‹ Histoire des croyances, superstitions, m¶urs, usages et coutumes (seon le plan du dâecalogue)Chapitre 130 sur 296 · V. M. Dareste, J. des S · texte numérisé non relu

V. M. Dareste, J. des S

l'eau « jusqu'à la hauteur des genoux de l'individu placé dans le môme bassin » ; et s'il pouvait garder la tête immobile sous l'eau jusqu'au moment où la flèche retombait sur le sol, il était renvoyé indemne.

A Pondichéry on prépare un grand vase rond au col étroit, et dans ce vase on insère un serpent choisi exprès parmi les plus venimeux. On aligne les inculpés, qui doivent retirer des anneaux placés au fond du vase. Le premier qui est mordu est condamné.

Le livre des Épreuves judiciaires au Cambodge, le Sach-Kedey Lakkhano, prévoit la procédure à suivre quand les témoignages sont insuffisants, ou impossibles à recueillir.

Avant de subir ces « vérifications », les intéressés revêtent un costume blanc et sont gardés à vue; ils doivent vivre dans la retraite, trois jours durant, sans avoir le droit de communiquer entre eux, même par simples gestes; on les nourrit avec du riz cuit dans la même marmite par les gardiens, pour qu'il y ait identité de régime. Si pendant ces trois jours l'une des parties en cause sort du lieu qui a été indiqué, parle, ou adresse un signe quelconque à son adversaire; s'il lui survient un accident ou si elle tombe malade, elle est frappée de défaveur, et d'office, elle perd son procès sans appel.

Le texte des lois cambodgiennes donne la liste suivante :

1° L'épreuve du pram-thean ou serment a lieu au temple, en face de l'image de Bouddha ou Somana-Condom (l'un des surnoms de Bouddha).

Après avoir porté sur lui-même des imprécations véhémentes, le juge conduit les parties hors de la pagode devant la statue de Ti-arac, génie du lieu, auquel il offre des cierges, de l'argent, un plateau entouré de fleurs et du riz cuit. S'adressant aux Génies il dit : « Les juges, ne sachant à qui donner gain de cause, vous adressent les plaideurs que voici, parce que vous avez la puissance et les connaissances surnaturelles; et ils vous demandent de décider de l'affaire selon la Justice. Que celui qui est en faute périsse ou soit accablé de malheur ici-bas; qu'au contraire soit heureux celui qui est juste; qu'il prospère en toutes

choses dès cette vie, afin que nos yeux en soient témoins. »

On allume des bâtons d'odeur; et un achar, sorte de lettré ou d'astrologue, prononce l'invocation aux divinités qu'il énumère (génies des arbres, des vents et de la maison, génies des jours et des mois) : « 0 Génies ! accourez tous ! tous ! Si cet homme manque au serment solennel qu'il va prêter, qu'il soit maudit, tourmenté par vous dans cette vie et dans sa vie future. Mais s'il dit vrai , que des biens nombreux soient son partage ; qu'il soit heureux sur cette terre, et jouisse du bonheur dans toutes ses autres existences. »

A cet appel, la partie qui jure s'avance, et prononce ce seul mot qui est l'équivalent d'Ainsi soit-il : Sathoc!

Le parjure est considéré comme une chose inadmissible à la suite de pareilles malédictions : aussi la législation cambodgienne n'édicte-t-elle pas de châtiment direct pour le cas de violation de serment.

Toutefois, si dans un délai de sept jours au plus l'une des parties encourt quelqu'une des sept calamités suivantes, les Génies sont censés avoir par là exercé contre lui des vengeances ; et le plaideur objet de la réprobation céleste perd son procès. Ces malheurs sont notamment : un incendie, un naufrage, une blessure grave, ou Yobsession des revenants que nous traduirons par : les terreurs nées du remords.

En cas de doute, le juge doit suspendre sa décision pendant trois jours pour permettre aux Esprits de révéler leur sentiment au sujet du litige; après ce délai, on suppose qu'ils ont eu le loisir de prendre parti à bon escient.

