Brant., des Duels, VI, p
4. V. l'étude de M. Ed. Le Blant : Mém. de VAcad. des Inscr. et Belles-L., XXXIV.
5. Le texte de la Passion à partir de ces mots : ce Si me quœritis... )) était réputé avoir une vertu surhumaine dans les épreuves.
6. Voici le verset complet : c( Quemadmodum lac beatœ gloriosx Marix virginisfuit dulce et suave Domino nostro Jesu Christo; ita hœc tortura sit dulcis et suavis brachiis et membres. » (Grillandus, Tractât us de Judiciis.)
de textes relatifs aux affaires criminelles, parlent d'accusés supportant sans faiblir et même sans douleur apparente, les angoisses de la torture. Parfois, comme le fait remarquer Ulpien, et après lui un jurisconsulte du xvi° siècle Paul Grillandus, on attribue au courage ou à la vigueur des patients leur invincible résistance ; mais le plus souvent on y voit le signe d'un secours surnaturel, et, suivant la pente des esprits, l'aide de Dieu ou celle du démon. »
« C'était ainsi que les païens attribuaient à quelque secret magique la constance des martyrs, alors que les chrétiens y voyaient une marque de l'assistance divine; c'est ainsi encore que moins loin de nous, et en racontant les supplices de Balthazar Gérard, l'assassin de Guillaume de Nassau, Louis Aubery écrit les lignes suivantes : « Lorsqu'on lui arrachoit la chair de dessus les membres avec des tenailles ardentes, il ne fît jamais aucun cry et ne poussa pas même le moindre soupir; ce qui fit croire aux Hollandois qu'il étoit possédé du diable et aux Espagnols au contraire qu'il étoit assisté de Dieu, tant les opinions et les passions des hommes sont différentes ! »
Croire à l'emploi de secrets merveilleux était autrefois chose ordinaire et l'on cherchait d'abord de ce côté l'explication de tout fait étrange.
Par quels sortilèges, par quelles amulettes diaboliques certains accusés arrivaient-ils à défier les supplices, à demeurer impassibles, sous la main du tortionnaire? D'où pouvaient leur venir la résistance et le « maléfice de la taciturnité », comme on disait alors...? Tels sont les problèmes dont on se préoccupait, en des temps, en des lieux bien divers : dans le vieux monde, sans en excepter l'Egypte; au moyen âge et tout au moins jusqu'au xviie siècle en Angleterre, en France, en Hollande, en Italie; puis dans les pays de l'extrême Orient, où l'on s'en inquiète encore. Mandarins, proconsuls, bourgmestres, assesseurs criminels, juges de tous noms et de tous pays croient avoir affaire à quelque puissance surnaturelle dès qu'ils n'arrivent pas à vaincre la constance d'un accusé.
L'insensibilité, la force de résistance pouvaient, disait-on, s'obtenir par des moyens divers : ingestion de breuvages ou d'à-
liments apprêtés par des mains savantes, onctions d'eaux, de graisses ou d'huiles magiques dont la composition est connue. Cette étrange persuasion, qui remonte à l'antiquité même, demeure encore vivante dans des contrées lointaines où le temps semble n'avoir point marché.
Pour les aliments et les breuvages secrets, nous ne sommes pas moins renseignés. Permettre aux accusés d'en prendre, était l'un des profits des valets de justice, comme l'attestent Etienne Tabourot, et avec lui Bouchet qui raconte dans ses Serées « qu'un matois promit au bourreau de l'argent pour qu'il lui fût permis d'avaler, avec du vin, une certaine semence de Bruca, qui est de la roquette, cela endurcissant si bien la peau qu'on ne sent pas grand mal du fouet ». Un témoignage en apparence plus sérieux est celui d'un magistrat, célèbre criminaliste italien du xvie siècle, Hippolyte de Marsigliis, qui nous dit à la fois, et les ruses familières aux malfaiteurs et les moyens tentés pour les combattre.
