Nouv. voy. autour du Monde
de l'union projetée, au moyen d'un faire part adressé aux aïeux des deux lignées, touchant témoignage d'amour filial, consistant en un dépôt sur les autels domestiques, de cartes destinées à informer les mânes de la constitution du nouveau foyer.
Ces cartes, qui portent inscrits les noms des deux familles, sont réunies par un fil rouge, et représentent un dragon et un phénix, symboles des futurs époux.
Les fiançailles proprement dites sont l'occasion d'invocations aux ancêtres.
Le cortège, composé des parents et des amis des fiancés, se réunit d'abord chez le jeune Chinois pour se rendre après au domicile de la fille où il dépose un plateau de bétel devant les lares de la maison. Le père de la fiancée se prosterne quatre fois devant leur autel; dans une formule rituelle, il leur donne avis, (verbalement cette fois) des accords intervenus, et procède à des libations avec le vin apporté par les parents du fiancé.
Puisque la jeune Chinoise va quitter sa famille naturelle et déserter le culte de ses propres aïeux^ on veut au moins que les défunts de la lignée de la fille sachent qu'on ne les oublie pas, et que les deux familles qui vont s'unir se proposent de leur offrir, ensemble, un sacrifice d'adieu au nom de celle qui va s'éloigner.
La fiancée ne paraîtra à l'autel domestique du futur qu'au moment des épousailles ; mais une fois mariée elle fera si bien partie de la famille du mari, que, si elle devenait veuve, c'est de son beau-père et non de son père que dépendrait l'autorisation d'un convoi.
Au jour de la célébration du mariage en Chine, le fiancé et le cortège se rendent chez les parents de la jeune fille, et déposent encore sur l'autel des ancêtres du bétel et deux bougies. Le père de la mariée les allume, et à nouveau informe solennellement ses ascendants défunts qu'il marie sa fille à N... fils de...; puis il appelle sur le nouveau couple leur bénédiction ; et les pères et mères de chacun des époux font quatre grands prostcrnements.
Le cortège se reforme et retourne à la maison du jeune homme où les familles se rendent devant l'autel domestique,
qu'ils saluent de neuf ko-teo, et de trois génuflexions. Le père du mari avertit une dernière fois ses aïeux que sa lignée compte une fille de plus; et c'est alors seulement que celle-ci est considérée comme femme mariée, et a le droit d'être appelée la ts'i, la vô-chiiih de l'époux.
Tandis que ses parents sont assemblés dans le temple des aïeux, le jeune Chinois richement vêtu 1 se tient à genoux sur les degrés du porche, et se prosternant la face contre terre, ne se relève que lorsque le sacrifice est achevé. Après, on dresse deux tables, l'une vers l'orient pour le père de l'époux, l'autre vers l'occident pour le marié.
Le maître des cérémonies, ordinairement l'un des parents, invite l'époux à s'approcher du siège qui lui est préparé, et lui présente une coupe pleine de vin. Celui-ci la reçoit à genoux, en répand un peu sur la terre, et fait avant de boire, quatre génuflexions devant son père pour recevoir ses ordres : « Allez, mon fils! lui dit le père, allez chercher votre épouse; amenez dans cette maison une fidèle compagne qui puisse vaquer avec vous aux affaires domestiques; comportez-vous en toutes choses avec prudence et sagesse. »
Le fils, s'inclinant quatre fois encore devant son père, lui répond qu'il obéira, et sort. Des domestiques marchent devant lui avec des lanternes allumées en plein jour (usage qu'on a conservé parce qu'autrefois les mariages se faisaient la nuit); et lorsqu'il est parvenu à la maison de l'épouse il s'arrête à la porte.
De son côté, la jeune Chinoise, que sa mère a elle-même parée de sa plus belle tunique, se tient debout sur les marches du portique , accompagnée de sa nourrice et d'une femme qui fait l'office de maîtresse des cérémonies.
