‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue) (volume 3)Chapitre 38 sur 285 · IL Réville, I · texte numérisé non relu

IL Réville, I

prits de la nature, qui sont les inspirateurs des sorciers ou An-

gekoks.

Il croit que l'âme survit au trépas; et, à la mort d'un enfant, un usage veut qu'on enterre avec lui, à peu de profondeur, une tête de chiendont l'intelligence sera un guide sûr et fidèle, pour conduire l'âme au pays mystérieux des morts1.

L'idée est ingénieuse : l'ami de l'homme, le chien fidèle et bon, est chargé d'escorter dans l'autre monde l'enfant ignorant et incapable, comme il a dirigé sur la terre le vieillard aveugle, au pas chancelant...

Entre tous, les Polynésiens ont été classés parmi les peuples étrangers à toute notion métaphysique. Or, non seulement ils avaient des divinités (Atuas), des génies (Tikis), mais ils attribuaient à l'âme des défunts une force supérieure; si bien, dit M. Réville, qu'on vit des Polynésiens outragés par des ennemis plus robustes qu'eux, imaginer l'extraordinaire combinaison suivante pour assouvir leur haine : ils se portaient un coup fatal, dans l'espoir que leur âme devenant plus puissante après leur mort, saurait se venger de l'agression avec une force irrésistible.

Morale hétérodoxe certes! mais à tout prendre, puissant témoignage en faveur de l'existence de l'âme, et de son action possible, après la solennelle aventure du trépas!

Bien que les mythologies polynésiennes antérieures à l'influence chrétienne soient assez mal connues, on peut toutefois énumérer les divinités suprêmes qui y étaient révérées : Taaroa à Taïti; Tangaroa en Nouvelle-Zélande; Kanaroa, ou encore Mani aux îles Sandwich. Le dieu Mani a pour synonyme le vocable Tiki-tiki qui signifie Protecteur-protecteur.

En se rappelant que le « tiki » est un petit dieu protecteur2, ce redoublement : « tiki-tiki », pour nommer le Maître des Génies familiers, présente un intérêt véritable : il y a

1. Hist. du Groenland, Cranz. — V. M. Réville, I, 297. !. Le tiki, comme le totem des Américains, est un es ailles, et qui emprunte la forme animale : on ne doit qu'on a pour tiki, sinon l'esprit deviendrait vindicatif.

2. Le tiki, comme le totem des Américains, est un esprit propre aux individus et aux familles, et 'qui emprunte la forme animale : on ne doit jamais non plus manger Vanimal

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analogie avec La distinction faite par les anciens Américains du

Nord, entre les Manitous et le (irand-Manitou.

Plus que tons autres, les anciens insulaires polynésiens croyaient qu'après la mort, Les hommes étaient attirés par les

dieux et confondus dans la divinité même : de là le nom souvent mal compris de mangeurs-d 'hommes, dont ils désignaient Leurs dieux.

Cette idée de l'homme absorbé par la divinité, se retrouve tirs souvent dans les civilisations inférieures.

N'y a-t-il point là comme un secret besoin d'union mystique?..

Ce qui a contribué à donner consistance à la réputation d'athéisme chez maints Polynésiens, c'est d'abord l'irrégularité et la bizarrerie des rites religieux ordonnés par leurs prêtres sorciers : on assure même que le sifflement était un mode d'adoration, « les Dieux étant réputés parler en sifflant ».

De plus, la grossièreté des images et des statues religieuses chez les Polynésiens était telle, que l'idée sacrée qu'on prétendait évoquer par là, ne pouvait vraiment être comprise par des Européens, dont le sens artistique était déconcerté, révolté même par ces ailïeuses figures, à côté desquelles les fantoches de nos foires paraîtraient gracieux.

« Quand je vois, nous disait un jour un artiste délicat, la pauvre Sainte Vierge de ma petite paroisse, j'ai envie de pleurer! Et au lieu de la prier pour moi, je lui demande tout le temps pardon, au nom du sculpteur criminel qui l'a faite si laide... Oui, ajoutait- il avec indignation, cet homme-là sera puni Là-Haut, je gage, pour avoir ainsi discrédité sans excuse la Vierge toute belle de l'Évangile, et la plus parfaite des créatures. Ce n'est point une statue cela : c'est un blasphème!... »

Non, il ne faut pas juger les mœurs du désert avec notre esthétique raffinée, mais bien avec la pensée qu'y attache le sau-

Pendant longtemps on a constaté aux Nouvelles-Hébrides, notamment chez les Malo, la foi en deux puissances contraires qui se partageaient l'empire du monde : le bon génie Lakousalé, et l'esprit méchant Tokotaitai. Mais en regardant déplus près les choses, on a acquis la certitude que ces deux puissances, le

bien et le mal, étaient elles-mêmes dominées par un Dieu Créateur appelé Takaro.

