Nom du duc de Sully. — V. Phys'wlog. du duel, p
« L'austre mois, ils estoient mis en prison fermée, et là admonestez par gens d'église de ce qui est dit ci-dessus.
« Le jour venu, ils se présentoient dès le matin devant le juge tous deux estans à jeun, lequel leur faisoit faire nouveau serment de dire vérité; puis leur estoit présenté comme nourriture pain, vin et viande.
« Estant ainsi préparés, ils faisoient apporter leurs armes desquelles ils étoient convenus, et s'en armoient devant le juge et leurs parrains choisis au nombre de quatre, lesquels leur faisoient oindre le corps d'huile, et couper les cheveux en rond et la barbe aussi.
« Lors, les parties s'estant advancées avec leurs parrains jusqu'au milieu du camp, s'agenouilloient l'un devant l'autre, se prenoient par les mains, les doigts entrelassez, et là juroient et maintenoient derechef leur cause estre bonne, faisoient confession de leur foy, conjuroient l'un l'autre de ne maintenir une fausseté, juroient de n'user de magie, sorcelerie, fraude, barat ny malengin, pour obtenir la victoire.
« Les parrains revisitoient leurs armes s'il n'y manquoit rien, les ramenoient aux deux bouts du camp où ils les faisoient confesser, mettre encore à genoux et prier Dieu. L'oraison estant finie et les adversaires debout, les parrains leur demandoient encore s'ils n'avoient autre chose à dire, et leur responce faite, se retiroient aux quatre coings du camp.
« Après, les héraults estant sur les barrières crioient trois fois : Laissez aller les bons combattans! lesquels à la troisième voix, couroient l'un contre l'autre. Le vaincu, mort ou vif, estoit traisné sur une claye en chemise, puis après pendu ou bruslé et déclaré infâme selon la qualité du crime; et l'autre conduit à son logis en triomphe, et son dire confirmé par arrest. »
x\insi l'arrêt du juge n'était que le procès-verbal de l'issue du duel, et l'exécutoire des dires de celui qui triomphait.
Un Cartulaire remontant à 1339 décrit en détail les conditions du combat en Hainaut 1 ; nous le reproduirons, en conservant au
1. Règlement du Conseil de Hainaut (( pour cause de bataille à cheval, le mardi prochain après le jour du Sacrement, premier jour de juing, qui fu en l'an mil ii j xxxix (1339) ».
texte la saveur qui le distingue. — Les champions arrivaient « chacun portant sa glaive tout d'une longhesse, chacun son escut (bouclier) et chacun ij (deux) épées. » — L'armure de chaque cheval était obligatoirement « d'une semblable fachon ». — Défense était faite de porter sur soi « couttiei (couteau), ne baston déffensaulle ». — Le public avant que le bailli ne donnât le signal de la lutte parles mots d'usage : « Faites vos devoirs! » était averti « de se taire coy, ne dieche parole, ne fasse signe qui puist porter conseil, déception, profit ne damaige (dommage) aux campions ». — Enfin chaque combattant « se doit agenouiller devant les Saintes Elvangilles, et jurer ne avoir sorcheries (sortilèges), ne couttiei ne baston ».
A côté des vrais combats judiciaires, on rencontre encore une sorte de duels particuliers ou tournois, qui furent comme l'apprentissage du métier des armes et la préparation immédiate aux guerres véritables. Là, il n'était plus question de demander à Dieu de rendre un arrêt : c'était un jeu chevaleresque qui mettait en relief le courage et l'habileté des preux.
Un gentilhomme n'avait droit à la haute estime qu'autant qu'il avait combattu « en champ d'honneur » ; et la preuve la plus authentique qu'il pût donner de sa noblesse était d'y avoir figuré glorieusement. Les jeunes gens apprenaient à cette école Thabileté et la lutte; quant aux hommes mûrs, ils y trouvaient l'occasion enviée de conquérir des suffrages flatteurs1.
Les dames de l'époque ne souhaitaient rien tant que ces magnifiques spectacles qu'elles présidaient en réalité : car c'était beaucoup pour elles que se donnaient ces représentations, afin qu'elles eussent sous les yeux le tableau de la guerre; et il leur appartenait toujours de décerner le prix au vainqueur : une écharpe, un morceau de ruban, une couronne.
