Ventôse an II
S. Morale rivob.d..
L'idée de prières, dïEvangiles laïques et d'Offices profanes, apparaît à tout homme sensé comme une conception absurde, destinée à tomber dès le premier jour sous le ridicule. Cependant, vers la fin de la grande Révolution, ces aberrations prirent consistance, au point de revêtir un caractère quasi officiel en plusieurs occasions.
Des esprits timorés seraient peut-être tentés de se scandaliser, et de voir une sorte d'irrévérence dans les divers extraits que nous allons placer sous les yeux du lecteur.
Nous ne partageons pas ce sentiment : nous estimons, au contraire, qu'il est bon, utile, profitable de prouver jusqu'où l'esprit sectaire peut conduire certains individus.
Ainsi, après avoir « renversé les autels de la Superstition », comme on disait alors, et imaginé de les remplacer par le culte de la liaison et de la Nature, les apôtres de la nouvelle religion s'aperçurent qu'il n'y avait point de culte quelconque sans prières, et que le meilleur moyen de populariser les idées et les sentiments « des patriotes » était de copier, presque servilement, les textes ordinaires de la liturgie catholique.
On imprima donc un formulaire intitulé Office des décades, ridicule livre de piété laïque, où l'on remarque tout d'abord une imitation du Pater.
Voici cette parodie; elle est intitulée Invocation républicaine :
Chaste fille des cieux, ô Liberté! tu es descendue pour nous sur la terre; que ton nom soit à jamais chéri. Ton règne est arrivé; celui de la loi est pareillement venu : que sa volonté soit faite. Pourvois aux besoins de tes enfants; assure leur pain de tous les jours. Oublie les injures que te font les peuples esclaves, pour ne songer qu'aux hommages d'un peuple libre. Divinité de ma patrie! écarte de nous tout ce qui peut nous induire en erreur : éloigne jusqu'à la tentation de mal faire, et délivre-nous de nos ennemis?
Puis venait une autre prétendue prière, dite la Salutation, adressée aux Sans-Culottides1, ou jours complémentaires :
1. Dans son rapport sur le calendrier, Fabre d'Eglantine en proposant le joli nom de Sans-Culottides s'exprime ainsi : (( Il faut pour ces cinq jours une dénomination collective, portant un caractère national capable d'exprimer la joie et l'esprit du peuple français . Or,
L'ADORATION DANS HONS OHBÉTIBNNBS. 207
Je voua salin*, Sans-Culottides 1 nom vénéré que la fin de chaque
année doit présenter tour à tour à notre culte. Vertus, Génie, Travail,
Opinion, Récompense, je vous salue! Vous réunissez tout ce que le
monde moral peut offrir de beau, de sublime, d'utile, de sage et d'a-
ble.
Ajoutons à ces citations les Commandements républicains, destinés à remplacer Le Décalogue, réputé une loi surannée :
— La République serviras rnc indivise seulement.
— Au\ fédéralistes feras La guerre éternellement.
— En bon soldat tu te rendras A ton service exactement.
— Tc< père et mère honoreras El la vieillesse également.
— Pour tous les cultes tu seras Comme veut la Loi, tolérant.
— Les beaux-arts tu cultiveras :
D'un état ils sont l'ornement.
— A ta Section tu viendras Au jour ûxé légalement.
— Ta boutique tu fermeras Chaque décadi strictement.
— La Constitution tu suivras Ainsi que tu as fait serment.
— A ton poste tu périras
Si ne poux vivre librement.
Lue nation qui compte dix-huit siècles d'existence a des habitudes et une foi profondément enracinées; et les croyances non plus que les traditions ne s'abolissent pas par des décrets, si imux et si multipliés soient-ils. Voilà pourquoi ces formules tombées dans Foubli le plus complet , bien qu'elles ne remontent qu'à un siècle; et de nos jours, l'historien peut les renne partie de la Gaule, dite Gaule Lyonnaise, était appelée Gaule culottée, Gallia broc- :>ar conséquent, dit le document, le reste des Gaules étant la Gaule non culottée, i :aient donc des .' »
A la suite de ce rapport le Décret tut voté par acclamation.
produire comme une rareté, connue seulement de quelques bibliophiles privilégiés.
