Dejugum, joug, c.-à-d. : placés sous le même joug
En Bretagne, notamment dans les Côtes-du-Nord, lorsqu'un garçon recherche une jeune lille en mariage, il se rend chez elle et lui dit : « Je viens pour vous éclairer ». La jeune fille, qui sait ce que cela veut dire, ferme les yeux, et tend la main, dans laquelle le galant dépose un peu d'argent, en lui demandant si elle y voit : « Éclairez cor un petit ! » répond-elle chaque fois qu'elle veut faire augmenter le cadeau... Bien entendu elle n'ouvre les yeux que si la somme lui parait suffisante. Et, que la demande soit accueillie ou refusée, l'argent reste acquis à la jeune fille en vertu de cet insolent dicton du pays : « Si j'nons point l'oie, j'arons toujours la plume ».
Dans les Ardennes, les choses se passaient différemment. Quand une jeune fille de Revin, par exemple, avait accueilli la demande d'un garçon d'une commune voisine, les jeunes gens de Revin se rendaient en groupe chez le futur, et dans une petite comédie lui reprochaient d'être venu ravir au village celle qu'on déclarait toujours être la plus belle et la plus vertueuse. Comme compensation, il fallait alors délier les cordons de la bourse. Ordinairement, c'était de vingt à trente francs qu'on exigeait ; et à chaque pièce donnée, celui qui recevait disait, pour stimuler la générosité : « Ça ne vaut vrai pas les mérites de la demoiselle. » Si l'étranger lésinait, on lui disait en emportant la trop modeste somme : « Bay! va! c'est plus qu'aile vaut! » En tout cas, l'argent était dépensé par la jeunesse en libations.
A Fumay, près Rocroy, les jeunes filles venaient toucher cette redevance des mains du jeune homme, en se plaignant de voir arracher de leur village « leur chère compagne, leur amie préférée, la parure de leurs bals ».
Un campagnard de la vallée de la Meuse avait le moyen d'être fixé sur les sentiments de l'élue de son cœur. La première fois qu'il venait s'asseoir chez les parents de la jeune fille, celle-ci, en manière de contenance, balayait la pièce où l'on était réuni. Continuait-elle son travail autour de la chaise occupée par le jeune homme, sans lui dire de se déranger? Elle entendait lui faire comprendre qu'il n'était pas de trop, et pouvait garder la place; mais si elle lui disait: « Levez-vous! » il devait se considérer comme éconduit.
On assure que dans Vile d'Ouessant, il y a peu d'années encore, c'était la famille de la fille qui faisait les premières démarches. On présentait au jeune homme un morceau de lard, et s'il acceptait d'en goûter, c'est qu'il consentait.
Dans le Bourbonnais, il y a aussi un langage muet qui permet à un prétendant d'être fixé sur les chances de succès réservées à sa requête. Quand on fait des beignets pendant sa visite, et surtout quand on le prie d'aider à leur confection, il peut déjà se considérer comme l'enfant du logis. Une omelette aurait un sens négatif, parait-il.
Lorsqu'à raison de certaines rivalités il y a lieu de rechercher quelle doit être la préférée, les jeunes gens de la vallée de l'Aube procèdent à l'ordalie suivante : on façonne de petites poupées oVéloupe ou même des boules de cette matière, appelées émourettes, qui portent le nom des intéressés; on met le feu à celle qui figure le garçon, et la première poupée féminine qui s'enflamme, passe pour indiquer la personne choisie.
Aux environs de Menton, les jeunes filles du peuple usent de procédés superstitieux dans le but de connaître celui qu'elles épouseront : en mettant à la fenêtre avant de se coucher, un verre contenant de l'eau et de l'huile, elles pensent voir le matin à la surface un dessin représentant les outils de leur futur mari. — Si elles désirent voir son visage, elles placent un miroir sous leur oreiller et le regardent à minuit. — Pour l'apercevoir en rêve, elles posent leurs jarretières au pied de leur lit en disant : Saint Jean, faites-moi voir en dormant, l'époux que j'aurai en mon vivant. — A tout premier de l'an, d'ailleurs, elles lancent en se levant, leur soulier en l'air; et si la pointe se dirige vers la porte, c'est qu'il n'y aura point d'épouseur dans l'année. — Il est admis que le don d'un livre, entre fiancés, amènerait la rupture. — La fiancée ne doit pas accepter quatre cadeaux, « parce que quatre rime avec battre! » — Pour que l'union soit heureuse, il faut s'être brouillé neuf fois pendant la durée des fiançailles...
Une assez originale manière pour les jeunes gens, de faire connaître leurs sentiments, consistait à jeter de petits cailloux (peireta) à celle qu'ils désiraient épouser.
Dans les Pyrénées, le prétendu envoie à la jeune fille un tablier aussi beau que ses moyens le lui permettent. Si la demoiselle garde le tablier, c'est qu'elle accepte ; car dans le cas contraire, elle le déchire en deux et le renvoie au galant.
Un jeune Corse qui veut se signaler comme prétendant s'ingénie à rencontrer fréquemment la jeune fille de son choix. Il ne dit rien, mais tient un large mouchoir à la main; si elle veut donner quelque consistance aux espérances de l'innamorato, elle sortira de sa poche son fazzoletto, brodé de dentelle. Le premier baiser échangé équivaut à une vraie fiançaille.
Tous ces usages locaux sont autant de vestiges de l'ancien formalisme enraciné dans les habitudes du peuple, toujours porté à envelopper d'emblèmes ingénieux les actes les plus sérieux delà vie. L'historien les étudie encore avec intérêt, lorsqu'ils n'appartiennent plus qu'au domaine des traditions, « ce grand musée de l'histoire * » .
Énumérons sommairement les principales causes qui légitimaient la dissolution des fiançailles :
Le défaut de ratification par les parents ;
Une condamnation infamante;
L'apostasie ou l'hérésie ;
Un grave accident, « tel que la perte du nez, l'a lèpre ou une infirmité repoussante » ;
Une disproportion notable survenue dans les fortunes.
Cependant on aime à lire dans de respectables auteurs2 une opinion contraire : « Je suppose, dit Pothier, que la cupidité me porte à délaisser ma fiancée pour rechercher ailleurs une plus grande fortune que la sienne : voilà qui ne doit, aux yeux de Dieu, ni même à ceux d'un honnête païen, paraître une raison pour manquer à la foi promise. » On ne saurait mieux dire.
L'engagement dans les ordres, les vœux, l'absence prolongée3, et la diffamation à l'égard de la fiancée, étaient encore autant de causes légitimes de rupture.