La jeune fille s'approchant de son père et de sa mère , les salue quatre fois aussi; et, à genoux devant la table de son père (posture qui se renouvelle sans cesse) reçoit une coupe de vin. Le chef de famille lui recommande de se conduire dans la vie avec sagesse et d'obéir ponctuellement, non pas aux ordres de son mari, mais aux volontés de son beau-père et de sa belle-mère,
1. Le bleu, le violet et le noir sont employés pour les vêtements d'hommes; le vert et le rose, pour les robes de femmes; le jaune est la couleur impériale.
car la pieté filiale à l'égard des beaux-parents est le premier des devoirs pour une Chinoise.
L'exhortation terminée, la nourrice conduit la mariée hors de la porte de la cour, et sa mère lui met sur la tête une guirlande d'où pend un grand voile qui lui couvre le visage.
Le père de la fille va recevoir l'époux, l'usage étant que le gendre donne la main à son beau-père. Arrivé au milieu de la seconde cour, l'époux fait une génuflexion, et offre à son beaupère un canard sauvage comme nouveau gage de son attachement; après quoi les mariés adorent à genoux le ciel, la terre et les Esprits qui y président.
La nouvelle épouse monte ensuite dans le palanquin qui lui est préparé et qui est couvert d'une étoffe rose. Quand elle est arrivée dans la cour intérieure où le repas nuptial est disposé , elle lève son voile qu'elle avait tenu baissé jusque-là, et salue son mari : celui-ci la salue à son tour, puis l'un et l'autre se lavent les mains.
Avant de se mettre à table, la jeune femme fait une dernière fois quatre génuflexions devant son mari qui, lui aussi, en fait deux devant elle; ils répandent un peu de vin en signe de libation, et mettent à part des morceaux de viande choisis, pour les offrir aux Esprits.
L'époux, qui a gardé le silence pendant le commencement du banquet, se lève alors et invite sa femme à boire le vin qu'on a apporté dans deux petites tasses : ils en absorbent une partie, et, détail à noter, mêlent ce qui reste dans une seule tasse pour se partager ensuite le breuvage.
Si plus tard il y a désaccord dans le ménage chinois, le droit absolu du mari est d'enfermer sa femme dans son appartement, ou de la faire voyager à sa suite dans des voitures munies de solides grillages.
On a constaté dans la province de Chang-Si la singulière pratique du Mariage des morts : « Quand un homme passe de vie à trépas sans avoir contracté mariage, c'est un gros chagrin pour la famille qui redoute une existence d'isolement pour le défunt dans la vie future. Alors on se met à la recherche d'une jeune morte que l'on apporte pour procéder aux fiançailles et au ma-
riage des deux cadavres; c'est-à-dire qu'on les couche dans une même bière et que Ton place ce lit nuptial funéraire dans la campagne où il reste exposé à l'air. »
Parmi les sept causes du divorce (qui existe outre la polygamie) se trouve un grief assez particulier : « l'incompatibilité d'humeur avec son beau-père ou sa belle-mère^ ». La désobéissance de la bru envers ses beaux-parents est une cause formelle de répudiation.
Quelle est la condition civile de la jeune Chinoise ?
Elle est soumise à l'époux qui a le droit de correction sur sa femme. Toutefois il ne lui est pas permis de la battre à l'excès : la responsabilité pénale commencerait pour lui s'il la maltraitait au point de lui faire des fractures. Et encore le mari ne subirat-il pas le tarif ordinaire des châtiments.
Il y a en effet réduction de peine quand c'est la femme qui est victime; et cette réduction est de deux degrés.
De plus, il faut que la femme porte plainte. D'office, elle ne serait pas protégée par les lois; et comme elle n'a pas le droit d'exiger le divorce à son profit, elle aime mieux rester battue que s'exposer à des représailles plus cruelles encore. La veuve doit à l'époux défunt le deuil légal, dit « de la période complète » , soit trois années.
L'excès même de l'autorité maritale entraine comme conséquence une responsabilité non seulement civile, mais pénale. Le mari ayant en principe le droit de battre sa femme dans une très large mesure, est considéré comme maladroit ou négligent si celle-ci commet des méfaits. C'était à lui de se faire craindre et obéir, disent les légistes, puisqu'il est armé pour cela.