Un accusé rebelle à la torture, écrit-il, lui avait révélé le secret de sa résistance... L'une des parentes de cet homme avait fait cuire une galette extraordinaire, pétrie avec le lait mêlé d'une mère et de sa fille, toutes deux nourrices; chaque jour il en mangeait quelques miettes et, tant que dura ce gâteau, il ne sentit pas les tourments. « D'autres prévenus, ajoute le magistrat, m'ont également parlé de la vertu de ce rare mélange. »
Une ruse plus difficile à déjouer, disent les anciens jurisconsultes, était celle que les patients tiraient de certaines paroles récitées à voix basse, quand on les appliquait à la question. Des livres vendus chèrement et en secret en contenaient la liste. Ces formules, assez nombreuses, sont surtout tirées du texte de la Passion, depuis les mots du Christ : « Si c'est moi que vous cherchez », jusqu'à sa dernière parole : « Tout est accompli, Consummatum est ! »
La plus usitée des formules et la mieux placée dans la bouche de ceux dont la torture pouvait rompre les membres, était empruntée aux versets où il est dit que les os du Christ ne furent pas I irisés sur la croix, en accomplissement du texte de l'Exode touchant l'agneau pascal : « Vous ne briserez aucun de ses os. » — Quelques-uns mettaient leur confiance à rappeler l'histoire
du bon larron, symbole du salut à l'heure suprême; il suffisait, croyait-on, de l'évoquer en ces termes pour braver la douleur et s'assurer « le charme du silence » : « Trois suppliciés sont suspendus aux bras des croix : à droite et à gauche on voit Dismas et Gestas — c'étaient les noms donnés aux deux larrons par le moyen âge ; — au milieu est le divin Maître. Dismas est condamné, mais Gestas monte au ciel... » On comptait résister de même aux souffrances en inscrivant ce récit sur une bande de parchemin dont on absorbait la raclure, soit dans du vin, soit dans de l'eau.
Qu'elles fussent récitées ou écrites, les formules secrètes avaient, pensait-on, une égale valeur. Aussi les magistrats prenaient-ils grand soin, pour n'être pas leurrés par les patients, de presser ceux-ci d'interrogations incessantes, afin de leur oter le temps « de rien marmotter entre leurs dents » ; il était également de règle de les faire visiter des pieds à la tête avant de les soumettre à la torture.
On se persuadait que certains mots ou caractères magiques avaient, en toute occasion, une vertu protectrice pour ceux qui savaient s'en munir; aussi vérifiait-on si quelqu'un portait un talisman de cette espèce.
« lis étoient, dit Brantôme, visitez, tastez et fouillez les uns les autres par leurs confidens, pour scavoir s'ils n'avoient point cachés aucuns caractères et charmes, et autres parolles meschantes et billets négromanciens sur eux; ce qui fut un point qui fascha et coléra mon oncle de la Chastaigneraye, quand avant qu'aller à son combat, un confident de Jarnac le vint ainsi fouiller et taster. — Comment, dit-il, penseroit-on que pour combattre tel ennemy, je me voulusse ayder de ces choses-là, et que j'allasse emprunter autre secours pour le combattre que mon bras? — Et de faict plusieurs en Italie sont estez visitez de cette façon, d'autant qu'il s'en est trouvé aucuns soisis de ces drogues et sorcelleries, jusques-là que craignant aucuns aussi d'estre descouverts par ces recherches, a-t-on ouy parler que quelques-uns avant qu'entrer au combat se sont faicts raser la teste, et là-dessus se faire escrire et imprimer force tels caractères et parolles enchantées pour se rendre invincibles et plus asseurez à vaincre : comme de vray s'est-il trouvé force personnes, et là et ailleurs aux
guerres, chargées de tels billets qu'on a veu leur porter de grandes vertus, contre le fer et contre le feu. »
Ce que faisaient les duellistes et les guerriers, au temps de Brantôme, n'était pas moins familier aux malfaiteurs amenés devant le juge. Eux aussi cachaient dans leurs vêtements ou leurs cheveux, des cédules magiques. Quelques-uns se faisaient tracer sur la peau du crâne des paroles dans lesquelles ils avaient foi. Il importait donc de leur enlever leurs habits et aussi « de leur raser la tête, pour s'assurer que rien n'y était écrit ».