Le fait est confirmé par les lignes suivantes : « Les Malo l jugent le Grand Takaro trop élevé pour descendre jusqiï à eux, et s'en occuper par lui-même. Ils disent que Takaro a créé deux esprits, l'un bon, l'autre mauvais. Ils ajoutent qu'il a chargé le premier, Lakousalé, de récompenser les justes après leur mort; et qu'il a donné mission à l'esprit vengeur, Tokotaitai, de punir les hommes méchants, dans un lieu souterrain appelé Apua où il règne sur eux. Les âmes des ancêtres qui sont au ciel veillent sans cesse sur leurs parents de la terre, pour détourner d'eux tout mal; mais elles sont plus ou moins influentes auprès de Takaro, selon le degré de vertu dont elles ont fait preuve sur la terre. »

Les voyageurs avaient trouvé chez les Fidjiens, longtemps avant leur conversion au christianisme, la foi en un Dieu principal Ndengei, « distinct de l'âme des hommes et des choses ». Dans les lies Carolines, Alioulep, le Souffle-Puissant, semble être le grand esprit adoré.

En Australie le Dieu-du-Ciel porte, selon les tribus, les noms de Koyan et de Peiamé, sans compter nombre de Génies aux attributions variées et qui sont nettement distincts des âmes (Wang), et aussi des esprits incarnés dans les animaux (Kobong).

Enfin, pour les Dayaks de Bornéo, le Premier Père est Tapa...

Une objection qu'opposent avec une insistance extrême presque tous les adversaires du spiritualisme, est la suivante : « Plusieurs peuplades n'ont ni autels ni temples : par conséquent, dit-on, ils sont étrangers à toute idée religieuse. »

Cette conclusion n'est pas plus légitime que judicieuse; montrons-le sans tarder.

Si l'autel est la table ordinaire des sacrifices, ce n'en est point une condition nécessaire : une offrande privée, des libations ou des ablutions, des prières et des mortifications offertes à la divinité, n'impliquent point la présence obligée d'un autel.

1. Le R. P. Le Roy, Une. station dans les Nouvelles- Hébrides.

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Il ne Tant point confondre, en effet, les accessoires pompeux du culte, avec ce qui en est l'essence même : 1rs guirlandes, les

tentures, les dais et les estrades, les dorures, les fleurs et les

chants, ne lent que solenniser Les sentiments du croyant; mais

leur importance, après tout, n'est que secondaire dans la croyance des peuples.

C'esl sur la terre nue ou sur une motte de gazon, que les mages delà Perse disposaient leurs sacrifices ; c'est sur les ondes mobiles qu'y procédaient les prêtresses cimmériennes du Danemark. Les modestes (araires, les sacraires païens qui recevaient en secret les offrandes destinées aux dieux domestiques; les vulgaires scrobicules, simples trous à libations creusés dans le sol; les rochers naturels ou pierres brutes tenant lieu d'autel, dans les races sémitiques; même, les signes symboliques admis par les premiers chrétiens pour se cacher de leurs persécuteurs; ou encore la nappe consacrée (l'antimense), que les prêtres grecs portaient dans les plis de leurs vêtements : tout cela, malgré une destination religieuse incontestable, passait inaperçu de quiconque ne comptait point dans le nombre des initiés.

A plus forte raison, combien peu d'explorateurs ont eu le loisir de prolonger suffisamment leur séjour, pour approfondir en rien les mœurs des sauvages, toujours si enclins à se défier de la Civilisation qui se traduit d'ordinaire à leur égard, d'abord, par la conquête sanglante, puis ensuite par un Protectorat armé qu'ils qualifient, eux, d'écrasante servitude.

Quoique très différente de la notre, leur liberté ne leur est pas moins chère.

Ajoutons aussi qu'ils évitent d'initier les curieux à l'intimité de leurs croyances, dans la crainte que l'étranger, le mauvais frère, ne leurjette traîtreusement quelque sort funeste : on sait combien les non-civilisés craignent de livrer quelque chose leur appartenant en propre, et même la répugnance qu'ils éprouvent à laisser reproduire les traits de leur visage.

Ils ne se feront pas même le moindre scrupule de mentir, pour se débarrasser de questions importunes. Bien des missionnaires, protestants ou catholiques, ont appris, par expérience, qu'ils avaient été déroutés et trompés par des confidences men-

songères et intéressées, recueillies au début de leur apostolat. La critique est encore moins justifiée quand, au nom de l'athéisme dogmatique, on tire argument de l'absence de temples dans telle ou telle région particulière.

D'abord, la fondation de demeures sacrées implique, même chez les peuples les plus croyants, l'existence d'un important groupement : en France, même, bien des hameaux sont privés d'église.

Ensuite, comment les mœurs de peuples plus ou moins nomades se concilieraient-elles avec la pensée d'établir un temple durable, un sanctuaire fixe qu'il faudrait, soit abandonner à la première alerte, soit déserter volontairement; tantôt pour aller chercher, toujours devant soi, de nouvelles richesses du sol; tantôt pour chasser dans des endroits plus propices le gibier destiné à la famille, ou les animaux dont la capture assure un trafic lucratif? Le besoin du moment, l'opportunité, l'occasion favorable, le caprice même, voilà les seules règles du campement de mainte tribu.