Tel est au Cambodge le serment des indigènes; mais l'Européen appelé en justice, est admis à jurer en levant la main devant le Christ.

2° V épreuve du plomb est exactement une scène d'ordalie. Dans une marmite contenant trois à quatre centimètres de plomb liquéfié, le Cambodgien plonge l'index de la main droite, dont l'ongle a été préalablement coupé très ras. Si, peu de jours après, il ne reste pas trace de brûlures, l'épreuve est déclarée favorable, qu'il s'agisse de crimes ou de procès civils.

Des résidents, des interprètes et des missionnaires assurent

que l'expérience est presque toujours subie sans conséquences, à condition que l'immersion soit faite très rapidement... Quiconque connaît les expériences de M. Boutigny, comprendra qu'il puisse en être ainsi sans miracle ni sortilège : la vapeur de l'eau contenue dans les tissus empêche Lien le contact immédiat d'un fer rougi à blanc; alors que, moins chaud, il détruirait les chairs.

3e V épreuve du feu. Elle consiste à faire marcher les Cambodgiens contestants sur un lit de charbons ardents, disposés dans une fosse longue de six coudées et large d'une coudée au moins : il devra y avoir une épaisseur de six pouces de charbon.

Les adversaires se déchaussent, et le juge, après avoir observé si l'on voit des marques de plaies ou de cicatrices récentes, prononce à haute voix une invocation aux génies. Procès-verbal est dressé de l'état des pieds des plaideurs. Alors chacun traverse au plus vite la nappe de feu; et ce n'est qu'au bout de trois ou de sept jours que le juge permettra de vérifier s'il y a ou non des brûlures ou des ampoules accusatrices. Les juges actuels évitent d'ordonner ces cruautés. k° La démonstration par le plongeon a lieu de diverses manières : en réalité celui qui reparaît le premier sur l'eau, est réputé mal fondé en droit, ou coupable en fait. .D'ordinaire, on enfonce dans le lit d'un cours d'eau deux longues perches destinées à préciser l'endroit choisi, et aussi à empêcher que les plongeurs ne soient entraînés par le courant. Les adversaires se tiennent côte à côte : un juge (tralakar) leur attache aux reins une longue corde dont il fixe le bout solidement. Au signal qu'il donne sur une cymbale, les plongeurs s'appliquent respectivement un coup sur la tête pour se jeter bien en même temps, et se laissent glisser clans l'eau jusqu'à la base du mât. Pendant le plongeon, F un des surveillants retient sa respiration trois fois de suite aussi longtemps que possible ; si, ce temps écoulé, les patients n'ont pas reparu, on les retire de l'eau au moyen de la corde pour qu'ils ne perdent pas connaissance; et l'expérience est à recommencer. Le contestant qui remonte le premier à la surface, avons-nous dit, perd sa cause infailliblement.

5° Il y avait aussi l'épreuve de la nage à contre-courant : celui qui arrivait second passait pour avoir tort, l'émotion lui ayant retiré l'énergie que doit donner le bon droit, suppose-t-on.

Une crampe, un évanouissement causaient aussi la condamnation du nageur.

6° Le jugement par les cierges existait même en matière civile. Le magistrat remettait aux intéressés une bande de cire partagée en deux, et avec laquelle chacun se fabriquait un cierge, composé d'un nombre égal de fils de coton.

Des feuilles de tréang ou de papier sur lesquelles on avait inscrit le nom des parties ayant été attachées au pied des cierges fixés devant la statue du Bouddha, les juges récitaient l'invocation « aux Génies des dix mille chacreval » ou mondes. Deux hommes allumaient les cierges en même temps, et la justice donnait raison à celui dont le cierge s'éteignait le dernier.

7° L'épreuve des huit petits papiers. Rien de plus simple que ce genre de sort. On coupe une feuille de papier en huit morceaux; sur les quatre premiers on écrit : C'est juste! sur les autres : C'est injuste! Un cachet imprimé dans la laque (achléac) est mis sur ces papiers qu'on dépose dans une coupe neuve en bronze, recouverte d'un voile noir.

