CHAPITRE III
Le duel, second mode de prétendu « témoignage divin »; ses origines.— Privilège seigneurial (léseraient par délégation : ses conséquences. — La noblesse et les combats judiciaires: les cent douze cartels de Sainte-Croix. — Combats féminins : dame de Tellis, marquise de Polignac... — Ce qu'étaient les gages de bataille et le gant jeté. — Description d'un combat et d'un pas d'armes. — Origine féodale du point d'honneur. — Parallèle entre les duellistes et les tournoyeurs. — Le privilège de l'épée et les gens « ignobles ». — Dans quels cas l'avocat devait soutenir ses dires, armes à la main. — Ldits contre les combats singuliers. — Le dernier duel judiciaire en France. — Cartels royaux. — Caractère légal du combat décisoire; son usage dans les procès civils d'autrefois : nombreux exemples. — Quel fut le rôle du clergé dans l'épreuve par le duel. — Protestation des Papes Etienne V, Innocent IL Adrien IV, Célestin III, Innocent III... — Texte du concile de Trente sur les duellistes...
Le second mode superstitieux auquel la foi peu éclairée du moyen âge avait recours, afin d'obtenir, disait-on, « le témoignage divin en faveur du bon droit », fut le combat judiciaire.
Ce jugement de Dieu se distinguait des ordalies proprement dites en ce qu'il exigeait le concours personnel de l'homme daus une lutte réglementée, tandis que le jugement par « l'ordéal » était réputé la manifestation directe du témoignage céleste : là est même le caractère fondamental de l'institution.
Quand on entre dans l'intimité des mœurs et des esprits du temps, grâce à la lecture attentive des documents qui se rattachent aux épreuves, on peut, croyons-nous, retrouver et reconstituer dans sa mesure exacte et vraie le sentiment auquel les contemporains obéissaient, quand ils recommandaient le duel en vue de terminer les procès.
Chez des peuples pour qui tout succès des armes était réputé le triomphe du bon droit, rien ne semblait mieux fondé que le langage suivant adressé aux plaideurs ou contestants : « Vous êtes en désaccord...? chacun de vous prétend et jure avoir raison...? Eh bien alors! allez combattre en champ clos! Dieu ne
peut manquer d'armer victorieusement le bras de qui a loyale et bonne cause. »
Or, si téméraire que ce procédé nous paraisse pour rendre justice, si différent qu'il soit des idées et des procédures actuelles, il fut néanmoins considéré jadis par plusieurs comme un progrès utile pour réglementer le droit de guerre privée dont il provenait, et imposer certaines limites aux excès de la force brutale et aux calculs de la mauvaise foi : car celui qui accusait témérairement ou revendiquait sans cause, risquait de susciter contre lui de sanglantes représailles, comme sanction immédiate.
Donnons une autre raison de la faveur que rencontra le duel :
Quiconque a été à même devoir de près les débats de l'audience à notre époque, a pu se rendre compte de l'extrême difficulté qu'éprouvent les magistrats les plus expérimentés et les plus clairvoyants, pour se former une opinion motivée , dès que le procès présente des éléments complexes. Or ceux qui siégeaient dans les prétoires d'autrefois, manquaient souvent de la science et de la sagacité qui ne sont le partage que de certains esprits, préparés dès longtemps pour cette délicate fonction.
Voilà pourquoi le juge du procès devenait si fréquemment juge du camp, et en quelque sorte le simple témoin de la décision qu'il n'avait pu rendre d'après ses seules lumières.
Tantôt en effet des plaideurs, impuissants à faire bien comprendre leur cause ou leur prétention, ou s'estimant mal jugés, en appelaient au combat spontanément; tantôt encore le juge lui-même les conviait à cette solution violente, mais facile et expéditive.
Pour notre civilisation qui a ses juridictions organisées où siègent des magistrats investis d'une compétence définie et guidés par autant de codes spéciaux, rien sans doute ne parait plus sage qu'un arrêt pour résoudre un litige...
Mais chez les Germains, par exemple, les affaires les plus importantes étaient résolues, séance tenante, par la voix de la multitude qui marquait sa défaveur par des murmures, ou au contraire son approbation par le cliquetis des armes1? Rien certes