Pourquoi songerait-il à rien construire de stable (à supposer qu'il ait les matériaux nécessaires), celui qui se contente pour soi et les siens d'une case fragile, d'un pauvre carbet, d'une hutte informe composée de branchages entrelacés, couverte d'écorces disjointes ou de lambeaux de cuir à peine cousus, dont les ouvertures béantes lui permettent de contempler le ciel, tout en restant blotti dans son gite improvisé, comme l'animal dans le fourré qui l'abrite un instant?

Ces peuplades n'ont pas plus de temples que de mairies, bien qu'elles vivent sous une certaine organisation, et dans une discipline souvent étroite à l'égard de leurs chefs.

Dispersés sur de vastes surfaces, à peine reliées par de rares sentiers; essaimant au loin, selon le vent du désert en quelque sorte, ces hommes ne sauraient avoir à proprement parler de culte public, organisé d'une façon régulière.

Et d'ailleurs, pour les dieux du sauvage, est-il besoin d'habitacle somptueux...?

Ses fétiches aimés ou redoutés, il les trouve à chaque pas dans la nature, ou les crée selon les rites dont il sait les formules

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traditionnelles : partout il rencontre La divinité telle que sa foi grossière la comprend ou L'imagine. Ses chers talismans, il 1rs porto suspendus à son cou, uoués à ses bras, grâce à de solides cordes ou courroies, dont la force el la disposition démontrenl bien le prix qu'il attache à Leur conservation.

Non! il n'a pas de temple officiel; mais il conserve jalousement sur s«»i ses précieux grigris, signes religieux qu'il ne se contente pas seulement de fixer à ses membres, qu'il imprime même dans la profondeur de ses chair* tatouées, afin d'être bien sûr de ne s'en séparer jamais, ni à la guerre, ni à la chasse, ni dans les ténèbres, ni devant la mort...!

Le sauvage, l'homme du désert se préoccupe-t-il du soin d'établir son identité? Que lui importe! Les seuls « papiers », les seuls m parchemins » dont il prenne souci, ce sont ces écritures sacrées, ces signes superstitieux gravés sur un morceau de métal ou sur une coquille, tracés sur un lambeau de cuir ou au besoin sur son propre corps, comme témoignage constaut de ses croyances, aussi robustes que déviées.

Est-ce donc l'athéisme cela?

Nous venons de faire allusion au tatouage, procédé commun aux Africains et aux Polynésiens : il importe de s'y arrêter pour établir que, chez les non-civilisés, c'est d'ordinaire une pratique religieuse et non point une fantaisie ou une simple coquetterie.

Quand on regarde dans l'antiquité, on voit que les décorations du corps humain, au moyen d'incisions ou de piqûres indélébiles, remontent aux premiers Ages du monde. Si Moïse interdit aux Israélites les tatouages, c'est que les anciens gravaient déjà sur eux-mêmes le nom de leurs Dieux1; et le législateur sacré prohibe cette imitation des mœurs idolàtriques.

Sur le point d'être pris par des coureurs que Ménélas avait dépéchés, Paris, dit la légende, n'eut d'autre ressource que d'aborder au promontoire de Canope, près d'un temple dédié à Hercule. Dans ce sanctuaire redouté, il s'empressa de se faire ta-

1. Dans I?a'e. xr.iv. 5. On comprend pourquoi le Lcvitique défendait ces signes.

touer, ces marques étant une consécration au dieu , et rendant inviolable1.

Chez les Thraces, on regardait comme un intrus quiconque ne portait pas les stigmates du tatouage2. Les femmes y étaient assujetties également3.

Les anciens guerriers bretons se peignaient en bleu , afin d'effrayer leurs ennemis 4.

Les prisonniers grecs et romains et les déserteurs étaient marqués au fer rouge ou tatoués : les dessins représentaient un cheval, une chouette ou des armes. Les malheureux ainsi défigurés cherchaient bien à ramener leur chevelure pour couvrir leur front stigmatisé, mais alors leurs maîtres farouches leur faisaient exprès raser les cheveux5.

Des peuplades, voisines du Pont-Euxin, passaient leurs loisirs à se couvrir le corps de piqûres, de signes et de toute espèce d'images.

Jadis, en France les forçats étaient notés du T. F. (travaux forcés) ; et en Angleterre les soldats indisciplinés portaient apparentes les lettres significatives B G (bad character, mauvais caractère). Mais il n'y avait là qu'une pure préoccupation d'identité, et non un tatouage à proprement parler. De nos jours, bien des matelots font, par fantaisie, dessiner sur leurs bras une ancre artistique. . . ; le soldat, un cœur enflammé traversé d'une flèche. . . ; ou le forgeron, les attributs de son métier : un marteau et des tenailles disposés en croix.

Le tatouage religieux ou tatouage-fétiche actuel, est usité généralement parmi les païens de la Guinée; on ne voit guère que les mahométans s'en abstenir. Dans le vicariat de la Côte de Bénin, il est très rare de rencontrer un indigène ne portant pas cette marque indicative de sa tribu, et même de sa famille.

1. Hérodote, Hist., 1. II, chap. CXin. — V. Tatouages européens (Rev. scient. 1888), M. le Dr Variot.

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