L'annonce du tournoi se faisait d'habitude en une espèce de prospectus en vers, que lisaient « deux damoisclles de qualité » accompagnées de hérauts d'armes : avant et après l'annonce, des
1. Ducange, Dissertât. VI, sur Joinville, et dans son Glossaire au mot Torneamentum . — Mœurs des Fr., 126.
trompettes ou clairons sonnaient quelques airs guerriers. Le prince ou le seigneur qui faisait rappel et celui qui le recevait, désignaient deux chevaliers illustres comme juges du tournoi.
Ceux-ci, pour marquer leur autorité, portaient une baguette blanche et ne la quittaient point que le tournoi ne fût fini ; c'étaient eux qui fixaient l'heure, le lieu du combat et les armes choisies. Ordinairement ces armes étaient « des lances sans fer, des épées sans taillant ni pointe ». Les juges faisaient disposer des barrières limitant le champ de bataille et aussi des « échafauds » pour y placer les spectateurs. Les chevaliers arrivaient quatre jours avant le tournoi, avec un équipage pompeux, couvert des plus riches habits : leurs chevaux étaient caparaçonnés de velours et de soieries magnifiques.
Le lendemain de l'arrivée des combattants, leurs armoiries étaient portées au couvent où logeaient les juges du camp; là elles étaient rangées et exposées dans le cloître ; et l'on y conviait les illustres dames, afin qu'elles assistassent à la vérification de la noblesse et de la probité des chevaliers et écuyers.
On ne pouvait participer au tournoi « qu'on ne fût de père et de mère, gentilhomme de deux ou trois races ». Un noble n'y était point admis s'il s'était mésallié ; on en était encore exclu pour impiété ou indélicatesse, pour avoir mal parlé des dames, et généralement à raison de toute action blâmable.
Si jamais des gens « reprochables », c'est-à-dire à qui on pouvait adresser un blâme justifié, avaient la témérité de se présenter, ils étaient par ordre du juge « désarmés, fustigés et mis à califourchon en quelque endroit de la barrière, où ils essuyaient un jour entier les insultes de la canaille ».
Cette sévérité aida, dans une certaine mesure à polir les mœurs, car les jeunes gentilshommes qui avaient l'envie de briller en de si nobles assemblées, appréhendaient de rien faire qui les en exclût.
Quand les quadrilles des combattants étaient disposés et alignés, les juges allaient examiner si personne, par ruse, n'avait fait lier la selle de son cheval, chose indigne d'un chevalier et défendue sous les peines les plus rigoureuses. Après, on sonnait la charge, et le combat s'engageait. Pendant la mêlée, les lances
ou les épées tombant à coups redoublés sur les cuirasses et sur les casques faisaient un bruit épouvantable. Souvent la victoire restait longtemps indécise : les tenants { et les assaillants étant tous des hommes braves, adroits et tenaces.
Dans ces fêtes sanglantes périrent plus de vingt princes en quelques années, sans compter nombre de funestes accidents, tels que l'aventure de Robert comte de Clermont2, qui reçut sur la tête des coups si furieux et si répétés, qu'il en perdit l'esprit dans l'instant.
On croit communément que c'est Godfroi de Preuilly qui, vers 1036, inventa ces exercices meurtriers (parce que c'est lui qui en codifia les règles, et les généralisa) ; mais ils sont de beaucoup plus anciens, puisque nous voyons qu'en l'an 84-2, il y eut un fameux tournoi à l'entrevue qu'eurent Charles le Chauve, roi de France et Louis son frère.
Le pas d'armes était un défi porté « pour batailler » entre gens qui n'avaient d'ailleurs aucune cause d'inimitié : c'était le duel sans motif.
Un chevalier se proposait-il de défendre l'accès de tel passage ou de tel pont? il accrochait son écu à un poteau ou à une colonne, et attendait une provocation.
Par vanité le défi était porté non seulement à toute noble personne, mais encore « à tout venant quel qu'il fût » ; et sortir d'un pas difficile était la plus glorieuse des aventures.
Le passage, ou pas, était fermé par une barricade surmontée de l'écu du tenant; à côté, d'autres écus de couleurs différentes marquaient les divers combats qu'on était prêt à soutenir : lance, épée, poignard... Alors les chevaliers ou écuyers qui prétendaient passer outre et forcer le pas, touchaient l'un de ces écus pour indiquer de quelles armes ils avaient dessein de se servir... Les assaillants étaient-ils nombreux? ils s'engageaient l'un après l'autre contre le tenant, et dans l'ordre de leur arrivée3.
1. On nommait ainsi les chevaliers qui appelaient en lice ceux qui voulaient se mesurer avec eux.