Les Livres saints furent aussi l'objet de grossières parodies, dont il suffira de donner un seul exemple.
Citons les Évangiles républicains rédigés par Collot d'Herbois, notamment l'évangile de la deuxième décade de Frimaire, commençant ainsi : « En ce temps-là, un sans-culotte disait à ses amis : « Méfiez- vous des vieux parleurs, car ils cherchent à vous trom- « per; méfiez- vous de ceux qui parlent pendant une heure sur le « môme sujet, c'est qu'ils veulent obtenir une place... »
L'auteur aurait pu ajouter : Méfiez-vous de ceux qui flattent le peuple et qui, sous prétexte de le servir, s'en servent pour le plus grand profit de leur ambition et de leurs intrigues.
Quant aux jours de repos et aux fêtes républicaines, on en trouvera le détail au livre troisième, auquel nous renvoyons le lecteur.
Récemment, quelques imitateurs, pour flatter l'esprit d'impiété contemporain, ont eu l'idée de rajeunir les traditions de la première république; leur échec a été aussi complet que justifié. Comme modèle d'absurdité, on peut donner le libellé proposé par un instituteur du Loir-et-Cher1.
Voici son Pater moderne, véritable œuvre de démence :
Notre Père qui êtes à l'Elysée National, que votre nom soit glorifié ! Que par vous la Liberté, l'Égalité, la Fraternité régnent sur la terre; que la volonté de nos pères de 89, en faisant l'homme maître de luimême, s'accomplisse! Donnez-nous tous les jours la Liberté; pardonnez-nous les torts que nous aurions pu avoir envers la République; donnez-nous la force de défendre la Trinité démocratique, et délivrez-nous du mal que nous pourrions lui causer involontairement.
Il y a également un Credo, où l'on parle de « la résurrection du k septembre » ; et où l'enfer est représenté par « les ministres de l'ordre moral » ; puis un Confiteor, et les commandements de la Patrie, qu'il ne faut pas confondre avec ceux de la République :
1. Un sieur Bellanger, cité par M. Depeyre, ancien garde des sceaux. On peut encore consulter les Épîtres et Évangiles des républicains, par le citoyen Henriquez.
L'ADORA TU >x DANS LES RELIGIONS CHRÉTIBNNEa '-'09
Journal démocrate liras Chaque malin exactement.
Électeur! quand tu voleras, Mets-3 tout ton discernement.
Tes intérêts discuteras, Ceux des autres pareillement, etc..
Comme pendant, on trouve VAve républicain, rimé par une Institutrice, soi-disant amie clés Muses1 :
Je te salue, ô République!
Équitable gouvernement, Gardien de la paix publique, De mon droit et de notre argent! Protège l'être qui travaille.
Prier, n'avoir un rien qui vaille?
Mieux vaut se servir d'un outil.
Ainsi soit- il!
Revenons à l'année 1793.
Alors que la Terreur sévissait en France dans toute son intensité, le Procureur général de la ville de Paris, Chaumette, sectaire haineux, usa du pouvoir en quelque sorte illimité dont il disposait, pour tenter d'anéantir la religion.
Après avoir ordonné la démolition des clochers « qui par leur domination sur les autres édifices semblaient contrarier les principes d'égalité2 »; après avoir décrété la fermeture immédiate de toutes les églises existant dans Paris3, on imagina d'y substituer le culte de la Déesse Raison.
Et en effet, le 10 novembre 1793 4, Chaumette arriva à la Convention en compagnie des membres de la Commune, présenta la nouvelle divinité enveloppée d'un long voile bleu, nous dit Lamartine3: et, interpellant l'Assemblée, Chaumette, dans sa folie impie, s'écria : ((Mortels! ne reconnaissez d'autre divinité