L'épouse chinoise qui trahit la foi conjugale est soumise à l'humiliation suivante : on lui couvre la figure d'un panier en tresses de bambous, et derrière les oreilles, on lui fixe deux touffes de roses rouges. En cet état, bien fait pour attirer les regards, elle est promenée trois jours durant, au son du tam-tam, dans les faubourgs et marchés. Au coin des rues le cortège s'arrête, car la coupable doit avouer sa faute à haute voix, et ex-
i. Le div., M. Combier.
horter les personnes présentes à ne pas l'imiter. L'épouse a un moyen original de racheter cette expiation en payant une amende équivalant au prix de la nourriture des éléphants du roi pendant un jour; ce qui représente une somme importante dont peu de Chinoises peuvent disposer.
Au point de vue social, la mère quoique placée dans une condition inférieure, ne tombe jamais cependant sous la tutelle de ses enfants, à la différence de ce qui se passait à Rome.
Dire que l'épouse chinoise doit avoir un culte envers son mari n'est point une simple forme de langage ; et l'outrage le plus sanglant qu'on puisse infliger à un Chinois, consiste à l'accuser de faire les volontés de sa femme : c'est la suprême injure.
Dans les livres et les discours destinés aux fiancées, les conseils suivants sont constamment rappelés :
— « Femmes! considérez votre mari comme un dieu.
— « Au logis, la jeune mariée ne doit être qu'une ombre et qu'un écho.
— « L'époux est le ciel de l'épouse.
Les sentences chinoises relatives aux femmes sont peu flatteuses. En voici quelques-unes qui ne manquent point de finesse :
— « La langue des Chinoises croît de tout ce qu'elles ôtent à leurs pieds.
— « Mauvais mari est quelquefois bon père ; mauvaise épouse n'est jamais bonne mère.
— « Il faut qu'un mari soit bien sot pour craindre sa femme; mais celle-ci est cent mille fois plus sotte encore de ne pas redouter son mari.
— « On demande quatre choses à une femme : que la vertu habite dans son cœur; que la modestie brille sur son front; que la douceur coule de ses lèvres ; et que le travail occupe ses mains.
— « Cultiver la vertu est la science des hommes ; renoncer à la science est la vertu des femmes.
— « Le silence et la rougeur sont l'éloquence de la jeune fille; la pudeur est son courage.
— « La langue des femmes est leur épée : elles ne la laissent jamais rouiller.
— « Une femme ne loue jamais sans médire.
— « Le mari doit écouter son épouse, et ne pas la croire.
— « La mère la plus heureuse en filles..., est celle qui n'a que des garçons1. » La naissance dune fille est, parait-il, annoncée de la manière suivante dans le peuple : « Il est tombé une tuile sur nous. »
Parlant de sa femme devant un étranger, le Chinois l'appellera : « La pauvre sotte du dedans ». Mais on ne saurait s'en étonner, car se désignant lui-même quel que soit son âge, il dira par pure courtoisie : « Je ne suis que votre stupide jeune frère. »
La politesse du Chinois n'existe qu'à l'égard des ascendants ou des étrangers. S'agit-il de son père? il le qualifiera de : « Vénérable vieux prince! » Invite-t-il quelqu'un avenir le voir, il s'exprimera ainsi : « Si vous voulez, grand et sublime aïeul, faire à un infime insecte l'honneur d'accepter une tasse de thé, je vous conduirai dans ma misérable demeure. »
L'amabilité du langage se retrouve au moins dans les désignations admises par les familles chinoises. Quand un enfant est âgé de quatre semaines, on lui donne un premier nom, qui n'est en réalité qu'un numéro d'ordre : a yan, numéro un; a sans, numéro deux; a luk, numéro trois, etc.. Mais à six ans, l'enfant va à l'école, où il reçoit un nom plus harmonieux : Mérite naissant, Écriture élégante, Encre parfaite, Olive qui va mûrir...
Un troisième nom lui est imposé à son mariage, un quatrième s'il devient fonctionnaire, un cinquième s'il se fait commerçant, un sixième à sa mort.
A cet égard les femmes sont moins abondamment pourvues. Elles répondent jusqu'à leur mariage au nom de Pierre précieuse, Petite sœur...; et, devenues femmes, elles sont désignées par les poétiques appellations de : Fleur de jasmin, Lune argentée, Parfum suave, etc.
C'est d'ailleurs la seule galanterie des Chinois envers le sexe féminin.