Faut-il s'étonner de la diversité des moyens auxquels les patients avaient recours?
Nullement ! car si parmi les « questionnés » se trouvaient d'ordinaire de cyniques bandits, plus d'une fois aussi l'implacable géhenne, cela ne peut faire doute, s'appliqua à des innocents que l'on pressait d'avouer pour « épargner leur chair ».
Et ceux-là, au lieu de calomnier le prochain, au lieu de blasphémer, se résignaient saintement, et priaient le ciel de leur donner la force de ne point faiblir devant la douleur.
En plein xvne siècle, la torture semblait encore à bien des contemporains excusable, nécessaire même; les meilleurs esprits, les lettrés les plus raffinés en parlent presque sur le ton du badinage.
Mme de Se vigne s'exprime sur ce sujet dans les termes les moins émus. A propos du supplice de la célèbre empoisonneuse Brinvilliers, elle écrit le 17 juillet 1676 : « Enfin c'en est fait! la Brinvilliers est en l'air... Son pauvre petit corps a été jeté après l'exécution dans un fort grand feu, et ses cendres au vent, de sorte que nous la respirons! et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès hier : ce matin on lui a lu son arrêt qui était de faire amende honorable devant Notre-Dame, et d'avoir la tête coupée, son corps brûlé, les cendres au vent. On l'a d'abord présentée à la « question ». Elle a dit qu'il n'en était pas besoin et qu'elle dirait tout : en effet, jusqu'à cinq heures du soir elle a conté sa vie, encore plus épouvantable qu'on ne le pensait. Elle a empoisonné dix fois de suite son père, ses frères et plusieurs autres personnes. Malgré cette
confession, on n'a pas laissé de lui donner la question ordinaire et extraordinaire : elle n'en a pas dit davantage. A six heures, on l'a menée en chemise et la corde au col à Notre-Dame, faire l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le même tombereau où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille avec une cornette basse et eu chemise, un docteur auprès d'elle et le bourreau de l'autre coté. »
Le 22 juillet, Mme de Sévigné écrit de nouveau : « Encore un petit mot de Brinvilliers : elle est morte comme elle a vécu, c'est-à-dire résolument. Elle entra dans le lieu où l'on devait lui donner la question, et voyant trois seaux d'eau, elle dit : « C'est assurément pour me noyer, car de la taille dont je suis on ne prétend pas que je boive tout cela. Elle écouta son arrêt dès le matin, sans frayeur et sans faiblesse. »
Parmi les écrivains du xvne siècle, hostiles à la torture il faut citer La Bruyère. « La « question », dit-il, est une invention tout à fait sûre pour perdre un innocent de complexion faible, et sauver le coupable qui est né robuste. »
Quand le grand mouvement de 1789 eut pris le caractère violent que l'on sait, la délation devint un instrument effrayant, soit de vengeance, soit d'intimidation. Camille Desmoulins n'écrivait-il pas : « La délation est la plus importante de nos nouvelles vertus. » Les Jacobins, en janvier 1790, juraient de prendre sous leur protection quiconque s'y livrerait. Ce fut la préoccupation constante de Robespierre, comme celle de Marat et de tous les gazetiers dits « patriotes ».
Le dénonciateur recevait comme prime , de par la loi , une partie du bien de celui qu'il faisait guillotiner : de là l'espionnage, les trahisons et les plus basses vengeances.
La loi du 22 prairial résume les dispositions légales antérieures, en cette seule ligne : « Tout citoyen est tenu de dénoncer les contre-révolutionnaires1. »... N'est-ce point le cas de rappeler le mot si vrai de Mme Rolland, allant à l'échafaud : « 0 liberté ! que de crimes l'on commet en ton nom ! »