Après que le juge a récité des invocations sur la coupe selon la formule du serment, les adversaires y prennent chacun quatre billets, dont la réponse tranche le litige sans discussion. Cependant si le nombre de bulletins semblables est égal de part et d'autre, le juge ne pouvant prendre parti devra imaginer une autre invention pour départager les contestants.

La loi sur les épreuves cambodgiennes indique encore un bien singulier mode de liquidation, quand il y a conflit entre cohéritiers.

Sur une feuille de papier on dessine un bateau, et l'on coupe cette feuille en parties d'égale longueur. On roule ces bouts de papier, on les jette dans un vase rempli d'eau, et le tout est enveloppé d'une étoffe noire. Alors les intéressés tirent successivement au sort chacun de ces petits papiers, et leur attribution sert de base au partage à intervenir.

Sans entrer dans des détails complexes, disons que celui qui

aura droit à la plus grosse part clans la succession, sera celui qui retirera de dessous le voile l'arrière du bateau dessiné. La raison donnée par les juristes, est que le gouvernail est la partie la plus importante dans un navire.

8° Enfin le texte prévoit l'épreuve du riz cru, qui ne semble pas encore abolie dans les provinces cambodgiennes.

Ainsi deux individus sont-ils en désaccord? on leur fait avaler à chacun du riz non cuit ; et celui qui étouffé, haletant, est obligé de cesser le premier cette absorption suffocante, passe pour avoir formulé une prétention injuste. « On admet que les remords du coupable lui dessèchent la bouche et le mettent dans l'impossibilité d'humecter le riz cru qu'il doit manger, impossibilité qui équivaut à une preuve de culpabilité1. » Voilà qui rappelle beaucoup l'épreuve du pain sans levain, très ordinaire encore au moyen âge.

Si l'on s'en rapporte aux historiens chinois du vne siècle de notre ère, on enfermait jadis les inculpés pendant un certain temps avec des bêtes féroces ou des crocodiles, et s'ils n'étaient pas déchirés, on les remettait en liberté.

D'après la législation du Lakkhana-Tralakar, le Cambodgien qui commet des délits de parole, encourt une pénalité qui ne laisse pas que d'être singulièrement douloureuse : le juge, en vertu de son pouvoir disciplinaire, peut au cours de l'audience « faire donner trois coups de latte de bambou sur la bouche de celui qui parle trop, ou au contraire refuse de répondre ». Encourent cette correction : le prévenu ou le plaideur qui, après une troisième interpellation, est resté silencieux; la caution qui substitue ses explications à celles du débiteur principal; ou enfin, le secrétaire du tribunal qui retrancherait quoi que ce soit, de l'exposé ou des réfutations de la procédure.

Le législateur cambodgien établit une très grande différence entre la faute niée, ou au contraire celle qui est loyalement confessée.

Selon que l'inculpé plaide « coupable ou non coupable », il est traité avec indulgence ou sévérité. Ainsi celui qui nie à

1. Législ. crim. du Cambodge, par Adhémar Leclère, résident de France au Cambodge.

tort un vol risque, d'après la loi khmère, une amende quadruple de celle prévue par le tarif.

On veut par là engager le coupable à se montrer sincère, au lieu de persister dans de mauvais sentiments.

Quand on constate que les épreuves judiciaires se retrouvent sous les latitudes les plus variées, à des âges très différents, et chez des peuples aux mœurs les plus diverses, il faut en conclure que sous la zone torride comme près des mers glacées du Nord ; aux rives de l'Indus, comme dans les sables du continent noir, le cœur humain a l'impérieuse et indéfectible notion du Tout-Puissant dont il dépend, Être Suprême et clairvoyant, capable de démêler les pensées les plus secrètes, et de frapper d'un juste châtiment les parjures.

Le tort de l'homme quand il recourt aux « jugements de Dieu » est d'escompter, à 'point nommé, l'intervention céleste.

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