : « Dieu vous le rende! »

Les former de l'adoration et de la prière dans le christianisme contemporain sont si connues de tous, que nous ne nous attarderons pas à les relater ici, à peine de transformer ce livre en une manière de catéchisme.

Toutefois il nous reste à faire connaître, sommairement, les manifestations cultuelles des chrétiens dissidents :

1° Les Schismatiques grecs; 2° les Luthériens; 3° les Calvinistes: *-° les Anglicans.

Les Schismatiques grecs, parmi lesquels figurent notamment les Russes, onl été séparés de l'Église latine par le patriarche Photius1, qui leur légua des rites spéciaux.

Le chef du schisme, Photius, que Constantinople substitua au pasteur Légitime Ignace, eut une fortune sans pareille : un jour, de laïc on le fit moine; le lendemain, lecteur; le troisième jour, sous-diacre: le quatrième, diacre; le cinquième, prêtre, et le sixième jour, Evêque-Patriarche !

Au point de vue dogmatique, Les Églises chrétiennes orientales duTèrent du catholicisme romain, en ce qu'elles déclarent que le

Saint-Esprit procède seulement du Père; que le Pape n'a point suprématie en Orient; qu'il est licite de vénérer les images peintes ou dessinées, mais non les statues ni les figures sculptées; que la confirmation et l'extrême-onction sont inutiles.

Quant à la Sainte Vierge, elle est vénérée sous le nom de Panagia, c'est-à-dire « la toute sainte ».

Le célibat ecclésiastique n'est point obligatoire, toutefois un pope devenu veuf ne peut se remarier; et, en fait, les hautes fonctions ecclésiastiques (l'épiscopat en particulier) ne sont accordées qu'à des célibataires.

Le prêtre russe célébrant les cérémonies pour les fidèles, n'officie d'habitude que les jours de fête : « Il n'aurait pas plus l'idée de dire une messe sans auditeurs, que de prononcer un sermon dans une église vide. »

L'Église orientale entoure d'une solennité et d'un respect mystérieux le rite, Yobriad, surtout la célébration des saints mystères. « Entre l'autel unique et la nef, se dresse la haute barrière de l'iconostase1, dont les portes, que le prêtre peut seul franchir, se ferment lors de la consécration, faisant comme un sanctuaire dans le sanctuaire. Par exception le Tsar est admis à y pénétrer pour la communion, et pour le jour de son couronnement. »

L'Église grecque a conservé l'usage de la communion faite debout, et sous les deux espèces, pain et vin. On présente aux fidèles dans une sorte de cuiller le pain trempé dans le vin. Les enfants à la mamelle sont même admis à communier, en ce sens, qu'après le baptême, le prêtre leur met dans la bouche son doigt trempé dans le vin consacré.

Dans l'Église latine, au xe siècle, on ne permettait aux enfants l'Eucharistie que quand ils étaient capables de réciter le Pater et le Credo. On sait que d'après les décisions du concile de Trente il faut avoir l'âge de raison pour participer au sacrement.

Aux premiers temps de l'Église, la communion avait lieu, partout, sous les deux espèces; au xne siècle on se contentait de plonger l'hostie dans le calice; mais au xiii0 siècle le vin fut supprimé comme se répandant très souvent à terre. Cette réforme

1. Sorte de grand écran à trois portes, orné d'images saintes, ou icônes.

fut sanctionnée par les conciles de Constance, de Baie el de Trente.

Parmi Les Schismatiques orthodoxes, selon le nom qu'ils se donnent, les Russes de La haute société prient debout, selon L'usage de l'Église primitive. L'homme du peuple, Le moujik, « prie avec tous ses membres», selon l'expression de M. Leroy-Beaulieu, Le corps prenant autant de part que L'esprit à L'adoration. Tantôt, pendant les offices, il trace sur lui de grands signes de croix, Levant à la fois la tète et la main droite, pour se courber ensuite pieusement entre deux signes, puis se redresse aussitôt pour recommencer encore. Tantôt il s'agenouille et se prosterne, se relève pour se prosterner encore, à tel point que dans une église russe « un étranger a peine à n'être point étourdi par le balancement de la foule, qui oscille autour de lui dans cette gymnastique sacrée ».

La lecture n'est guère usitée dans les églises russes, et « les gens pieux se contentent de lire d'avance l'office du jour, pour mieux le suivre ensuite ».

L'invocation incessante qui sort des lèvres du Russe dévot, pour demander au Seigneur miséricorde , grâce et pardon , peut se traduire en lettres françaises par l'expression : Gôspodi pomîlouiî (Dieu ait pitié! les mots « de nous » restant sous-entendus). Quant à l'hymne devenu si populaire en France, Bojé Tsaria Khrani , c'est une prière pour le tsar, mise en musique par le général major Lvof, en 1833. On la chante avec ferveur dans tous les temples russes.

Rappelons que les Schismatiques grecs font le signe de la Croix d'une façon différente de la nôtre : notamment, avant de le tracer sur eux-mêmes avec trois doigts joints, ils commencent par les porter à la bouche; et en même temps, ils font une profonde révérence en l'honneur de la Sainte Trinité.

Leurs jeûnes sont plus fréquents que ceux prescrits par i'Église romaine, car il y a quatre carêmes au lieu d'un : celui qui précède Pâques est aussi de quarante jours. Quant au calendrier, on connaît son retard de douze jours sur le nôtre, les Grecs ayant refusé d'admettre la réforme proposée par le pape Sfoire XIII. et rendue obligatoire en France par Henri III.

Le spectacle de la nuit de Pâques au Kremlin, écrit l'auteur de l'Empire des Tsars, est un des plus curieux de l'Église d'Orient : la foule rassemblée au pied de la tour d'Ivan Veliki attend, cierges en main, l'annonce de la résurrection du Sauveur : « A minuit les cloches éclatent en joyeuses fusées, pendant que les têtes se découvrent et que le canon gronde. Après le chant des psaumes, l'évêque ou l'officiant s'approche de l'iconostase qui cache le sépulcre, lève le suaire et montre au peuple que le tombeau est vide. Alors, ayant recours au symbolisme cher au rite gréco-russe, l'officiant, au lieu d'annoncer la résurrection, sort de l'Église, avec tout son clergé, à la recherche du Christ ressuscité; puis, rentrant dans le temple, il annonce à haute voix aux fidèles que le Fils de Dieu est sorti du tombeau, et il entonne un hymne de triomphe. Ce jour-là on voit les hommes de toutes classes s'embrasser avec effusion au cri de : « Christ est « ressuscité! » et échanger le traditionnel œuf de Pâques. »

Au milieu de ce peuple dont la dévotion est si extérieure, on s'étonne de rencontrer une secte de non-priants, les nemoliaki.

On croit que son fondateur est un Cosaque du Don1. Sa doctrine peut se résumer ainsi : les rites et religions ne doivent plus exister, et Dieu, pur esprit, doit être adoré en esprit seulement, sans fêtes, ni oraisons, pas plus pour les vivants que pour les défunts. Ces hérétiques renient tout sacrement, toute mortification, toute image pieuse. Ils se marient sans prières ni cérémonies, le consentement des parents étant la seule chose requise. C'est assurément une religion des plus négatives. Pourtant ils croient au Fils de Dieu « qui a précédé le temps présent », appelé par eux l'âge de l'Esprit.

Les non-priants sont une simple exception, car en Russie, l'oraison est, au contraire, très recommandée, très pratiquée, non seulement dans la vie familiale, mais dans la vie publique, où, sans le moindre respect humain, on donne à la religion la place d'honneur dans les cérémonies officielles les plus mémorables.

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