De natura dcor., III
même comptait parmi les augures! Mais quand il est malade, il charge sa femme Térentia1 d'aller offrir de beaux sacrifices au dieu qui guérit.
En réalité, l'illustre Marcus Tullius se montre sous deux aspects nettement distincts: comme orateur il est croyant; comme philosophe, le doute le hante.
D'ailleurs, étant données les incertitudes de la théologie des Romains, et l'indignité de la plupart des divinités de la Fable, il est naturel que l'esprit judicieux de Cicéron, ne trouvant point là de quoi satisfaire ni sa raison, ni son cœur, se soit abandonné à un certain scepticisme, dont son bon sens lui faisait comme un devoir.
Pourtant, en dépit de contradictions qui s'expliquent, il a écrit des pages admirables sur Dieu, sur l'âme, et même sur la sainteté et l'efficacité de la prière2.
L'estime méritée par quelques princes défunts, ou encore la basse flatterie à l'égard des vivants, fit aussi dresser des autels.
Qui ne sait le zèle des courtisans romains pour fonder, accréditer et diffuser, dans les deux empires, une idolâtrie honteuse en l'honneur des Césars de Rome ou de Ryzance, déifiés dans leurs propres palais?
César fut le premier qui, dans Rome même, et de son vivant, obtint les honneurs divins. L'exemple a été suivi.
L'ambitieuse entreprise des maîtres de la terre, sous forme d'apothéose officielle , se constitua d'une façon régulière , depuis Auguste jusqu'à Constantin; et les empereurs trouvèrent là un moyen facile d'augmenter leur autorité déjà si grande, et d'exploiter l'âme du peuple au profit de leur puissance despotique.
Cette institution prit une extension telle, remarque M. l'abbé
1. Cicéron, De leg., II, 13. En l'an 46, Cicéron répudia Térentia en l'accusant d'avoir dissipé son argent et fait des dettes.
2. Cicéron, parlant de la prière, s'exprime ainsi : (( ...justis jn-ecibus deorum mentes possunt placari ». (Pro Cluento Avito.)
Dans son traité Dz nat. deor., il dit : (( Cidtus deorum est optimus... ut eos voce veneremur. » II, "28. — (( Faciles sunt j^'eces apud eos qui ultro nobis viam salutis ostendunt. » {De arusp., resp. 28.)
LA PRIERE ET L'ADORATION DANS L'ANTIQUITE. l()7
Beurlier, (ju^ L'Étal romain créa de véritables collèges de prêtres chargés d'entretenir el de développer le eu Ile impérial : ils étaienl ordinairement pris parmi les parents du Prince. Ces collèges is s'appelèrent les Augustales, les Flaviales, groupes de prêtres officiels ou Ûamines, nommés à vie...
lm province, ce culte singulier était plus en honneur même qu'à Rome : peut-être dans la capitale, les folies et les crimes du prince rendaient-ils sa glorification moins facile. Mais, hors de Home, Les cités montraient an zèle servile pour élever dos autels aux empereurs; et en retour, ceux-ci récompensaient les adulations du peuple en faisant décerner, par le Sénat, aux cités qui B'étaient distinguées par leurs fêtes idolâtres, le nom de ne'ocores [.
On devine la résistance eue les Princes rencontrèrent de la paît des chrétiens, auxquels on prétendait imposer un acte de paganisme, qui n'avait même pas pour lui l'excuse d'une illusion possible. De là des luttes et des persécutions implacables : protester était, en effet, tenir en échec le Pouvoir lui-môme et défier l'Empereur.
Mais les chrétiens, adorateurs d'un Dieu unique, ne pouvaient assurément pas fléchir le genou devant un chef d'État qui s'était déifié par une vanité aussi folle que coupable : et leur résistance fut indomptable, comme leur foi.
Des lois réglèrent l'ordre dans lequel, à raison des charges qu'ils occupaient à la cour, les personnages divers étaient admis au cuite des Césars. La foule brûlait l'encens, non seulement en présence des princes, mais devant leur statue; et clans les Prétoires, les Préfets rendaient la justice au nom du « très divin Empereur ».
« .Ne vit-on pas, dit Fauteur précité, des Princes soi-disant
1. On désignait aussi, par ce mot, les employés, ou sorte de sacristains occupés au balayage des temples.
— Un jour, les habitants de Tarragone voulant pousser plus loin la flatterie pour se distinguer des autres cités, envoyèrent une députation annoncer à Auguste que sa puissance venait de faire un miracle, et qu'un palmier avait poussé sur l'autel du Divus. Auguste, trouvant sans doute l'exagération par trop forte, répondit avec esprit aux délé :ious dit Quintilien : « Il parait donc que vous ne brûlez pas souvent de victimes sur mon autel. j> Quint., Itut. Orat., VI, ni, 77.
chrétiens, qui interdisaient la croix du Christ et laissaient adorer leur propre image ! »
Voilà où l'on en était arrivé.
Dans les protocoles , on lisait cette formule : « La présente délibération est prise, par la volonté de Dieu et la divine constitution des Augustes1. »
Mais il faut reconnaître que si, quelquefois, les mots divin ou adorable étaient employés abusivement, même dans le monde chrétien, c'était comme pompeuse formule de chancellerie : le terme avait perdu sa signification précise. Ainsi l'on disait : « le divin apôtre Paul... » ou encore : « nos divins supérieurs », sans être, alors, autrement choqué de l'expression2. De même les édits étaient appelés : lettres divines.
L'abus devint si général, qu'il fallut que l'Église donnât une définition nette et précise, et déclarât que si l'usage avait, sous l'influence du paganisme, admis une certaine synonymie entre le mot adorable et le mot vénérable 3, tout chrétien devait se rappeler que la vraie adoration (le culte de latrie) était réservée à Dieu seul.
Et dans la suite, les chancelleries, le clergé et les fidèles se gardèrent d'employer un langage, dont l'hyperbole dépassait toute mesure4.