Ordon. crhn., août 1670, titr. XIX, art
4. Registre crim. du Châtelet, 12 juin 1335. — Justice de Saint-Martin des Champs,
Par la question « préparatoire » on cherchait, d'après l'Ordonnance de 1670, à obtenir l'aveu de l'accusé; quant à la question « préalable », accessoire de la peine de mort, elle était prescrite par le jugement de condamnation, en vue d'obtenir le nom des complices supposés ou de connaître les autres crimes du coupable1.
« Puisqu'il avoue être un criminel, pensait-on, il doit avoir encore d'autres méfaits sur la conscience... » Les exemples abondent : ainsi un homme amené au Châtelet se dénonce comme l'auteur d'un vol; cela n'empêche pas qu'on ne le mette à la question pour obtenir de nouveaux aveux. Il en est ainsi des délinquants Marc et Jean de Poiz, après la confession judiciaire de leurs méfaits 2.
On alla même jusqu'à donner la question trois et quatre fois de suite ; notamment à Thévenin de Brainne qui y est soumis le 7, le 9, le 19 juin, et pour la quatrième fois le 6 octobre : malgré tout, l'accusé reste ferme et « taciturne », c'est-à-dire silencieux, niant avec un imperturbable stoïcisme le crime qu'on lui impute.
Qu'elle fût préparatoire ou préalable, la question pouvait être ordinaire ou extraordinaire : ces deux termes indiquent une gradation dans la durée de l'épreuve.
Nous n'avons point parlé de la torture infligée au moyen de Veau, nous réservant de lui consacrer ici une brève dissertation spéciale.
Au sujet de ce que signifie l'expression : « Croyez cela et buvez de l'eau! M. Charles Nisard écrit : « Quand jadis un homme était soupçonné ou entaché d'hérésie, on l'interpellait sur les dogmes et sur sa foi; on le pressait d'arguments les plus serrés, les plus retors. S'il hésitait sur quelque point, on le soumettait à la question... Je n'ai pas sous les yeux le formulaire, dit M. Nisard,
1. C'est ce qu'on appelait, dans le langage du temps, connaître <c vie, estât et gouvernement du prisonnier ».
2. <( Tous délibérèrent qu'il feust mis à la question, pour plus à plain (complètement) savoir la vérité de sa vie, tant sur ce que dit est, que des autres crimes par lui faiz, si aucun fais en avait. » (Reg. crim. du Châtelet, c. I, p. I. — Just. de Saint-Martin des CL, p. 97.
mais il se résumait nécessairement en ces termes : « Croyez cela ou buvez de l'eau ».
Cette explication est erronée.
Il importe de rappeler d'abord que de très nombreux procèsverbaux relatant l'épreuve de Veau sont relatifs, non à des points de foi, mais à des crimes de droit commun, meurtre, incendie, empoisonnement. Aussi, pour fonder sa théorie, l'auteur suppose-t-il que la formule consistait en une menace, en un avis comminatoire : « Croyez cela! ou buvez de l'eau », c'est-à-dire : « Si vous ne voulez pas adhérer à telle croyance, vous subirez la torture ».
Or aucun auteur n'a jamais employé une locution autre que celle-ci : « Croyez cela et buvez de l'eau ! »
Il semble donc évident qu'il y a lieu d'interpréter le proverbe en question, avec le sens très simple que lui donne Quitard : « La chose qu'on vous raconte est difficile à croire ;*et si vous voulez l'avaler, buvez de l'eau pour qu'elle passe. »
C'est moins savant, moins dramatique, mais bien conforme au sens très clair que chacun donne à la locution.
Ici s'offre l'occasion toute naturelle de formuler, en toute sincérité et indépendance, un jugement discret sur les enquêtes de l'Inquisition.
Reconnaissons aussitôt, sans nulle hésitation", que d'odieux procès et de lamentables autodafés ont été l'œuvre fanatique des Torquemada et des Deza ; mais, si l'inquisition d'Espagne fut terrible et sanguinaire, c'est bien surtout à cause du caractère politique qu'elle revêtit.
Elle dépendait tellement du pouvoir royal, qu'on soumettait à ce tribunal les accusations les plus étrangères à la théologie : contrebande d'armes, fausse monnaie ; et que les actes portaient comme en-tête : « L. L. Altesses Royales veulent..., ordonnent... »
Les cours de Ferdinand et de Sixte IV furent même en lutte ouverte, le pape se refusant, dans une lettre sévère, à approuver le règlement royal qui interprétait sa bulle de 1478.
Loin d'être l'exécuteur docile des volontés de l'Église, Ferdinand en vint à décréter la mort, contre quiconque serait trouvé muni d'un certificat d'orthodoxie provenant de la cour romaine.
A son tour, Alexandre VI, en 1494, protesta contre la conduite des inquisiteurs; Léon X les excommunia; et les papes Paul III et Pie IV s'opposèrent aux projets de Charles-Quint, qui voulait établir l'Inquisition à Naples et à Milan.
D'ailleurs la société des xme et xive siècles étant basée sur les dogmes de la religion catholique, un hérétique était pour le Pouvoir un ennemi de la Constitution, comme nous dirions de nos jours. A cette époque, se montrer anticatholique, c'était faire œuvre révolutionnaire; aussi traitait-on les dissidents en révoltés, en ennemis des institutions publiques. Dans ce cas, la guerre civile ne pouvait donc être qu'une guerre religieuse, le dédoublement de l'homme, en croyant et en citoyen, étant alors une distinction socialement impossible à faire admettre.
Là est l'explication vraie de l'intolérance du temps.
Des auteurs comme Michelet et Ernest Lavisse ont reconnu que les faussetés doctrinales des Albigeois, par exemple, passaient pour autant de systèmes antisociaux qui combattaient l'influence française, et pactisaient avec l'élément arabe et juif, presque maître souverain du Languedoc : « Montpellier relevait plus de Cordoue que de Rome », avoue Michelet.
Pour les rois d'Espagne surtout, le souvenir de ce qu'avaient coûté de sang leurs terribles luttes contre les Mahométans, les prédisposait à ne voir dans les novateurs que les farouches héritiers de leurs envahisseurs abhorrés.
Nous ne nous attarderons pas à discuter, dans un problème aussi complexe , les récits exagérés par la passion ou reproduits sans contrôle; un seul exemple montrera combien il faut être circonspect quand on parle de ces questions brûlantes. Ainsi tous les historiens irréligieux, relatant le massacre de Béziers font dire au légat du pape, Arnaud : « Tuez-les tous! Dieu saura bien reconnaître les siens! » Cependant aucun des écrivains de la région ne relate cette abominable parole.
Eh bien, en remontant aux sources, on apprend qu'elle se trouve pour la première fois dans un chroniqueur allemand» Césaire de Heisterbach, qui vivait àtrois cents lieues de là, et qui ne semble même pas ajouter foi à ce racontar1.